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Des chasseurs-cueilleurs mâchaient déjà cette graine il y a 25 000 ans : 600 millions de personnes la consomment toujours aujourd’hui

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On aime pointer du doigt le tabac et l’alcool quand il s’agit de dénoncer les addictions les plus anciennes de l’humanité, et pourtant, ni l’un ni l’autre ne remporte la palme. Une découverte archéologique récente vient bousculer cette idée reçue en exhumant les traces d’une habitude bien plus vieille, née sur une île d’Indonésie il y a des millénaires, et qui perdure aujourd’hui chez des centaines de millions de personnes. De quoi reconsidérer notre rapport aux substances psychoactives, et surtout notre ancienneté à leur égard.

À retenir

  • Des squelettes trouvés à Sulawesi montrent que des chasseurs-cueilleurs mâchaient déjà de la noix de bétel il y a 25 000 à 16 000 ans pour soulager leurs douleurs dentaires.
  • Des tests utilisant des œufs de grenouille modifiés ont confirmé que la noix de bétel libère de l'arécoline, un composé qui stimule le système nerveux.
  • Aujourd'hui encore, environ 600 millions de personnes consomment de la noix de bétel, une pratique dont l'usage moderne avec de la chaux ne remonte qu'à 4 000 ans.

600 millions de bouches, une seule addiction millénaire

600 millions de bouches, une seule addiction millénaire Ce crâne d'un chasseur-cueilleur préhistorique découvert à Sulawesi, en Indonésie, présente une usure dentaire extrême due à la succion de noix de bétel.
Crédit : © Fakhri

Difficile d’imaginer qu’une simple graine de palmier puisse rivaliser avec le tabac ou l’alcool en matière d’ancienneté, et pourtant. La noix de bétel, aussi appelée noix d’arec, est aujourd’hui consommée par environ 600 millions de personnes à travers le monde, principalement en Asie du Sud et en Océanie. Mélangée à de la chaux éteinte, elle forme une chique aux effets stimulants, très prisée dans de nombreuses cultures, mais dont la contrepartie sanitaire est loin d’être anodine : l’arécoline, son composé actif, est possiblement cancérigène, et son association fréquente avec le tabac multiplie les cas de cancers de la bouche.

Sulawesi, l’île où des chasseurs-cueilleurs mâchaient déjà pour calmer la douleur

C’est sur l’île indonésienne de Sulawesi que tout commence, bien avant l’apparition de l’agriculture. Des squelettes partiels de deux individus y ont été retrouvés, séparés par plusieurs milliers d’années d’existence. Le plus ancien, un homme mort entre 40 et 50 ans, aurait vécu entre 25 000 et 16 000 ans avant notre époque, une période qui correspond au Dernier Maximum Glaciaire, la phase la plus froide de la dernière glaciation, même si Sulawesi n’a jamais été recouverte de glace. Le second individu, dont le sexe n’a pas pu être déterminé, a lui vécu entre 7 600 et 6 300 ans. Ce qui relie ces deux existences si éloignées dans le temps ? D’étranges sillons profonds retrouvés sur leurs dents, signes d’une pratique répétée : la succion régulière de noix de bétel, probablement pour apaiser des maux de dents.

Des dents rongées jusqu’à la pulpe : le remède qui empirait le mal

L’histoire prend une tournure presque tragique lorsqu’on comprend l’ampleur des dégâts. Ces chasseurs-cueilleurs présentaient tant de lésions dentaires qu’ils devaient sucer des noix de bétel presque continuellement, tout au long de leur vie. Sauf que ce remède de fortune, censé engourdir la douleur, semble avoir eu l’effet inverse sur le long terme : en creusant des sillons toujours plus profonds dans l’émail, il aurait favorisé l’apparition de caries douloureuses. Chez l’un des deux individus, ces sillons ont fini par exposer la pulpe dentaire, une zone particulièrement sensible où se logent les nerfs. Une situation qui devait s’avérer extrêmement douloureuse au quotidien, transformant un geste censé soulager en véritable cercle vicieux.

Des œufs de grenouille pour prouver l’effet psychoactif d’une graine préhistorique

Pour confirmer que cette pratique ancienne avait bel et bien un effet neuroactif, les chercheurs ont eu recours à une méthode aussi originale qu’efficace : des œufs de grenouille génétiquement modifiés, dotés de récepteurs neuronaux humains. Ce dispositif a permis de démontrer que la simple succion d’une noix de bétel intacte libère de l’arécoline, ce composé neuroactif capable de stimuler le système nerveux. Contrairement à la chique moderne, préparée avec de la chaux éteinte pour un effet stimulant renforcé, cette méthode ancienne se limitait à un simple engourdissement de la bouche. Les analyses menées sur les échantillons de dents ont ensuite confirmé la présence de traces de consommation de noix de bétel, validant ainsi l’hypothèse d’une utilisation régulière et prolongée.

De l’ère glaciaire aux trottoirs d’Asie, une habitude vieille de 20 000 ans

De l'ère glaciaire aux trottoirs d'Asie, une habitude vieille de 20 000 ans La consommation de noix de bétel est le plus ancien comportement addictif connu. De nos jours, les consommateurs de noix de bétel les transforment en une boulette à mâcher avec de la chaux éteinte.
Crédit : © A. Brumm

Ce qui frappe le plus dans cette découverte, c’est la continuité troublante entre cette pratique préhistorique et son équivalent contemporain. L’usage de la chaux éteinte associée à la noix de bétel, tel qu’on le connaît aujourd’hui, serait apparu bien plus tard, il y a environ 4 000 ans, à une époque où cette substance servait également à stabiliser la poterie durant la cuisson. Mais la racine du geste, elle, remonte bien plus loin : à une simple habitude de sucer la noix intacte, sans doute pratiquée par des individus de tous âges, mais dont les marques ne devenaient visibles que chez les personnes âgées ayant développé une dépendance sur le long terme. D’autres sociétés préhistoriques ont, de leur côté, exploré d’autres substances : des traces de pollen d’un cactus psychédélique vieilles de 10 000 ans ont été retrouvées au Pérou, tandis que des résidus de bière remontant à 13 000 ans ont été identifiés en Israël. De quoi rappeler que la recherche de plantes aux vertus stimulantes ou apaisantes ne s’est jamais limitée à une seule région du globe.

Ce qui se dessine derrière ces sillons dentaires vieux de plusieurs millénaires, c’est finalement le portrait d’une humanité qui, bien avant de cultiver la terre, avait déjà appris à explorer les ressources de son environnement pour soulager ses maux, quitte parfois à aggraver la situation. Une leçon d’humilité pour nos sociétés modernes, qui ne cessent, elles aussi, de chercher dans la nature de nouvelles solutions à leurs douleurs quotidiennes.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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