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Société et spiritualité – Eugen Herrigel : « Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » (compilation Résistance 71)

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Eugen Herrigel, Allemagne, v.1936

Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc

Eugen Herrigel

Extraits du livre paru chez Dervy-livres (1980)

Compilé par Résistance 71

Mai 2026

Notes sur l’auteur : Eugen Herrigel (1884-1955), professeur de philosophie allemand, chercheur en ésotérisme et mysticisme. Il enseigna la philosophie à l’université de Tohoku, Sendaï, au Japon de 1924 à 1929. Il fut l’élève du grand maître de Kyudo atypique Awa Kenzo (阿波研造:1880-1939), qui fut le premier à introduire des enseignements Zen dans le tir à l’arc traditionnel japonais, qui avait plus tendance au confucianisme. Eugen Herrigel fut un propagateur du bouddhisme Zen en Europe via ses écrits et enseignements. A son retour en Allemagne, il enseigna la philosophie orientale et écrivit en 1936, un article académique de plus de 20 pages intitulé “Die Ritterliche Kunst des Bogenssdhiessens” (L’art chevaleresque du tir à l’arc). Cet article fut la base de son futur ouvrage dont nous publions de larges extraits, publié en 1953.

Sur une note plus sombre, Herrigel à son retour en Allemagne adhéra au parti nazi en 1936 dont il fut un fervent supporteur. Après la guerre, il fut interdit d’enseignement universitaire entre 1945 et 1948. Cet aspect de sa vie fut le plus souvent occulté par ses proches pour que ne subsiste à la postérité, qu’une vie dévouée aux hautes “sphères spirituelles”.

Note sur le livre en français : Nous avons utilisé l’édition Dervy-Livres de 1980, collection “Mystiques et Religions” en possession d’un compagnon du collectif. Le livre de petit format fait 93 pages + une traduction de la préface originale du professeur japonais spécialiste du Zen, Daisetz, Teitaro Suzuki datée de mai 1953. Le livre ne comporte aucun chapitre. Il est écrit comme un flot direct de pensées, comme le compte-rendu commémoratif chronologique d’une expérience profonde. Il est conçu pour une lecture fluide sans s’attacher aux concepts développés, mais au contraire pour s’en imprégner et les laisser travailler de l’intérieur.

= = =

Extraits de la préface :

Si  l’on veut vraiment maîtriser un art, les connaissances techniques ne suffisent pas. Il faut passer au-delà de la technique, de telle sorte que cet art devienne “un art sans artifice”, qui ait ses racines dans l’Inconscient.

Dans le cas du tir à l’arc, celui qui lance et celui qui reçoit ne sont plus deux entités opposées, mais une seule et même réalité. L’archer n’a plus conscience de lui-même comme d’un être occupé à atteindre le centre de la cible devant lui. Et cet état de non-conscience ne s’atteint que lorsque l’archer, parfaitement vidé et débarrassé de son ego, ne fait plus qu’un avec l’amélioration de son habilité technique. C’est de l’intuition, mais autre que l’intuition ordinaire, je l’appelle intuition prajnique. On peut traduire prajnâ par sagesse transcendantale, mais cela ne rend pas toutes les nuances du sens, car prajnâ est une intuition qui saisit à la fois la totalité et l’individualité des choses.. C’est une intuition qui, sans médiation d’aucune sorte, voit que zéro est l’infini et l’infini est zéro. Cela ne constitue pas une indication symbolique ou mathématique, mais un fait d’expérience résultant d’une perception directe.

Psychologiquement parlant, le satori [le stade de l’illumination] consiste donc en un outrepassement des limites de l’ego : logiquement c’est de voir la synthèse de l’affirmation et de la négation ; métaphysiquement, c’est de savoir par intuition que le devenir est l’être et l’être est le devenir.

[…]

Le Zen est “l’esprit de tous les jours”, qui n’est pas autre chose que “manger quand on a faim et dormir quand on a sommeil”. Dès que nous réfléchissons, délibérons, conceptualisons, l’inconscience originelle se perd et une pensée s’interpose faisant que nous ne mangeons plus quand nous mangeons et ne dormons plus lorsque nous dormons.

[…]

L’Homme est bien un roseau pensant, mais ses plus grandes œuvres se font quand il ne pense ni ne calcule. Il nous faut revenir “comme des enfants”, par de longues années d’entraînement à l’art de l’oubli de soi. Quand cela est réalité, l’homme pense et pourtant il ne pense pas, il pense comme les ondées qui tombent du ciel ou les vagues qui déferlent sur l’océan… En vérité il est les ondées et les vagues.

