Depuis 1958, l’humanité a replanté environ 19 000 hectares de forêts de kelp à travers le monde. Une goutte d’eau : selon une étude publiée le 8 septembre 2026 dans la revue PLOS Biology, la surface totale perdue à cause du réchauffement climatique dépasse aujourd’hui six mille fois cette surface restaurée. Le déséquilibre n’est pas anecdotique, il est structurel, et il pousse une équipe de chercheurs à formuler une conclusion qui dérange : miser sur la replantation détourne l’attention et les financements de ce qui compte vraiment, protéger ce qu’il reste.
À retenir
- Un ratio vertigineux : nous replantions 6 000 fois moins que nous ne perdons
- Les projections annoncent 25 millions d’hectares perdus d’ici 2050 sous l’eau, sans témoin
- La vraie question : faut-il investir dans la replantation ou dans la protection de ce qui subsiste ?
Sommaire
- Un fossé qui se creuse entre ce qu’on perd et ce qu’on répare
- Norvège, Australie, Californie : des pertes déjà tangibles sur le terrain
- Protéger plutôt que replanter : le vrai message de l’étude
Un fossé qui se creuse entre ce qu’on perd et ce qu’on répare
Le team estime que 25 millions d’hectares de forêts de kelp sauvages seront perdus d’ici 2050 à cause du changement climatique, une projection à 6 000 fois la surface restaurée depuis 1958. Il faut insister sur ce point : ce chiffre de 25 millions d’hectares est une projection, pas un constat déjà acté. Il repose sur l’extrapolation d’un rythme de déclin déjà observé, et non sur une perte qui aurait eu lieu.
Ce rythme, justement, les chercheurs l’ont mesuré avec précision. La meilleure estimation du taux mondial de déclin du kelp est une perte de 1,8 % par an en abondance, ce qui représente une surface perdue de 11 542 km² de forêt en une seule année. Rapporté à l’échelle d’un pays, cela reviendrait à voir disparaître chaque année une superficie plus vaste que celle de l’Île-de-France, sous l’eau, loin des regards. Et si ce rythme se maintient, cela équivaudrait à 155 millions de tonnes de dioxyde de carbone en pertes cumulées d’abattement entre 2026 et 2030, et 2,5 milliards de tonnes de dioxyde de carbone d’ici 2050.
L’étude, signée par Karen Filbee-Dexter de l’université d’Australie-Occidentale et ses collègues, ne se contente pas de dresser un constat alarmiste. Elle montre que le changement climatique entraîne un déclin rapide des forêts d’algues à l’échelle mondiale, dépassant les efforts de restauration et remettant en question la viabilité de la restauration des algues comme stratégie de séquestration du carbone. L’équipe a pour cela analysé des données publiées sur les gains et pertes mondiales de forêts d’algues afin d’estimer l’effet net sur la séquestration du carbone. Résultat côté carbone : le déclin des forêts de kelp, l’écosystème d’algues le plus répandu et le plus productif, pourrait entraîner une réduction de la séquestration naturelle de carbone de 1,5 à 30 millions de tonnes par an, une perte entre 1 000 et 10 000 fois supérieure au gain annuel apporté par les projets de restauration à ce jour.
Norvège, Australie, Californie : des pertes déjà tangibles sur le terrain
Le phénomène n’a rien de théorique. Des pertes de forêts de kelp dépassant des dizaines de milliers d’hectares ont déjà été documentées en Norvège, en Australie-Occidentale et au Japon. L’épisode le plus spectaculaire reste sans doute la vague de chaleur marine de l’été austral 2010-2011 au large de l’Australie-Occidentale. Là, sur une centaine de kilomètres de côte entre Kalbarri et Geraldton, une vague de chaleur marine extrême, combinée à l’extension vers le sud de poissons herbivores subtropicaux liée au réchauffement des océans, a entraîné la disparition des forêts d’Ecklonia radiata, le kelp dominant, et de Scytothalia dorycarpa. Ce cas précis sert d’ailleurs de référence dans l’étude pour comparer, sur une seule année, les pertes de carbone consécutives à cet épisode aux gains apportés par les deux plus grands projets de restauration au monde.
Ces deux projets, justement, illustrent l’ampleur de l’effort nécessaire face à un déclin qui, lui, continue sans relâche. En Californie, sur le site de Palos Verdes, la fondation Bay Foundation a éliminé près de six millions d’oursins de mer en une décennie pour restaurer environ 32 hectares de forêt de kelp, ce qui en fait la restauration la plus réussie d’Amérique du Nord à ce jour. En Norvège, un travail similaire d’éradication des oursins a permis de reconquérir des surfaces comparables. Mais ces réussites, aussi remarquables soient-elles à l’échelle d’un projet, restent dérisoires face à l’ampleur du déclin mondial. Les grands projets de restauration du kelp en Norvège et en Californie ont nécessité d’énormes investissements en temps, en argent et en efforts ; il faudrait des dizaines de milliers de projets supplémentaires de ce type pour compenser les pertes de forêts de kelp dues au changement climatique, à un coût de dizaines voire de centaines de milliards de dollars.
D’autres pays affichent des ambitions plus soutenues. La Corée du Sud, par exemple, investit chaque année des dizaines de millions de dollars dans ce domaine et a déjà restauré 20 000 hectares depuis 2009, avec l’objectif d’atteindre 50 000 hectares d’ici 2030. Un effort notable, mais qui reste minuscule comparé aux 25 millions d’hectares que la projection annonce pour 2050 à l’échelle planétaire.
Protéger plutôt que replanter : le vrai message de l’étude
C’est là que la conclusion des chercheurs prend tout son sens et rompt avec le discours habituel sur les solutions climatiques fondées sur la nature. Les auteurs soulignent que conserver et restaurer les forêts d’algues a de la valeur, mais qu’il faut être réaliste sur ce que cela peut apporter en matière d’atténuation climatique par le retrait de dioxyde de carbone, concluant que la restauration ne peut pas offrir une atténuation significative du changement climatique à l’échelle et à la vitesse requises pour compenser nos émissions croissantes. planter des algues ne remplacera jamais la sauvegarde de celles qui tiennent encore debout sous l’eau.
Cette mise en garde s’inscrit dans un constat plus large sur la fragilité des mécanismes naturels que l’on tenait pour acquis. La séquestration du carbone par les écosystèmes naturels a été si fiable qu’elle a été implicitement intégrée dans les projections climatiques et la planification du zéro émission nette, mais le changement climatique compromet désormais ces services naturels. Ces forêts sous-marines, qui abritent poissons, invertébrés et alimentent des pêcheries entières, ne sont pas de simples décors : elles rendent des services écologiques que les projets de replantation, aussi coûteux et méritoires soient-ils, ne pourront jamais compenser à eux seuls.
Reste une question que l’étude laisse ouverte : si les budgets de conservation marine continuent de privilégier les opérations de plantation visibles et médiatisables plutôt que la protection discrète des zones encore intactes, combien de kilomètres de côtes glisseront encore, d’ici 2050, du statut de forêt vivante à celui de désert d’oursins ?
Sources : phys.org | journals.plos.org


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