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FIGAROVOX/TRIBUNE - L’ancien ministre et l’entrepreneur s’étonnent du décalage abyssal entre le discours des candidats à l’élection présidentielle et la réalité du déclin de notre pays. Jamais peut-être une élection majeure ne se sera ouverte avec un tel niveau d’irréalité.
Matthieu Boeche est entrepreneur et fondateur de 300 pour la France.
Renaud Dutreil est ancien ministre, entrepreneur et auteur.
À mesure que la présidentielle s’installe dans le débat public, un malaise grandit : l’impression que la France dont on parle n’est plus tout à fait celle que les Français vivent. Jamais peut-être une élection majeure ne se sera ouverte avec un tel niveau d’irréalité. Tout est déjà en place : les stratégies, les coalitions, les postures, les ambitions personnelles, les indignations programmées, les promesses recyclées. Tout, sauf l’essentiel.
Car la France n’est plus en train de traverser une crise passagère. Elle est en train de changer d’époque.
Depuis des années, une grande partie de nos institutions, de nos réflexes collectifs et de nos promesses publiques ont été conçus pour une société plus homogène, plus confiante et portée par une croissance plus forte. Mais cette époque est révolue.
Le pays est désormais confronté à une réalité beaucoup plus dure : raréfaction des ressources publiques, fragmentation sociale, affaiblissement productif, perte d’autorité des institutions, fatigue psychologique collective, décrochage éducatif, crise du travail, perte de confiance dans l’idée même d’avenir.
Comme si cela ne suffisait pas, ces fragilités s’inscrivent désormais dans un environnement mondial lui aussi profondément transformé. Le retour des rapports de puissance bouleverse les équilibres géopolitiques établis depuis plusieurs décennies. L’énergie est redevenue un enjeu stratégique majeur. Les contraintes environnementales imposent des adaptations d’une ampleur inédite. Et les révolutions technologiques, au premier rang desquelles l’intelligence artificielle, redessinent déjà les contours du travail, de la compétitivité et de la souveraineté.
La France aborde ce changement d’époque plus divisée, plus endettée et plus fragilisée au moment même ou le monde devient plus exigeant, plus instable et plus concurrentiel Passer la publicité
Autrement dit, la France aborde ce changement d’époque plus divisée, plus endettée et plus fragilisée au moment même ou le monde devient plus exigeant, plus instable et plus concurrentiel.
Et pourtant, presque aucun candidat ne parle de cela honnêtement.
À la place, le débat présidentiel ressemble de plus en plus à une gestion émotionnelle du déclin. Chacun propose son mélange de redistribution, d’autorité, de communication morale ou de protection symbolique, sans jamais affronter la question centrale : comment une nation continue-t-elle de tenir lorsqu’elle produit de moins en moins de richesse, de cohésion et de confiance ?
Car c’est bien là le cœur du problème.
Depuis vingt ans, le débat public français repose sur une fiction collective : celle d’un pays convaincu qu’il peut durablement protéger davantage qu’il ne produit, promettre davantage qu’il ne construit et maintenir un modèle social toujours plus exigeant sur une base économique, institutionnelle et civique qui, elle, se fragilise continuellement.
La vérité est que la France vit désormais à crédit bien au-delà de sa dette financière. Elle vit à crédit administratif, à crédit institutionnel, à crédit psychologique.
Mais au fond, la question n’est pas seulement économique. Elle est civilisationnelle.
Une nation demeure lorsqu’elle transmet davantage qu’elle ne consomme : des savoirs, des institutions, des entreprises, des repères, une confiance dans l’avenir. Elle s’affaiblit lorsqu’elle vit sur les acquis accumulés par les générations précédentes sans se préoccuper de ce qu’elle laissera aux suivantes.
C’est peut-être la question la plus absente du débat public actuel : que sommes-nous encore capables de transmettre ?
Le pays tient encore debout. Mais de plus en plus grâce aux réserves morales de ceux qui continuent à le faire fonctionner malgré tout.