Lorsqu’un homme est parvenu à cet état de développement “spirituel”, il est artiste Zen de la vie. Il n’a plus besoin d’artifices pour s’exprimer.

[…]

Mais pour le lecteur, la question peut continuer de se poser : “Où est l’archer ?”

Dans cet admirable petit livre, Mr Herrigel, philosophe allemand, qui est venu au Japon et s’est adonné au tir à l’arc pour arriver à comprendre le Zen, donne de sa propre expérience, un récit qui nous éclaire. Dans sa manière de s’exprimer, le lecteur occidental trouvera une façon moins étrange et plus familière d’aborder le problème de cette expérience orientale quelque peu inaccessible.

— Daisetz T. Suzuki, mai 1953 —

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Établir un parallèle entre le tir à l’arc et le Zen, quel que soit l’image que l’on s’en fasse, doit paraître de prime abord une intolérable dépréciation de ce dernier. Dut-on même admettre, dans le plus large esprit de compréhension, que l’on qualifie d’art la pratique du tir à l’arc, on se résoudra difficilement à chercher à cet art autre chose qu’une performance de caractère nettement sportif. Le lecteur s’attendra donc à entendre parler ici des étonnants exploits de maîtres archers japonais jouissant du privilège de pouvoir s’appuyer sur une vénérable tradition  ininterrompue du maniement de l’arc et de la flèche.

[…]

Ainsi, la “Grande Doctrine” du tir à l’arc nous dit qu’aujourd’hui comme jadis, le tir à l’arc demeure une affaire de vie et de mort, dans la mesure où il est un combat entre l’archer et lui-même. Cette forme d’assaut n’est pas une médiocre contre-façon, mais bien ce qui inspire et soutient toute lutte contre un ennemi extérieur, contre un adversaire en chair et en os par exemple.

La nature mystérieuse de cet art se révèle uniquement dans ce combat de l’archer contre lui-même et il en résulte que l’enseignement qui y conduit ne sacrifie rien d’essentiel, lorsqu’il renonce à l’utilisation effective autrefois nécessaire dans le combat de chevalerie.

[…]

Ainsi l’archer vise et est la cible en même temps. Il tire est il est touché tout à la fois.

Le problème est là : malgré toute son action, il faut que l’archer devienne un centre immobile et c’est alors que se produit le grand évènement, le fait ultime… L’art est dépouillé de son art, le tir cesse d’être un tir, le moniteur devient l’élève, le maître redevient un débutant, la fin devient le commencement et le début est achèvement.

[…]

Le tir à l’arc ne consiste nullement à poursuivre un résultat extérieur avec un arc et des flèches, mais uniquement à réaliser quelque chose en soi-même. Voie conduisant à un but, arc et flèches sont des auxiliaires et vue du saut ultime et décisif, prétextes à un évènement qui pourrait tout aussi bien survenir sans leur concours.

[…]

Il faut que j’explique pourquoi je me suis tourné vers le Zen et pourquoi, afin de m’en faciliter l’étude, j’ai voulu précisément m’initier au tir à l’arc. Déjà, étant étudiant, et bien que l’esprit de l’époque fût peu favorable à de telles poursuites, j’obéissais à une force mystérieuse qui me poussait vers l’étude de la mystique. Cependant, en dépit de mes efforts, je me rendais compte de plus en plus nettement que je ne pouvais aborder les écrits mystiques que de l’extérieur.

[…]

Mais comment devenir mystique et atteindre l’état de détachement véritable ? Séparé des grands maîtres par une faille de plusieurs siècles, l’homme moderne, dont les conditions de vie sont toutes différentes, pourra t’il encore trouver un chemin d’accès ? Mes questions demeuraient sans réponses satisfaisantes.

[…]

Un jour, alors que j’étais devenu maître de conférences, on me demanda si je voulais étudier l’histoire de la philosophie à l’université impériale de Tohoku. Je saisis alors cette occasion avec joie : j’avais une possibilité d’étudier le pays et le peuple japonais et la perspective de rentrer en rapport avec le bouddhisme, sa mystique, mais aussi sa pratique de “l’absorption”. J’avais entendu dire qu’une tradition conservée avec soin s’y perpétuait, ainsi qu’une pratique vivante du Zen.

