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Un ordinateur de la taille d’une valise, un million d’opérations par seconde dès 1971 : son inventeur polonais s’est retrouvé à élever des cochons

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En 1971, la Pologne communiste présentait un ordinateur plus rapide que ses homologues américains et britanniques. Son créateur, Jacek Karpiński, finira pourtant ses jours loin des salles de calcul, au milieu des cochons. Entre prouesse technique et sabotage politique, cette histoire ressemble à un roman que personne n’aurait osé écrire.

À retenir

  • Le K-202, conçu par Jacek Karpiński entre 1970 et 1973 avec les firmes britanniques Data-Loop et M.B. Metals, exécutait environ un million d’instructions par seconde, rivalisant avec les machines américaines et britanniques de l’époque.
  • Victime d’un conflit avec le concurrent étatique Elwro et d’accusations de sabotage, Karpiński fut écarté de son projet après la production d’une trentaine d’exemplaires seulement, et se reconvertit dans l’élevage de porcs.
  • Le concept du K-202 survécut à travers son successeur, la Mera 400, produite à plusieurs centaines d’exemplaires, et les deux machines originales sont aujourd’hui exposées au Musée de la Technique de Varsovie.

Un ordinateur 16 bits polonais plus rapide que ses rivaux occidentaux

Entre 1970 et 1973, une équipe dirigée par l’ingénieur Jacek Karpiński met au point le K-202, un mini-ordinateur 16 bits conçu en coopération avec deux firmes britanniques, Data-Loop et M.B. Metals. À l’époque, faire sortir une machine de ce calibre d’un pays du bloc de l’Est relève déjà de l’exploit administratif autant que technique.

Sur le papier, les chiffres impressionnent. Le K-202 exécute environ un million d’instructions par seconde, ce qui le place directement en concurrence avec la Data General SuperNOVA américaine et la Modular One britannique de CTL, deux références du marché à cette période. Pour une machine conçue derrière le rideau de fer, c’est une performance qui ne doit rien au hasard.

Selon l’agence de presse polonaise PAP, le K-202 serait même le premier mini-ordinateur à utiliser la segmentation mémoire fondée sur la pagination, une technique qui permet de découper la mémoire vive en blocs gérés plus efficacement. Imaginez un classeur où chaque tiroir est étiqueté et accessible indépendamment des autres : voilà, grossièrement, le principe que cette machine aurait contribué à démocratiser.

Le prototype est construit en un an, puis présenté à la Foire internationale de Poznań en 1971. Le stand attire du monde, y compris Edward Gierek, alors premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais. Un ordinateur fait par des Polonais, capable de rivaliser avec l’Occident : sur le papier, c’était une vitrine idéale pour le régime.

Quand la bureaucratie communiste a tué une pépite technologique

Grâce au soutien financier de Data-Loop et de M.B. Metals, acheminé via la société d’import-export METRONEX, une trentaine d’exemplaires du K-202 sortent finalement des chaînes de production. Quinze d’entre eux partent vers le Royaume-Uni, le reste étant absorbé par des institutions polonaises. Un chiffre modeste, mais cohérent pour une machine qui n’a jamais réellement basculé en production de masse.

Un détail en dit long sur les difficultés rencontrées : la totalité des unités livrées à M.B. Metals auraient été renvoyées pour réparation. Passer d’un prototype brillant à une série fiable est souvent le point faible des projets ambitieux, et le K-202 n’échappe pas à la règle.

Mais le coup fatal vient surtout de l’intérieur. Un conflit éclate avec Elwro, un concurrent soutenu par l’État polonais, et la production du K-202 est purement et simplement bloquée. Karpiński, lui, est écarté de sa propre entreprise sous des accusations de sabotage et de détournement de fonds, des charges qui sentent davantage le règlement de comptes politique que la véritable enquête industrielle.

Les médias polonais qui se sont penchés sur l’affaire évoquent un cocktail explosif : conflits d’intérêts, difficultés techniques pour passer du prototype à la série, et problèmes récurrents de paiements en devises étrangères, un casse-tête classique pour toute entreprise qui commerce avec l’Occident depuis l’autre côté du rideau de fer. Coproduit avec la firme britannique Data-Loop, le K-202 a ainsi été arrêté par le régime polonais après une trentaine d’exemplaires seulement, enterrant au passage l’une des trajectoires informatiques les plus prometteuses du bloc de l’Est.

De l’informatique de pointe à l’élevage porcin : la reconversion inattendue de Karpiński

Chassé de son propre projet, Karpiński ne retrouve jamais vraiment sa place dans l’industrie informatique polonaise. Il se retire alors dans une ferme à Wilkowo, en Mazurie, près d’Olsztyn, où il se lance dans l’élevage de porcs. Le contraste est saisissant : l’homme qui avait conçu l’une des machines les plus rapides de son époque passe ses journées dans une porcherie, loin des circuits imprimés.

Cette parenthèse agricole ne dure cependant pas éternellement. En 1981, après avoir obtenu un passeport, Karpiński quitte la Pologne pour s’installer en Suisse. Il y vivra jusqu’en 1990, avant de revenir en Pologne et de s’éteindre à Wrocław à l’âge de 83 ans.

Le K-202 n’a pas totalement disparu avec son créateur. Il a eu un successeur, la Mera 400, produite cette fois à plusieurs centaines d’exemplaires, preuve que le concept initial avait bel et bien un avenir industriel une fois débarrassé des querelles de personnes. Aujourd’hui, le K-202 et l’AKAT-1, une autre machine liée à Karpiński, sont exposés au Musée de la Technique de Varsovie, où ils rappellent qu’un pays du bloc de l’Est a bel et bien tenté de jouer dans la cour des grands de l’informatique.

Il reste quelque chose de profondément injuste dans cette trajectoire. Un ingénieur capable de concurrencer les laboratoires américains et britanniques s’est retrouvé relégué à soigner des cochons, victime d’un système incapable de tolérer qu’une réussite technique échappe à son contrôle. Le K-202 n’était peut-être pas la machine la plus connue de l’histoire de l’informatique, mais son histoire, elle, mérite amplement d’être racontée.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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