Petite précision avant de commencer : les chiffres évoqués ici correspondent à des objectifs de financement annoncés, pas à des sommes déjà versées dans leur totalité. Il convient donc de garder cette nuance en tête tout au long de la lecture.
À retenir
- La Tropical Forest Forever Facility rémunère les hectares de forêt tropicale réellement conservés, et non plus les tonnes de carbone théoriquement évitées.
- Le fonds cible 74 pays abritant plus d'un milliard d'hectares de forêt et vise 125 milliards de dollars (25 milliards publics devant lever 100 milliards privés).
- Seuls le Brésil, l'Indonésie, la France, l'Allemagne, la Norvège et le Royaume-Uni ont pour l'instant contribué, un montant encore loin de l'objectif fixé.
Pendant des années, la lutte contre la déforestation s’est appuyée sur un principe simple sur le papier, mais bancal dans les faits : payer pour chaque tonne de carbone qu’on évite d’émettre. Un système qui a fini par montrer ses limites, au point que certains chercheurs le qualifient aujourd’hui de fausse bonne idée. Un nouveau mécanisme financier fait son apparition sur la scène climatique internationale, avec une ambition inédite : ne plus rémunérer l’absence d’émissions, mais la présence même de la forêt. Baptisé Tropical Forest Forever Facility, ce fonds vise à mobiliser 125 milliards de dollars pour protéger plus d’un milliard d’hectares de forêt tropicale. Et surtout, il promet une nouveauté rare dans ce type de dispositif : reverser une part significative de l’argent directement aux peuples autochtones, ceux-là mêmes que les précédents systèmes avaient souvent relégués au second plan.
Pourquoi les crédits carbone ont fait long feu
Le principe des crédits carbone semblait pourtant séduisant : une entreprise finance la préservation d’une forêt quelque part sur la planète, et en échange, elle compense une partie de ses propres émissions. Sauf qu’une étude menée en 2025 par des chercheurs d’Oxford et de Penn, sous la direction du Dr Joseph Romm, est venue jeter un pavé dans la mare. Selon leurs conclusions, ce mécanisme constituerait une véritable dangereuse distraction par rapport à ce qui compte vraiment, à savoir réduire les émissions à la source plutôt que de chercher à les compenser ailleurs.
Le problème ne s’arrête pas là. Les crédits carbone ont également été accusés d’un phénomène nommé green land grabbing, une forme d’accaparement des terres au nom de la protection environnementale. Concrètement, certains projets de compensation carbone auraient conduit au déplacement de communautés autochtones vivant sur ces territoires forestiers, un comble pour un dispositif censé protéger la nature et, indirectement, ceux qui en dépendent le plus.
Un modèle qui paie pour la forêt debout, pas pour le carbone évité
Face à ces limites, la Tropical Forest Forever Facility propose un changement de logique assez radical. Plutôt que de comptabiliser des tonnes de carbone hypothétiquement évitées, le fonds rémunère directement les pays tropicaux pour chaque hectare de forêt réellement conservée. Une nuance qui change tout : on ne paie plus pour ce qui n’a pas eu lieu, on paie pour ce qui existe, ici et maintenant.
Le dispositif cible 74 pays répertoriés par l’ONU, qui abritent ensemble plus d’un milliard d’hectares de forêt tropicale, soit environ 3,8 millions de miles carrés. L’idée est double : d’un côté, encourager les pays qui déforestent peu à maintenir cet effort dans la durée, et de l’autre, inciter les nations où la déforestation reste importante à améliorer leur gestion des terres afin de devenir éligibles au financement. Un système d’incitation qui mise sur la carotte plutôt que sur le bâton, dans un contexte où les forêts tropicales représentent un atout climatique considérable, tout en receleraient, selon certaines estimations, jusqu’à 1200 milliards de dollars de valeur pharmaceutique encore inexploitée.
Les peuples autochtones enfin en haut de la liste des bénéficiaires
C’est sans doute l’aspect le plus marquant de ce nouveau dispositif. Alors que les précédents mécanismes climatiques ont souvent laissé les communautés locales à la marge, voire les ont pénalisées, la Tropical Forest Forever Facility prévoit que 20 % des paiements reviennent directement aux peuples autochtones et aux communautés locales engagés dans la conservation de leurs forêts. Un engagement qui, s’il est tenu, ferait de ce fonds la plus grande source de financement international jamais dédiée à ces populations.
Ce virage n’a rien d’anodin. Les communautés autochtones sont souvent les premières gardiennes de ces écosystèmes, vivant au contact quotidien de la forêt et de sa biodiversité. Leur donner enfin une part directe des financements, plutôt que de les considérer comme des dommages collatéraux acceptables, marque un changement de philosophie qui pourrait redéfinir la manière dont on pense la conservation forestière à l’échelle mondiale.
125 milliards visés, une poignée de pays au portefeuille
Reste la question du financement, et elle est de taille. L’objectif affiché est de réunir 25 milliards de dollars provenant des gouvernements, une somme qui devrait ensuite servir de levier pour attirer 100 milliards de dollars d’investissements privés supplémentaires. Au total, c’est donc bien 125 milliards de dollars que la Tropical Forest Forever Facility espère mobiliser.
Pour l’instant, le compte n’y est pas tout à fait. Seuls quelques pays ont mis la main au portefeuille : le Brésil, l’Indonésie, la France, l’Allemagne, la Norvège, et plus récemment le Royaume-Uni, qui a confirmé un apport de 400 millions de livres. Un début encourageant, mais le financement public actuel reste largement en deçà de l’objectif des 25 milliards de dollars fixé au départ. Selon Edward Davey, du World Resources Institute Europe, la santé des grandes forêts tropicales, que ce soit en Amazonie, dans le bassin du Congo ou en Asie du Sud-Est, est intimement liée à la fréquence et à l’intensité des catastrophes que subissent les populations. Un rappel utile du poids que ces écosystèmes font peser, sans le savoir, sur l’équilibre climatique de la planète entière.
En misant sur la forêt vivante plutôt que sur des calculs d’émissions évitées, et en plaçant les peuples autochtones au cœur du dispositif plutôt qu’en périphérie, la Tropical Forest Forever Facility esquisse une autre manière de penser la finance climatique. Reste à savoir si les 125 milliards de dollars visés trouveront réellement preneurs, et si cette promesse de justice financière envers ceux qui protègent la forêt depuis toujours saura résister à l’épreuve du temps et des budgets.


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