A peine acclimaté à mon nouveau milieu, je me préoccupai de réaliser mon dessein. Il est vrai qu’au début on m’en dissuada d’un air embarrassé car jamais, il faut le reconnaître, un Européen ne s’était sérieusement donné de peine pour aborder le Zen. […] On me signifia qu’un Européen n’avait aucune chance de pénétrer dans le domaine de la vie spirituelle d’Extrême-Orient, trop éloignée de lui, sauf s’il acquérait d’abord un art japonais en relation avec le Zen. […] Quel art choisirais-je parmi tous ceux susceptibles de mener au but ?

Ce fut sans beaucoup d’hésitation que ma femme choisît les arrangements floraux (Ikebana) et la peinture à l’encre de Chine, tandis que moi, je me sentais plutôt attiré par l’art du tir à l’arc, car je pensais que mon expérience du tir au fusil et au pistolet pourrait m’être utile, ce qui d’ailleurs s’avéra faux par la suite.

Ce fut à l’un de mes collègues, le professeur de jurisprudence Sozo Komachiya, que je demandais de m’introduire comme élève auprès de son instructeur, le célèbre maître Kenzo Awa. Depuis deux décennies mon collègue s’entrainait au Kyudo et il était le plus grand connaisseur en ce domaine de l’université.

Ma demande ne fut d’abord pas agréée par le maître, qui avait consenti déjà une fois à donner le bénéfice de son enseignement à un étranger et ce fut pour lui une fâcheuse expérience. […] Enfin, il m’accepta comme disciple, après que je lui eusse affirmé solennellement que mon désir était de me familiariser avec cet art, non pour m’amuser, mais en vue d’atteindre la Grande Doctrine.

[…]

Et c’est ainsi que commença cette grave et sévère initiation à laquelle prit part aussi pour notre plus grande joie, Mr Komachiya en qualité d’interprète.

[S’ensuivent ici quelques descriptions de pratiques infructueuses, que maître Awa résout en abordant le point décisif de la respiration…]

Le jour vint où ce fut moi qui perdis patience et je me décidais à confesser que décidément je n’étais pas en état de bander l’arc de la manière prescrite. “Si vous ne le pouvez pas, m’expliqua le maître, c’est parce que vous ne respirez pas selon les règles. Après l’inspiration, refoulez doucement le souffle, pendant un moment, conservez-le, là, à cet endroit, ainsi la paroi abdominale se tendra modérément. Ensuite, expirez à fond, le plus lentement et le plus régulièrement possible, de nouveau inspirez vivement après une brève pause et continuez ainsi en une alternance d’inspirations et d’expirations dont le rythme s’établira doucement, de lui-même. Alors, en exécutant cela dûment, vous constaterez que le tir à l’arc deviendra pour vous plus facile chaque jour. En respirant ainsi, vous découvrirez de plus le principe de toute force spirituelle et plus vous serez décontracté et plus vous constaterez que cette source ruissellera dans tous vos membres.

Ensuite, comme pour m’en donner la preuve, il banda son arc et me plaçant derrière lui, m’invita à tâter les muscles du bras. Ils étaient détendus, comme au repos.

Le maître nous dit un jour : “L’acte de l’inspiration unit et réunit, tout ce qui est convenable s’accomplit tandis qu’on retient le souffle ; l’expiration, elle, délivre et parfait, en triomphant de toute limitation.” Nous n’étions pas encore capables de comprendre ce langage.

Ensuite, la maître se fit un devoir d’établir sas tarder les rapports entre le tir à l’arc et l’acte respiratoire auquel on ne s’exerce pas pour lui-même. L’acte global de la tension de l’arc et du tir fut décomposé en périodes : saisir l’arc, y poser la flèche, élever l’arc, le bander, maintenir une tension maximum, lâcher le coup. Chacun de ces actes partiels était introduit pas une inspiration, soutenue par la retenue du souffle, refoulé et terminé par une expiration. En agissant de la sorte, l’acte respiratoire s’insère tout naturellement dans le processus, accentue notablement positions et actes particuliers et surtout les relie intimement les uns aux autres en un déroulement tout à fait rythmique qui varie selon les facultés respiratoires de chaque tireur.

Malgré la décomposition en phases successives, l’acte fait l’effet d’un tout vivant en soi.

O Sensei Kenzo Awa

[…]

Un jour que je lui faisais remarquer combien je m’efforçais consciencieusement à rester décontracté, le maître répliqua : “C’est justement parce que vous vous y efforcez, parce que vous y pensez. Concentrez-vous exclusivement sur la respiration, comme si vous n’aviez rien d’autre à faire !..