Car pendant que le pays politique et médiatique commente la France, le pays reel tente simplement de l’empêcher de se désagréger.
Ce sont les maires qui se voient confier toujours plus de responsabilités avec toujours moins de capacité d’agir. Les soignants qui maintiennent à flot un système qui les empêche trop souvent de soigner comme ils le voudraient. Les enseignants qui continuent de transmettre alors que transmettre est devenu plus difficile que jamais. Les entrepreneurs et les indépendants qui continuent de bâtir alors que la confiance est devenue une ressource rare. Les familles qui portent silencieusement une part croissante des fragilités collectives.
Toute une société tient désormais par un surcroît d’effort humain. Et c’est toujours le signe qu’un modèle arrive à sa limite.
Le plus grave est que l’ensemble du système politique semble incapable de penser le nouveau monde dans lequel le pays est déjà entre.
Candidatures déclarées ou probables : tous donnent le sentiment de vouloir administrer les conséquences sans jamais remettre en cause les causes profondes. Tous continuent de parler comme si l’enjeu était encore électoral, alors qu’une partie croissante du pays doute désormais de la capacité même du système à comprendre ce qu’elle vit. Cette rupture est historique.
C’est peut-être cela, au fond, le sentiment de vide qui traverse aujourd’hui le débat présidentiel : l’impression que presque tout le monde parle encore d’un pays qui n’existe déjà plus. Et le danger historique est là.
Car une démocratie devient fragile lorsque le réel vécu par la population cesse de correspondre au récit produit par ceux qui la dirigent. À partir de ce moment-là, la défiance n’est plus une humeur. Elle devient une structure mentale collective. C’est exactement ce qui est en train de se produire.
Les Français sentent que le modèle arrive au bout d’un cycle, mais ils voient aussi que presque personne, parmi ceux qui aspirent à gouverner, n’ose réellement dire ce que cela implique : reconstruire une capacité productive, réhabiliter le travail, simplifier radicalement l’organisation publique, restaurer l’autorité des institutions, recréer des mécanismes de transmission et accepter que tout ne puisse plus être compensé par la dette, la dépense ou la communication. Cette parole de vérité manque au débat public actuel.
Parce qu’elle obligerait toute une génération politique à reconnaître sa propre responsabilité dans l’épuisement du modèle français.
Responsabilité d’avoir laissé croire qu’une nation pouvait durablement consommer plus qu’elle ne produit, ouvrir davantage de droits qu’elle ne crée de devoirs, multiplier les normes tout en affaiblissant ceux qui créent réellement de la valeur économique, sociale ou culturelle.
Responsabilité aussi d’avoir transformé la politique en stratégie de communication, au moment même ou le pays avait besoin d’une stratégie de reconstruction.
Or les sociétés ne s’effondrent jamais uniquement sous le poids de leurs difficultés matérielles. Elles s’effondrent lorsque leurs élites perdent la capacité de nommer honnêtement le réel.
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C’est peut-être cela, au fond, le sentiment de vide qui traverse aujourd’hui le débat présidentiel : l’impression que presque tout le monde parle encore d’un pays qui n’existe déjà plus. Et le danger historique est là.
Non pas dans la victoire de tel ou tel candidat. Non pas même dans l’alternance ou dans la continuité. Mais dans la possibilité qu’aucune force politique ne soit aujourd’hui intellectuellement préparée au changement d’époque que la France est en train de traverser.
Les nations ne meurent pas toujours d’un effondrement brutal. Certaines s’épuisent lentement, lorsque leurs élites continuent de parler d’hier pendant que le pays entre déjà dans demain.
Le pays n’a pas besoin d’un nouveau récit. Il a besoin d’une nouvelle honnêteté. C’est à cette condition que la présidentielle qui s’ouvre pourra devenir autre chose qu’un débat sur le passe : un rendez-vous avec l’avenir.


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