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Le film de Yuval Abraham et Rachel Szor, qui a reçu le prix spécial du jury au Festival de Venise, est construit à partir du témoignage anonyme de 24 militaires et membres des services de renseignement israéliens, qui décrivent de l'intérieur les méthodes de guerre à Gaza.
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 11/10/2026 11:16
Temps de lecture : 10min
Les réalisateurs Rachel Szor et Yuval Abraham au Festival du film de Venise, le 12 septembre 2026. (ROCCO SPAZIANI / MONDADORI PORTFOLIO / SIPA)
Dès avant sa sortie, le documentaire a suscité une violente controverse en Israël. Ce film d'une heure quinze entend dénoncer, à travers les témoignages de vingt-quatre soldats israéliens, les coulisses de la guerre menée à Gaza depuis le 8 octobre 2023. Naza, qui est un acronyme de l'hébreu "Nezek Agavi" signifiant "dommages collatéraux", revient notamment sur les méthodes de ciblage, l'utilisation de l'intelligence artificielle, et la place accordée aux victimes civiles dans cette guerre. Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor est projeté les 12 et 13 octobre dans des salles de cinéma partout en France, dans le cadre d'un visa exceptionnel de 500 séances, avant d'être proposé gratuitement en ligne en novembre.
Le documentaire commence par des images d'archives des années 1970, prises au sein des services de renseignement israéliens : des agents apprennent l'arabe et se familiarisent avec les premières technologies d'espionnage. Puis, la caméra passe sans transition sur un toit de Tel Aviv la nuit : nous sommes en 2023, et les premières interviews de membres de l'armée israélienne sont réalisées à ce moment-là, juste après le début de la guerre à Gaza. On entend d'ailleurs les sons des alertes et on voit les roquettes du Hamas dans le ciel de Tel Aviv, au moment où l'équipe s'installe avec la personne qu'elle va enregistrer.
Un soldat de l'armée israélienne prend la parole. Il est le premier des vingt-quatre membres de l'Armée de défense israélienne qui vont se succéder à l'écran pendant une heure quinze. Des interviews qui constituent la quasi-totalité du documentaire. Le lieu est invariable – ce toit de Tel Aviv la nuit, et les images et les voix des interviewés ont été modifiés par intelligence artificielle, selon les réalisateurs, pour garantir leur anonymat.
Les entretiens sont régulièrement ponctués d'archives, qui viennent illustrer leurs propos, comme ces images, par exemple, montrant les systèmes d'écoute mis en place par les services de renseignement israéliens à Gaza dans les années 1970. Le spectateur assiste ainsi à la mise en place des infrastructures d'espionnage des Israéliens, avant de revenir au présent avec cette conclusion de l'un des interviewés sur le toit de Tel Aviv : "Nous les contrôlons totalement."
À ce stade, le documentaire soulève une première question : si ce contrôle est si total, et que le renseignement israélien a à ce point accès au détail de ce qui se dit dans les foyers de Gaza depuis des dizaines d'années, comment l'attaque du 7 octobre a-t-elle pu être possible ?
Le documentaire enchaîne ensuite avec des images du 7 octobre, puis l'homme interviewé à l'écran raconte que, rapidement après cette date, la volonté d'annihiler le Hamas à Gaza s'est imposée à l'Etat-major israélien avec une idée-force : "Personne n'est innocent à Gaza. Une nation entière est jugée responsable, nous devions raser Gaza", explique-t-il, "ils le méritent." Vont s'ensuivre, poursuit-il, des milliers d'assassinats ciblés de responsables du Hamas.
Un autre témoignage décrit le système "Lavender" : l'utilisation massive de l'IA pour déterminer des cibles humaines. Les critères sont "quasi-mécaniques", selon cet intervenant : l'IA détermine, en analysant les styles de conversation, quelle est la probabilité que les échanges interceptés soient le fait de membres du Hamas, avec "une marge d'erreur de 15%".
Parfois, "ce sont les familles entières du Hamas qui sont bombardées", et d'autres fois, explique un militaire, "les cadres du Hamas ciblés ne sont même pas dans la maison." Mais "dans la grande majorité, c'est l'IA qui décide des cibles", explique ce membre des forces israéliennes qui se présente comme l'un des développeurs de ces techniques d'intelligence artificielle. Sur le toit de Tel Aviv, l'interviewé se dit mal à l'aise à l'idée d'avoir contribué, avec cette technique, à tuer des milliers de personnes. "Les bombardements, explique-t-il, se sont déroulés à une échelle de masse."