Avant que je réussisse à exécuter ce que le maître attendait de moi, il s’écoula pas mal de temps encore. J’appris à m’absorber avec une si parfaite quiétude dans l’acte respiratoire, que j’avais parfois la sensation non pas de respirer moi-même, mais d’être respiré.

[…]

Un jour au cours d’un entretien poussé à fond avec Mr Komachiya, je demandais pourquoi le maître s’était si longtemps borné à observer mes vains efforts pour bander l’arc “en esprit” et pourquoi, dès le début, il n’avait pas insisté pour obtenir la respiration convenable. “Il faut qu’un grand moniteur soit également un grand éducateur”, répond-il. “Ici, nous sommes d’avis que, de toute évidence, les deux choses doivent aller de pair. S’il avait commencé son enseignement par des exercices respiratoires, il n’aurait jamais pu vous persuader que vous leur deviez quelque chose de décisif. Il fallait d’abord éprouver vos propres échecs, avant que vous ne fussiez prêt à saisir la bouée de sauvetage qu’il vous lançait. Croyez-moi, je sais par expérience personnelle que le maître nous connait, vous et chacun de ses élèves, mieux que nous ne nous connaissions nous-mêmes. Il lit dans les âmes de ses élèves plus que ceux-ci n’en voudraient convenir.

Être capable, au bout d’un an, de bander l’arc “en esprit”, c’est à dire à la fois puissamment et sans peine, n’est pas un résultat sensationnel et pourtant je m’en déclarai satisfait.

[…]

L’étape suivant fut l’étude du lâcher du coup. [décocher la flèche]

Jusqu’ici, nous ne nous préoccupions pas encore de ce que devenait la flèche. Toucher le but à ce stade n’est pas un tour de force, on est éloigné de lui de deux mètres au maximum. (NdR : le lâcher de flèche se fait dans un gros ballot de paille représentant cible et butte de tir, le makiwara. Celui-ci se situe à environ deux mètres de l’archer pour un décochage en toute sécurité)

[…]

Un jour le maître dit : “Tout ce que vous avez appris jusqu’ici n’était que préparation au déclenchement du coup. Nous voici donc en présence d’une nouvelle tâche particulièrement difficile et nous nous élevons en même temps à un nouvel échelon du tir à l’arc.

[…]

Chez le maître, le lâcher du coup paraissait chose aussi simple et aussi exempte de toute prétention que s’il se fût agi d’un simple jeu.

L’aisance avec laquelle s’exécute un acte de force est, sans aucun doute, un spectacle dont un homme d’Extrême-Orient apprécie et goûte particulièrement la beauté.

[…]

Le maître ne se lassait pas d’exécuter devant moi le déclenchement convenable du coup. Je m’efforçais de l’imiter, inlassablement, sans autre résultat que de me montrer plus hésitant encore. J’étais comme le mille-pattes qui ne pouvait plus se mouvoir depuis qu’il s’était cassé la tête à chercher dans quel ordre il mettait ses pattes en mouvement… Le maître était visiblement moins épouvanté que moi par mon échec. Savait-il par expérience que je devais nécessairement passer par là ? “Ne pensez pas à ce que vous avez à faire, ne réfléchissez pas pour savoir comment il faut s’y prendre ! Le coup n’a l’aisance requise que lorsqu’il surprend le tireur lui-même. Il faut que la corde ait l’air de trancher subitement le pouce qui la retient. Il ne faut pas que vous ouvriez volontairement la main droite.

[…]

“Je ne cesse d’aller de l’une à l’autre de ces deux formes de l’erreur et je ne trouve aucune issue.”

Le maître répliqua : “Il faut que vous teniez la corde tendue comme un enfant tient le doigt qu’on lui offre. Il le tient si fermement serré qu’on se cesse de s’émerveiller de la force d’un poing si menu. Et quand il lâche le doigt, il le fait sans la plus légère secousse. Savez-vous pourquoi ?.. Parce que le bébé ne pense pas par exemple : maintenant je vais lâcher le doigt pour saisir cette autre chose… C’est bien plutôt sans réflexion et à son insu qu’il passe de l’un à l’autre et il faudrait dire qu’il joue avec les choses, s’il n’était pas aussi exact que de dire que les choses jouent avec lui.”

