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Sous le plateau du Vercors dort depuis 1913 un tunnel de 4 km qu’aucun train n’a jamais traversé

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Difficile à croire, mais il existe en France des ouvrages d’art capables de tenir tête aux plus grandes prouesses d’ingénierie, tout en restant complètement méconnus du grand public. C’est le cas de ce tunnel niché sous le plateau du Vercors, que des milliers de randonneurs côtoient chaque année sans même s’en rendre compte. En cette rentrée, alors que les sentiers du massif retrouvent leur fréquentation habituelle, peu de marcheurs savent qu’ils foulent le sol au-dessus d’un vestige ferroviaire vieux de plus d’un siècle. Un tunnel achevé, creusé à la main, mais qui n’a jamais vu passer le moindre train. Voici l’histoire oubliée du tunnel du Mortier, symbole d’un rêve d’ingénieurs resté à jamais inachevé.

À retenir

  • Le tunnel du Mortier, long de 4 km et creusé à la main dans le Vercors, fut achevé mais jamais mis en service par un train.
  • La ligne Grenoble-Villard-de-Lans, imaginée dès 1887 et construite entre 1911 et 1920, reliait les deux villes en 2h30 avant d'être progressivement démantelée dès 1949.
  • À ne pas confondre avec le tunnel routier du Mortier, ouvrage distinct construit en 1967 pour les Jeux olympiques de Grenoble.

Sous le Vercors, un tunnel fantôme attend son premier train depuis plus d’un siècle

Imaginez une galerie souterraine de 4 kilomètres, taillée dans la roche calcaire du massif, parfaitement fonctionnelle sur le plan technique, mais totalement silencieuse depuis sa création. Aucun sifflement de locomotive, aucun grincement de rail, aucun voyageur n’a jamais foulé le sol de ce tunnel du Mortier. Il repose là, intact, comme suspendu dans le temps, alors que tout autour de lui, la vie du plateau a continué son cours. Ce silence contraste violemment avec l’ambition initiale du projet : relier Grenoble aux hauteurs du Vercors par une voie ferrée moderne, capable de désenclaver des vallées jusque-là accessibles uniquement par des routes sinueuses et lentes.

Ce paradoxe est ce qui rend cet ouvrage si fascinant. Un tunnel entièrement achevé, mais jamais mis en service, constitue une anomalie rare dans l’histoire des infrastructures françaises. La plupart des chantiers abandonnés le sont avant leur terme, faute de financement ou de faisabilité technique. Ici, tout indique que la galerie était prête à accueillir des rails. Et pourtant, elle n’en a jamais reçu.

Grenoble-Villard-de-Lans, le rêve ferroviaire qui devait traverser la montagne

L’histoire commence bien avant le creusement du tunnel lui-même. Dès 1887, des ingénieurs imaginent une ligne ferroviaire capable de relier Grenoble aux plateaux du Vercors. L’ambition est immense pour l’époque : offrir aux habitants et aux marchandises un accès rapide à une région jusque-là isolée par le relief. Le projet met cependant plusieurs décennies à se concrétiser. Ce n’est qu’entre 1911 et 1920 que la Société Générale de Travaux et d’Entreprises, en partenariat avec le département de l’Isère, se lance véritablement dans la construction de cette ligne titanesque.

Le tracé retenu s’étend sur 39 kilomètres de voie sinueuse, un exploit d’ingénierie qui nécessite la construction de deux tunnels ainsi que plusieurs tranchées ouvertes, comme la fameuse tranchée Faucherand. Une fois achevée, la ligne complète permet de relier Grenoble à Villard-de-Lans en seulement 2 heures et 30 minutes, contre près de 6 heures en diligence. Un gain de temps considérable qui aurait dû transformer durablement l’économie et la mobilité du plateau.

Pourquoi ce chantier titanesque s’est arrêté à quelques mètres du succès

Le drame de cette ligne, c’est son calendrier. Construite trop tard, avec 33 ans d’écart entre l’idée initiale et l’inauguration complète en 1920, elle sera paradoxalement démolie trop tôt. Après seulement 18 années d’exploitation entre Grenoble et Villard-de-Lans, l’exploitation s’arrête progressivement. En 1949, la section reliant Seyssins à Saint-Nizier est définitivement supprimée, marquant le début du déclin de l’ensemble du réseau.

C’est dans ce contexte que le tunnel du Mortier, pourtant achevé, se retrouve écarté du tracé finalement exploité. Les évolutions du projet, les contraintes budgétaires et les ajustements successifs du parcours ont conduit les ingénieurs à privilégier d’autres portions de la ligne, laissant cette galerie souterraine totalement inutilisée. Un comble pour un ouvrage aussi coûteux à réaliser, creusé à une époque où chaque mètre de roche extraite représentait des semaines de travail acharné. À ne pas confondre avec un autre tunnel du Mortier, plus tardif, celui-ci strictement routier : construit durant l’été 1967 pour les Jeux olympiques d’hiver de Grenoble, il ouvre finalement le 23 avril 1968, juste après la fin des épreuves, dans une ironie similaire à celle de son cousin ferroviaire.

Ce que le tunnel du Mortier révèle aujourd’hui sur une France qui n’a jamais vu le jour

Au-delà de l’anecdote historique, ce tunnel raconte une autre histoire, celle d’un territoire marqué par une instabilité géologique persistante. Le massif du Vercors reste aujourd’hui encore le théâtre d’éboulements réguliers. Le 30 janvier 1971, un éboulement colossal de 50 000 mètres cubes de roches s’abat près du tunnel routier, provoquant une fermeture qui durera jusqu’au 5 octobre 1972, le temps de purger la falaise instable. Ces épisodes rappellent que ce massif calcaire, aussi majestueux soit-il, demeure un terrain capricieux, où la nature reprend régulièrement ses droits sur les infrastructures humaines.

Le tunnel du Mortier ferroviaire devient ainsi le symbole d’une France qui a rêvé grand, avant de se heurter aux réalités du terrain, du financement et du temps. Un ouvrage achevé mais jamais exploité, enfoui sous des kilomètres de sentiers de randonnée, incarne parfaitement ces projets ambitieux du début du vingtième siècle qui n’ont pas survécu à l’épreuve du réel.

Ce tunnel oublié illustre finalement une vérité plus large sur notre patrimoine industriel : combien d’ouvrages similaires dormiraient encore, ignorés, sous nos pieds, à travers tout le territoire ? La prochaine fois que vous marcherez sur les hauteurs du Vercors, peut-être songerez-vous à ce train qui n’est jamais venu, et à cette galerie de pierre qui attend toujours, silencieuse, son premier passage.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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