Un autre intervenant raconte que la meilleure manière d'éliminer les combattants du Hamas a été discutée dans l'Etat-major israélien : "Etait-ce en réunion, en opération, ou chez eux ?" La dernière solution est préconisée, car, disent-ils, la chance de les éliminer est plus grande la nuit, "car les gens dorment à côté d'un téléphone" qui les géolocalise. L'homme s'indigne qu'on les tue avec ce que les services de renseignement israéliens désignent comme des "Naza", des dommages collatéraux : des femmes, des enfants, des personnes âgées, et pas seulement des combattants quand ils sont en train de se battre. D'autant que Gaza compte 40 000 membres opérationnels du Hamas. L'équation est donc simple, rappelle le documentaire : cela fait 40 000 maisons à détruire. Sans parler des immeubles… Parfois, raconte l'un des intervenants, en faisant un dessin, "lorsqu'un membre du Hamas habite au sixième étage d'un immeuble, la frappe a beau être ciblée, c'est tout l'immeuble qui peut s'effondrer."
La caméra se déplace à ce moment-là, et filme les immeubles environnants de Tel Aviv la nuit, où la vie continue, pour expliquer ensuite la doctrine du "Where's Daddy ?" ("Où est papa ?") "Avec ce système d'écoutes, raconte l'un des soldats, j'espionnais une fillette de 12 ans qui demandait à sa mère quand allait rentrer papa". Lorsque le père est rentré, toute la famille a été tuée, y compris la fillette de 12 ans. "Des centaines de cibles ont ainsi été bombardées, avance le témoin, y compris lorsque l'on entendait des bébés crier à l'intérieur." 73 000 Palestiniens ont ainsi été tués, affirme par écrit le documentaire, qui reprend les chiffres du ministère de la Santé de Gaza et précise qu'ils sont confirmés par l'ONU.
De techniques, les témoignages passent progressivement à des confessions de traumatismes. Un soldat raconte avoir entendu une mère hurler et décrire comment sa fille était en train de brûler. Il s'indigne. Un autre raconte que des frappes pouvaient être approuvées avec 300, voire 500 personnes faisant partie des "dommages collatéraux". Il ne précise pas si ces frappes ont précisément eu lieu. "C'était comme dans un jeu vidéo, commente-t-il. Une fois, on a bombardé un quartier entier pour une seule cible". Si des dizaines de milliers de membres du Hamas sont ciblés à Gaza, "cela signifie qu'on tue tout Gaza. Je ne pouvais pas rester", conclut-il.
Apparaît Benjamin Netanyahou, le Premier ministre, à la télévision israélienne, monologuant sur la "victoire du Bien sur le Mal". Et ces questionnements qui affleurent au fur et à mesure que le documentaire avance : où est la moralité ? Où est l'efficacité ?
"Nous ne haïssons pas les Arabes dans mon unité", explique l'un des membres de l'armée, mais à force, "il y a de la déshumanisation. Nous étions là pour accomplir la mission." Tous les interviewés décrivent une guerre non-conventionnelle menée depuis Tel Aviv : "Je vais frapper, et ensuite, je sors avec mes copains pour boire un coup", explique ce soldat. Les interviews se déroulent à ce moment-là sur fond de manifestations pour la libération des otages, que l'on aperçoit à la télévision.
Une photo du documentaire "Naza". (THE GUARDIAN / JW FILMS / MOSTRA DE VENISE)
Puis une séquence d'archives commençant en 1900 repart sur la fondation de l'Etat d'Israël, et le documentaire bascule dans sa partie la plus militante. "Tel Aviv est sorti du désert", expliquent ces archives. Le film conteste cette version : "Il s'agit d'une légende nationale, des dizaines de villages palestiniens ont été détruits." Et ces centaines de maisons détruites à Gaza font partie, selon la thèse des réalisateurs, de la même stratégie de destruction qui a présidé à la fondation de l'Etat d'Israël. L'un des témoins dénonce les déplacements de populations du nord vers le sud de Gaza, en brûlant systématiquement les maisons derrière.
"Gaza ressemblait à Tel Aviv", explique un interviewé, et "nous effaçons l'histoire". Il enchaîne : "Quand 75% des personnes avaient été évacuées, on pouvait bombarder. Avec les 25% restants, même si c'étaient des personnes âgées ou handicapées ?", demande le journaliste. "Avec les 25% restants, confirme le soldat. Nous leur avions dit de partir."
Puis vient le passage le plus difficile à entendre : "Nous étions autorisés à tirer sur des gens qui revenaient juste prendre des vêtements", décrit un témoin. D'autres, des "snipers juchés sur les toits étaient autorisés à tirer sur des personnes qui s'éloignaient de la file d'attente pour aller chercher de la nourriture." Le journaliste lui fait dessiner un schéma, l'homme parle de "massacres de population" : des dizaines de personnes auraient ainsi été tuées selon lui. "Pourquoi personne ne s'est élevé contre cela ?", s'interroge-t-il. Il compare ses camarades à "des nazis, qui obéissaient aux ordres", et dénonce le discours politique qui appelle à "effacer Gaza, parce qu'après, c'est ce que les soldats font."
"C'est un génocide ?", questionne le journaliste. "Oui, complètement", répond l'homme. "C'est un meurtre de masse intentionnel, et je suis déçu d'avoir participé à ça, de ne pas l'avoir dénoncé, et de m'être amusé en le faisant. C'était fun", ajoute-t-il à deux reprises.