“Mais quand j’ai bandé l’arc, le moment vient où je sens que si le coup ne part pas tout de suite, je ne pourrais plus supporter la tension. Et que s’est-il produit subitement ? Le souffle me manque tout simplement et, coûte que coûte, il faut que je lâche moi-même le coup immédiatement, parce que je ne puis plus attendre plus longtemps qu’il parte.”

Le maître répondit alors : “Vous n’avez que trop exactement décrit en quoi consiste pour vous la difficulté.Savez-vous pourquoi tout cela se produit ? Le coup parfait ne se produit pas au moment opportun parce que vous ne vous détachez pas de vous-même. Vous ne tendez pas vos forces vers l’accomplissement mais vous anticipez votre échec. Tant qu’il en est ainsi, vous ne pouvez qu’appeler vous-même un acte indépendant de vous, et aussi longtemps que vous l’appelez, votre main droite ne s’ouvre pas comme il convient, comme la main d’un enfant..

“Finalement, je bande l’arc et je tire en vue d’atteindre le but. La tension est donc le moyen en vue d’une fin et je ne puis perdre de vue ce rapport. L’enfant l’ignore encore, mais moi, je ne puis en faire abstraction.”

L’art véritable est sans but. Plus obstinément vous persévérerez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d’atteindre sûrement un objectif et moins vous y réussirez, plus le but s’éloignera de vous. Ce qui pour vous est un obstacle est votre volupté trop tendue vers une fin. Vous pensez que ce que vous ne faites pas par vous-même ne se produira pas.

“Mais ne m’avez-vous pas dit très souvent que le tir à l’arc n’était pas un passe-temps, un jeu sans but, mais une affaire de vie et de mort ?

Je m’y tiens absolument. Nous autres maîtres de l’arc nous disons : ‘une flèche une vie !’ Vous ne pouvez pas encore comprendre ce que cela signifie…

“Que dois-je donc faire ?”

“Apprendre à bien attendre.

“Comment apprend-on ?”

Libérez-vous de vous-même, laissez derrière vous ce que vous êtes, tout ce que vous avez, de sorte que de vous, il ne reste plus rien, que la tension, sans aucun but.

“Donc, il faut qu’intentionnellement, je me dépouille de toute intention ?”

Jamais aucun élève ne m’a encore posé pareille question, je ne sais pas la réponse qui convient.

[…]

Cet état dans lequel on ne pense ni ne projette, poursuit, souhaite ou n’attend plus rien de déterminé, où l’on se sent capable du possible comme de l’impossible, dans l’intégrité d’une force non influencée, cet état dans lequel toute intention, tout égoïsme sont étrangers, est désigné par la maître comme proprement “spirituel”. Chargé en effet de conscience spirituelle, il reçoit aussi le nom de “véritable présence d’esprit”. Entendons par là que “l’esprit” est omniprésent parce que nulle part il ne s’attache à un endroit particulier, ce qui lui permet de rester présent. Comparable à l’eau qui, remplissant un étang, est toujours prête à se déverser, il lui est possible, de temp à autre, d’agir avec sa force inépuisable parce qu’il est libre et de s’ouvrir à toute chose parce qu’il est vacant. Un cercle vide, symbole de cet état proprement primitif, parle à celui qui s’y trouve inclus.

C’est donc par la toute puissance de sa présence d’esprit, non troublée par une volonté d’intention, si déguisée soit-elle, que l’homme dégagé de toute connexion doit pratiquer un art quelconque. Mais pour qu’il puisse s’insérer en parfait oubli de soi-même au processus de la réalisation formelle, il faut que sua pratique de l’art soit préalablement amorcée.

[…]

Ainsi, le tir à l’arc s’est mué en une cérémonie qui interprète la Grande Doctrine [du Zen]. Parvenu à ce stade, si le disciple ne saisit pas encore toute la portée de ses coups, il n’en comprend pas moins définitivement pourquoi le tir à l’arc ne peut être un sport ou un exercice de gymnastique. En connaissance de cause, il comprend qu’il doit, à force d’exercices, acquérir toutes les capacités que le technique peut procurer.

Quand tout découle de l’oubli total de soi et du fait qu’on s’intègre à l’évènement sans aucune intention propre, il convient que, sans aucune réflexion, direction ou contrôle, l’accomplissement extérieur de l’acte se déroule de lui-même. C’est vers cette absolue maîtrise des formes que tend l’enseignement japonais.

[…]

Le disciple japonais apporte trois choses : une bonne éducation, un amour passionné pour l’art qu’il a choisi et une vénération du maître excluant tout esprit critique.

