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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le coup d’envoi de Coachella, l’un des principaux festivals des États-Unis, a été donné vendredi dernier par Sabrina Carpenter. Alexandre Latreuille, rédacteur en chef adjoint de La Fringale Culturelle, voit dans ce concert de haut vol le retour d’un féminisme libéral et glamour.
Alexandre Latreuille est rédacteur en chef adjoint de La Fringale Culturelle.
Cent ans après la naissance de Marilyn Monroe, il s’est joué à Coachella, vendredi dernier, bien davantage qu’un simple moment de pop culture. Sur scène, Sabrina Carpenter n’a pas seulement livré une performance de star mondiale : elle a imposé une vision. Une vision du féminin que l’on disait dépassée, voire suspecte. En quelques tableaux, elle a remis au centre du jeu ce que notre époque s’efforçait de marginaliser : une féminité assumée, visible, et non coupable d’elle-même. Car il faut bien constater une chose : depuis plusieurs années, le féminisme dominant dans la pop culture s’est durci. À force de déconstruire, il a fini par suspecter. Le regard masculin, les normes de beauté, la séduction elle-même - tout devenait objet de critique. Le glamour n’était plus un langage, mais un problème. La féminité, une construction à déconstruire. Être libre impliquait, de plus en plus, de s’en éloigner.
C’est précisément ce que Sabrina Carpenter vient contester. Comme Sydney Sweeney, régulièrement prise pour cible pour son esthétique jugée trop conforme aux codes traditionnels, elle revendique une hyperféminité sans complexe : corps mis en scène, sensualité maîtrisée, codes assumés. Et c’est cela qui dérange. Non pas la norme - mais la liberté d’y recourir. Réduire cette mise en scène à une simple soumission au male gaze serait pourtant une erreur : ce qui se joue ici relève plutôt d’un female gaze assumé, une manière de produire sa propre image et d’en contrôler les codes.
Car le point aveugle est là : à force de vouloir libérer les femmes des injonctions, une partie du discours contemporain en est venue à en produire de nouvelles. Ne pas être trop séduisante, ne pas être trop conforme, ne pas être trop lisible. Une féminité acceptable, en somme - mais sous conditions. Le succès du film Barbie, à l’été 2023, avait déjà signalé une inflexion. Derrière son apparente légèreté, le film remettait en circulation un féminisme compréhensible, accessible, et surtout désirable. On l’a jugé trop simple ? C’est précisément ce qui a touché. Il répondait à une fatigue : celle d’un discours devenu trop abstrait, trop culpabilisant, trop éloigné des pratiques réelles.
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Sabrina Carpenter s’inscrit dans cet instant. Elle ne déconstruit pas, elle utilise. Elle ne fuit pas les codes, elle les habite. C’est là toute la logique du féminisme libéral : non pas abolir les normes, mais s’en servir. Madonna l’avait déjà démontré en son temps, en retournant les codes du patriarcat pour en faire des instruments de puissance. Rien de nouveau - sinon le contexte, qui avait fini par l’oublier. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un retour en arrière, mais une résurgence. Une réaffirmation, face à un féminisme devenu, pour beaucoup, illisible, moralisateur et, paradoxalement, contraignant. À trop vouloir penser la domination, il en a parfois oublié la liberté concrète des individus.
Oui, ce féminisme est compatible avec le marché. Mais la culture contemporaine est indissociable de ses circuits de diffusion. Refuser d’y entrer au nom d’une pureté idéologique, c’est souvent renoncer à peser. À l’inverse, investir ces codes, c’est les transformer de l’intérieur. Faut-il pour autant opposer les modèles ? Non. La voie plus distanciée incarnée par Billie Eilish ou Lizzo conserve sa cohérence. Mais encore faut-il accepter une évidence simple : toutes les femmes ne veulent pas se libérer de la même manière. Et aucune n’a à justifier le choix de ses codes.
De Marilyn Monroe - prisonnière d’une féminité qu’elle ne maîtrisait qu’en partie - à Sabrina Carpenter, qui en orchestre chaque signe, le glissement est clair. La pochette de «Man’s Best Friend» a pu choquer ? C’est qu’elle joue précisément avec cette ambiguïté. Provocation, ironie, renversement : tout y est. Et dans «Manchild», l’artiste se permet même de tourner les hommes en dérision. Preuve que cette féminité n’a rien de docile. Sabrina Carpenter n’est pas une anomalie. Elle est un symptôme. Celui d’un moment où le féminisme, pour rester vivant, doit redevenir moins corseté - et accepter, enfin, que la liberté puisse aussi passer par le jeu, le désir et l’appropriation des codes.


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