À l'écran, la sirène du "jour du souvenir" retentit. L'ensemble de la population israélienne, quoi qu'elle fasse, se fige dans ses activités, sur les routes, les autoroutes, pour rendre hommage aux six millions de Juifs assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis l'image de Claude Lanzmann, et celle de son documentaire, Shoah, apparaissent. Le documentaire de Yuval Abraham et de Rachel Szor, lui, se termine en évoquant le mandat d'arrêt international lancé contre Benyamin Netanyahou, en laissant le mot de la fin au Premier ministre israélien qui, dans une intervention télévisée, définit le terrorisme. Le documentaire laisse clairement entendre que cette définition pourrait s'appliquer aux actes qui viennent d'être décrits depuis une heure quinze par les vingt-quatre témoins. Naza est donc construit de bout en bout comme un documentaire uniquement à charge qui entend dévoiler les mécanismes pouvant, selon ses auteurs et plusieurs de ses témoins, relever de crimes de guerre ou de génocide.
Malgré cette vision militante, le film apporte des éléments nouveaux d'un certain intérêt. Dans la description du rôle joué par l'intelligence artificielle, tout d'abord. Certains membres de l'armée décrivent pour la première fois de l'intérieur des systèmes d'éliminations basés sur des déductions IA, qui auraient pu, selon eux, donner lieu à des crimes de guerre. Certains soldats interviewés décrivent le système de contrôle de millions de Palestiniens à travers leurs téléphones portables. L'idée de la vengeance collective est aussi abordée, par la destruction d'immeubles entiers avec des dommages collatéraux assumés, sous-entendant l'idée, pour l'Etat-major israélien, que tous les habitants seraient plus ou moins solidaires des agissements du Hamas.
Le film est aussi le prolongement d'un travail journalistique mené depuis plusieurs années par le journal britannique The Guardian, et deux médias israéliens, +972 Magazine et Local Call. Le documentaire s'appuie ainsi notamment sur des révélations publiées entre 2023 et 2025 sur les pratiques de ciblage utilisant l'intelligence artificielle, les tentatives d'entrave aux enquêtes sur les crimes de guerre et les systèmes de surveillance des communications palestiniennes.
Mais dans son passage le plus polémique, le film développe aussi l'idée que ce pays, qui s'est lui-même construit en réparation d'un génocide, commet à son tour un génocide, et ce, depuis qu'il existe. Le parallèle de l'un des soldats avec les crimes nazis, expliquant qu'à présent, il comprend le mécanisme de ces crimes, est un raccourci qui n'est pas questionné. Le documentaire aurait ainsi été plus équilibré sans remettre en question, par ces retours en arrière incessants, les fondements de l'Etat hébreu.
Ses angles morts sont aussi saillants : rien n'est dit sur la résistance armée du Hamas pendant cette guerre, ni sur les centaines de morts côté israélien, rien non plus sur les bavures du Hamas sur le territoire de Gaza. Surtout, aucun récit fait par ces vingt-quatre soldats n'est ni précis (date, lieu), ni vérifiable.
Un graffiti représentant les réalisateurs Yuval Abraham et Rachel Szor, récompensés par le prix spécial du jury pour leur film "Naza", avec l'inscription "traîtres" en hébreu, à Ashdod, en Israël, le 15 septembre 2026. (AP PHOTO / ARIEL SCHALIT)
Enfin, le principal problème réside dans le fait que deux thèses sont en permanence entremêlées dans le film : celle, d'une part, de la dénonciation des choix discutables du gouvernement israélien actuel, et celle, par ailleurs, qui avance l'idée que les violences et déplacements de population associés à la naissance d'Israël trouveraient un prolongement dans la destruction actuelle de Gaza.
Ce mélange des genres discrédite malheureusement un film qui se voulait lanceur d'alerte, d'autant qu'aucun représentant de l'armée israélienne ou du gouvernement n'a été interrogé pour répondre aux lourdes accusations formulées par les témoins, ce qui atténue quelque peu le caractère journalistique de l'enquête.
Les deux auteurs, longuement ovationnés à Venise où ils ont reçu le prix spécial du jury, sont depuis lors menacés par des extrémistes en Israël. Le ministre israélien de la Culture a demandé à ce qu'ils soient déchus de leur nationalité, les accusant de "trahison". L'armée israélienne a annoncé examiner des mesures juridiques contre les réalisateurs, rejetant catégoriquement toutes les accusations du documentaire. Des militants d'extrême droite se sont par ailleurs rassemblés devant le domicile des parents de Rachel Szor, certains appelant explicitement à la violence. Dans une interview à la télévision israélienne, Yuval Abraham a exprimé sa crainte de ne pas pouvoir rentrer en Israël, malgré le fait que ce soit le seul pays où il souhaite vivre.
Affiche du film "Naza". (MK2)
Naza, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, sera projeté les 12 et 13 octobre dans des salles de cinéma partout en France, dans le cadre d'un visa exceptionnel de 500 séances, avant d'être proposé gratuitement en ligne fin novembre.
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