[…]

Supposons que les dons d’un disciple l’élèvent à ce degré, il se trouvera en face d’un danger qu’il est presque impossible d’éviter au cours de son développement d’artiste. Certes, il ne s’agit pas ici de se consumer en un vain narcissisme, l’Extrême-Orient n’apporte aucune disposition de ce genre, mais plutôt celui de rester confiné aux limites de ses possibilités actuelles confirmées par le succès et célébrées par la renommée. Par conséquent il risque de se comporter comme si l’existence artistique était une forme caractérisée de la vie, née spontanément et justifiée en soi.

Avec la circonspection et l’art consommé d’un conducteur d’âmes, le maître s’efforce en temps voulu de prévenir le péril en libérant l’élève de lui-même. Voici la méthode qu’il emploie pour cela. Partout, et sans y insister, comme si l’expérience que l’élève doit déjà avoir faite avait à peine assez de valeur pour que, par hasard, on en fasse mention, il signale que toute création convenable ne peut réussir que dans l’état purement désintéressé, état dans lequel le créateur est absent en tant que lui-même.

Seul l’esprit est présent, en une sorte d’état de veille, qui ne se colore pas précisément de la teinte du “Moi” et plus capable de pénétrer tous les espaces, toutes les profondeurs, avec “des yeux qui entendent et des oreilles qui voient.”

Ainsi le professeur amène l’élève à faire le tour de soi, tandis que celui-ci devient de plus en plus capable, sous l’œil du maître, de porter le regard sur des choses dont il a souvent entendu parler, mais dont la réalité sur la base d’expérience personnelle ne s’est pas encore imposée à lui.

Peu importe le nom que donne le maître à ce qu’il désire lui faire voir, et s’il lui en donne un, l’élève le comprendra même à travers le silence le plus complet de son guide.

Là est l’origine d’un mouvement intérieur décisif que le maître suit, sans en influencer le cours par de nouveaux enseignements, qui ne pourraient que le contrarier. Il assiste l’élève de la façon la plus intime et la plus discrète qui soit en son pouvoir. Selon la formule en usage dans les cercles bouddhiques , “comme avec une bougie on en enflamme d’autres”, ainsi, afin de les éclairer, la maître transmet un cœur à un autre, par un influx direct de l’esprit, le sens de l’art vrai.

Alors, si la grâce lui en est réservée, l’élève découvre en lui-même que l’œuvre intime qu’il doit réaliser, est bien plus importante que les œuvres extérieures les plus prestigieuses, s’il lui arrive un jour de suivre sa vocation d’artiste véritable.

Mais ce qui caractérise l’œuvre intime, c’est que lui, l’homme qu’il est, le Moi qu’il sent être tel qu’il se retrouve toujours, devient la substance d’une création, d’une réalisation en formes, au terme de laquelle se trouve la maîtrise. Dans la maîtrise comme en quelque chose de plus élevé, le sens artistique et l’humain dans toute son acceptation se retrouvent. Ce qui donne foi en elle comme forme d’existence, c’est qu’elle vit de la vérité infinie qui porte en elle l’art de la vie originelle. Le maître ne cherche plus mais trouve.

Comme artiste. Il est homme de caractère sacerdotal ; comme homme, il est l’artiste dont le cœur est pénétré par le regard de Bouddha, quoi qu’il fasse ou ne fasse pas, qu’il crée ou se taise, qu’il soit ou ne soit pas.

L’homme, l’artiste, l’œuvre forment un tout. L’art du travail intérieur, de l’œuvre qui ne se sépare pas de l’artiste comme une production extérieure, de cet ouvrage, qu’il ne peut exécuter mais au contraire qu’il est toujours, surgit des profondeurs qui ne connaissent pas le jour.

Le chemin de la maîtrise est abrupt. Il arrive souvent que la seule chose qui concerne l’élève en mouvement est sa foi dans le maître en qui, alors seulement, il entrevoit la maîtrise : celui-ci vit alors devant lui le travail intérieur et ne le convainc par rien d’autre que par son unique existence.

C’est à ce stade que l’imitation du maître prend son sens ultime et le plus parfait, elle conduit le disciple à participer à l’esprit même de la maîtrise.

