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À l’ouverture des portes de la laverie Dirty Laundry, une toile avec des traits rouges, noirs et bleus capte aussitôt le regard. Ces couleurs traduisent les émotions de l’artiste torontoise Sara Margharita, qui a choisi de se consacrer entièrement à son art après avoir perdu son emploi l’an dernier.
Les dernières années ont été difficiles pour moi. Mes émotions étaient hors de contrôle , confie-t-elle. Il a fallu que je parte en congé de maladie et, à mon retour, mon employeur m’a licencié. Comme j’avais toujours l’art dans un coin de ma tête, je me suis dit que c’était le moment idéal pour m’y plonger pleinement.

Une pièce de la série « I might explode » de l’artiste Sara Margharita.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
À Dirty Laundry, pendant une semaine en février, les pièces de sa série I might explode habillaient les murs, offrant aux clients de passage un bref coup d’œil ou une longue intrigue visuelle. Ses œuvres racontent, entre autres, ses défis en santé mentale face à son licenciement et les prises de conscience qui lui ont permis de traverser cette période tumultueuse.
Face à des galeries traditionnelles souvent inaccessibles pour les jeunes artistes, exposer ses œuvres entre deux machines à laver est une chance inespérée pour sa première collection. J’essaie vraiment de percer dans l’industrie artistique, mais c’est très intimidant. Plusieurs endroits sont hors de portée ou exigent des frais exorbitants pour simplement être exposés, déplore-t-elle. Cet endroit est abordable, puisque c’est gratuit et place les besoins des artistes au premier plan.

En février, l’artiste torontois Mike Rachlis y a pu exposer une dizaine de ses toiles à la laverie She Said.
Photo : Radio-Canada / David Hill
À Roncesvalles, la laverie She Said adopte un concept similaire. En février, l’artiste torontois Mike Rachlis y a exposé une dizaine de toiles présentant des portraits abstraits composés de rayures colorées. Il décrit sa démarche comme une recherche de tension visuelle entre l’abstrait et la figuration, mais aussi comme une véritable célébration de la peinture.
Comme Sara Margharita, cet endroit est une lueur d’espoir pour lui d’enfin pouvoir partager sa passion sans barrières. Le monde de l’Art peut être très guindé et intimidant , observe-t-il. On a l’impression d’être dans une boîte blanche, qu’il faille un diplôme ou un bagage de connaissances particulier pour y entrer.
Soutenir la relève artistique
Jyll Simmons a acheté la laverie She Said en 2019. Trois ans après, elle a voulu y apporter un vent de fraicheur. J’ai toujours apprécié l’Art et les expositions artistiques sans pour autant vouloir devenir artiste moi-même, raconte-t-elle. Plutôt que de créer, elle préfère offrir un espace propice aux rencontres et au dialogue que l’art suscite naturellement. Ses efforts portent leurs fruits. Une artiste, Haley Axelrod, a exposé à Milan après être passée chez nous, raconte-t-elle avec fierté. Elle m’a dit que She Said avait véritablement ouvert des portes dans sa carrière. C’est extrêmement gratifiant d’entendre ce genre de témoignage.

Samantha Spencley est propriétaire de la galerie Dirty Laundry.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Samantha Spencley partage cette vision. Elle a acheté la laverie Dirty Laundry en 2020 avec son mari, qui rêvait depuis longtemps d’être propriétaire d’un tel établissement. Pour égayer la salle, elle a invité une amie à accrocher quelques-uns de ses tableaux aux murs. Le déclic est survenu lorsque des passants, piqués par la curiosité, se sont installés au sous-sol pour observer la transformation du lieu. C’était un moment magique, se rappelle-t-elle. La réaction a été si positive que j’ai immédiatement voulu solliciter d’autres artistes. Après quelques mois, il était clair que cette initiative s’inscrivait dans la durée.
Pour Mme Spencley, c’est une formule gagnante sur tous les tableaux. L’enthousiasme est tel que les artistes réclament eux-mêmes de nouvelles dates d’exposition. Le public, lui aussi, en redemande. Quand les murs sont nus, les clients le remarquent tout de suite. Ils me demandent tous qui sera le prochain. Je leur réponds alors de ne pas s’en faire, que la suite arrive bientôt!, raconte-t-elle.
The Laundromat Project
L’idée de transformer les laveries en espaces créatifs n’est pas nouvelle. Le concept a été popularisé dès 1999 par The Laundromat Project (The LP), une initiative fondée par Risë Wilson. Son objectif était alors d’amener l’art au cœur des espaces communautaires. Devenu officiellement un organisme en 2005, The LP a commencé par investir dans les laveries de New York pour métamorphoser ces lieux utilitaires en véritables carrefours de création.

The Laundromat Project est une initiative de Risë Wilson qui a vu le jour à New York en 1999.
Photo : The Laundromat Project
L’artiste américaine Chloe Bass a participé à ce projet en 2014, une expérience dont elle garde un souvenir précieux. Résidente de Bedford-Stuyvesant entre 2011 et 2021, elle a fini par exposer son travail dans la laverie même qu’elle fréquentait au quotidien. Son exposition, intitulée The Department of Local Affairs, visait à documenter le vécu des habitants, offrant ainsi un contrepoids au tourisme et à l’embourgeoisement.
Je voulais préserver ce que les résidents considéraient comme le plus précieux et unique dans leur propre quartier, des aspects souvent invisibles pour les visiteurs , explique-t-elle. À l’époque, ce quartier, célèbre pour son architecture de brownstones du XIXe siècle et son riche patrimoine afro-américain, subissait une gentrification galopante qui, selon l’artiste, semble aujourd’hui achevée. Elle n’y habite plus.

Ivy Fox utilise la laverie She Said au quotidien.
Photo : Radio-Canada / David Hill
Chloe Bass voit dans ce modèle une occasion de révéler son identité authentique au sein d’un milieu qui privilégie souvent l’anonymat. Elle observe que, dans des lieux comme les laveries, on croise quotidiennement les mêmes visages sans réellement les connaître. À l’inverse, une exposition permet de tisser des liens. Plus on connaît nos voisins, plus on a la chance de les saluer au quotidien, de les protéger, de les préserver , croit-elle.
Enfin, l’impact le plus significatif d’une initiative comme The LP réside toutefois dans la transformation du regard que portent les populations à revenus modestes sur l’Art. Chloe Bass souligne que, si les artistes sont souvent perçus comme une classe à part, la réalité est que la majorité d’entre eux disposent de revenus faibles ou moyens. Exposer dans une laverie rappelle que l’art est un bien commun qui, avant de se retrouver dans un musée parfois intimidant, appartient d’abord à la communauté.
Un message qui trouve un écho particulier chez les usagers de la laverie She Said, comme Ivy Fox, pour qui l’Art reprend ici une dimension sociale. Ça me donne envie de faire ma lessive. C’est une excellente manière de rendre cette corvée domestique un peu plus agréable, dit-il.


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