[…]

[A ce moment du récit, Herrigel part en vacances d’été avec son épouse à la mer pendant quelques semaines, il pratique seul durant cette période…]

Jour après jour, je me préoccupais du départ du coup ; cela devenait une obsession, au point que je perdis de plus en plus de vue le précepte du maître : nous entrainer avant tout à l’absorption libératrice. Envisageant toutes les possibilités et les ruminant en tous sens, j’en vins à la conclusion que le point faible en moi ne pouvait être de ne pas m’être dépouillé d’intention et d’égoïsme, comme le soupçonnait le maître, mais bien le fait matériel que les doigts de la main droite enserraient trop étroitement le pouce. Plus le départ se faisait attendre, d’autant plus convulsivement malgré moi je les contractais. Il me sembla que je devais porter mon effort sur ce point. Bientôt, je trouvais à cette question une solution à la fois simple et claire.

[…]

Dès la reprise de l’enseignement, le premier coup que je lâchai me paru fort réussi, parti à l’improviste et sans effort. Le maître me contempla pendant un instant puis, hésitant comme un homme qui n’en croit plus très bien ses yeux, il dit : “Encore une fois je vous prie !”

Mon second coup me parut avoir encore surpassé le premier. Alors, s’avançant vers moi sans mot dire, le maître m’enleva l’arc des mains et s’assit sur un coussin, me tournant le dos. Je compris ce que cela voulait dire et je m’éloignai.

Par l’intermédiare de Mr Komachiya, le maître m’avisa le lendemain qu’il refusait de continuer ses leçons, disant que j’avais essayé de l’abuser. Extrêmement bouleversé par cette interprétation de ma conduite, j’expliquais à Mr Komachiya comment, désireux de ne pas marquer perpétuellement le pas, j’étais tombé sur cette méthode de lâcher le coup. Sur ses instances, le maître se déclara finalement disposé à composer mais il mit une condition expresse à la continuation de mon enseignement, celle que je promette de ne plus jamais commettre d’infraction à la “Grande Doctrine”.

Il ne fit aucune mention de l’incident, mais dit simplement ces mots : “Vous voyez combien il est important de pouvoir se tenir dénué d’intention, dans l’état de la tension la plus haute. Vous ne savez même pas continuer à étudier sans vous demander sans cesse : mais , réussirai-je ?.. Attendez donc patiemment ce qui vient et comment cela vient !

Je fis remarquer au maître que mon séjour au Japon était limité et que j’étais dans la quatrième année d’étude. “Il est impossible de mesurer le chemin qui conduit au but, que signifient là des semaines, des mois, des années ? Si vous avez dépouillé votre Moi, vous pourrez interrompre à tout moment. Entrainez-vous donc à cela !

Et ainsi, on recommença tout depuis le début, comme si tout ce qui avait été appris jusqu’ici était devenu inutilisable. Mais je ne réussissais pas plus qu’avant à rester dans un état d’indifférence dans la plus haute tension de l’arc. C’est pour cette raison que je demandais au maître : “Mais comment le coup peut-il partir si ce n’est pas moi que le tire ?..” “Quelque chose tire.” Me répliqua t’il. “Je vous l’ai déjà entendu dire, il faut que je modifie ma question : “Comment puis-je donc attendre le départ du coup en état de renoncement à moi-même, si mon Moi ne doit plus être présent ?.. Quelle chose qui persévère en la tension maxima “ Et qui est ou qu’est-ce que cette chose ?

Dès que vous comprendrez cela, vous n’aurez plus besoin de moi. Et si vous épargnant l’expérience personnelle, je voulais vous mettre sur la piste, je serai le plus mauvais des maîtres et je mériterais d’être chassé. Donc, n’en parlons plus et entrainons-nous !

Plusieurs semaines s’écoulèrent sans que j’eusse marqué le moindre progrès. Je constatai par contre que cela ne me touchait aucunement. L’art tout entier m’était-il donc devenu indifférent ? Apprendre ou ne pas apprendre, découvrir ou ne pas découvrir ce que le maître entend par ce “quelque chose”, trouver ou ne pas trouver l’accès au Zen, tout cela me faisait subitement l’effet de s’être tellement éloigné de m’être devenu si indifférent que je ne m’y attardais plus.

[…]

Un jour, alors que je venais de tirer, le maître s’inclina profondément puis interrompit l’enseignement. “Quelque chose vient de tirer !” s’écria t’il, tandis que, hors de moi, je le dévisageais. Réalisant ce qui venait d’être dit, je fus incapable de contenir une explosion de joie. “Doucement, ce que je viens de dire n’a rien d’une louange, voyez-y une simple constatation qui ne doit pas vous émouvoir. Ce n’est pas non plus devant vous que je me suis incliné, car dans ce coup vous n’y êtes pour rien. Cette fois, vous vous teniez complètement oublieux de vous-même, sans aucune intention dans la tension maxima, alors, comme un fruit mûr, le coup s’est détaché de vous. Et maintenant, continuez à vous exercer comme si rien ne s’était passé.

Ce ne fut qu’après un laps de temps assez long que des coups parfaits réussirent de-ci de-là, que, sans mot dire, le maître marquait d’une profonde révérence.

[…]

Peu à peu j’arrivais à différencier tout seul les coups réussis et les coups ratés. La qualité qui les différencie ne peut plus échapper à celui qui en a fait l’expérience.

[…]

[sur le tir sur cible lointaine, à 60m, le maître nous dit ceci : ]

Vos flèches manquent de portée parce que spirituellement, vous ne portez pas assez loin. Comportez-vous comme si le but était l’infini. Pour nous, maîtres de l’arc, c’est un fait connu et confirmé par des expériences quotidiennes. Un bon archer tire plus loin avec un arc de moyenne puissance qu’un archer sans âme avec un l’arc le plus fort. Le résultat n’en revient pas à l’arc, mais à la “présence d’esprit”, au dynamisme et à la faculté d’éveil avec laquelle vous tirez. Mais pour que vous dégagiez le maximum de tension de cet éveil, il faut que vous procédiez à la cérémonie autrement que jusqu’à présent, comme par exemple, danse un vrai danseur. Si vous agissez de la sorte, c’est de ce milieu où se produit la véritable respiration que naîtront les mouvements de vos membres et au lieu d’exécuter la cérémonie comme une chose apprise par cœur, la cérémonie se déroulera comme si vous la créiez selon l’inspiration du moment, ainsi que danseur et danse ne fassent plus qu’un. Si vous procédez à la cérémonie comme à une danse rituelle, votre alacrité spirituelle atteindra son maximum.

[….]

Pour l’ambitieux qui va dénombrant ses coups, la cible n’est qu’un méchant morceau de papier qu’il réduit en miettes. La “Grande Doctrine” du tir à l’arc voit dans une telle conception une chose purement diabolique. Elle ignore tout d’une “cible” dressée à une distance déterminée de l’archer ; elle connait seulement le but qui ne s’atteint d’aucune manière technique et si elle donne un nom à cet objectif, elle l’appellera : Bouddha.

[…]

Ainsi l’araignée “danse” sa toile sans savoir que des mouches viendront s’y faire prendre ; la mouche, elle, qui va dansant dans un rayon de soleil, ignore ce qui se trouve devant elle et se prend dans cette toile. Mais dans l’araignée comme dans la mouche, “Quelque Chose” danse et, dans cette danse, extérieur et intérieur sont un. Je suis incapable de m’expliquer mieux, c’est ainsi que l’archer atteint la cible sans avoir extérieurement visé.

[…]

[Le livre se termine sur 25 pages de mise en parallèle de l’art du tir à l’arc et celui de l’épée en regard de leur imprégnation de (non)pensée Zen et explique certains enseignement du célèbre moine Zen Takuan Soho qui vécut à la fin du XVIème siècle et qui fut le précepteur de bon nombre de grands samouraïs. Quelques courts passages…]

Takuan constate : “Ainsi pour toi, il n’y a partout que vide-toi-même ; l’épée que tu as tirée, les bras qui la conduisent, mieux encore, même l’idée du vide a disparu. D’un tel vide absolu nait le plus merveilleux épanouissement de l’acte pur.

[…]

Être délivré de l’idée de la mort est l’ultime secret de l’art de l’épée.”, s’exclama le maître Yagyu Tajima-no-kami.

[le livre se termine sur cette phrase de synthèse :]

Rencontrer la Vérité non réfractée, la Vérité supérieure à toute vérité, l’origine sans formes de toutes les origines, le Néant qui cependant est tout. Qu’il s’y engloutisse et qu’il en reçoive une vie nouvelle !

Fin

= = =

Le texte en PDF :

Lecture complémentaire : Kenzo Awa, maître de Kyudo (PDF)

https://resistance71.wordpress.com/wp-content/uploads/2026/01/art-et-spiritualite-zen-et-tir-a-larc.pdf

S. Kenzo Awa :
l’essence du Kyudo en une photo

This entry was posted on 5 juillet 2026 at 9:07 and is filed under actualité, documentaire, pédagogie libération, philosophie with tags , , , , , , , . You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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