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En 2023, dans cette même colonne, on s’interrogeait sur l’illogisme de tenir des milliers de gens loin du terreau sur lequel ils étirent leurs nouvelles racines. À l’époque, on calculait qu’il faudrait plus de 25 ans à un « ange gardien », à un Ukrainien ou à tout autre immigrant arrivé pour des considérations humanitaires pour obtenir la résidence permanente. Ces délais dépassent maintenant les 50 ans dans certains cas, nous apprenait Le Devoir vendredi.
En un claquement de doigts, nous sommes passés d’un quart de siècle à patienter dans les limbes du système migratoire à un demi-siècle. À l’échelle d’une vie humaine, c’était alors le temps qu’il fallait pour fonder une famille et voir ses enfants s’émanciper. C’est maintenant le temps d’une vie active, si bien que certains pourraient ne jamais obtenir leur permanence de leur vivant ! Avons-nous perdu tout sens commun ?
Les grands perdants de cette loterie sont les Ukrainiens, pour qui les délais d’attente atteignent désormais 55 ans. Ils sont suivis de près par les ressortissants de Hong Kong, qui peuvent attendre 50 ans. L’attente va de quelques mois à plusieurs décennies dans les autres programmes humanitaires, a constaté la collègue Lisa-Marie Gervais.
En juin dernier, ils étaient 14 000 inscrits dans cette catégorie au Québec. C’est l’équivalent d’une ville comme Bécancour ou Matane. Une goutte d’eau dans un Québec qui compte plus de 9 millions d’âmes.
Rien n’est fait pour renverser la vapeur. Si les dossiers fondés sur des motifs humanitaires ont perdu tout contrôle au Canada, c’est qu’on répond à la (très forte) demande avec des contrôles d’admission limités et des objectifs d’admission dérisoires. Autrement dit : on laisse le robinet grand ouvert tout en rapetissant la cuvette. C’est indigne d’un pays qui croit en la dignité humaine et en l’équité de traitement.
Soyons clairs. Ce sont tous là des gens à qui on a dit, pour des raisons humanitaires fondées, « bienvenue ». Il est normal qu’il y ait ensuite d’autres étapes à franchir, des conditions à remplir. Mais il est anormal qu’on étire la transition sur des décennies.
Sans résidence permanence, ces gens sont condamnés à vivre dans l’éther d’un monde de seconde zone, rythmé par le renouvellement de permis temporaires, des exigences financières fragilisantes et des interdits de toutes sortes. De plus, ce statut précaire repousse aux calendes grecques tout projet de réunification familiale éventuel.
Mais voilà, on ne sait pas quoi faire de toutes ces vies en suspens. Une des choses qui manquent le plus à Ottawa comme à Québec, c’est encore et toujours la capacité de voir large et de voir loin en immigration. Oui, notre système migratoire est pétri de défauts et d’incohérences, au point que cela l’a rendu dysfonctionnel et même discriminatoire. Réformer ses règles d’admission en profondeur est devenu une vraie nécessité qui s’accompagne de décisions difficiles, qui vont forcément heurter et déplaire.
Cela ne devrait pas pour autant se faire avec un passe-droit pour l’arbitraire et un manque d’humanité.
Il y a des moments où il faut faire preuve de fermeté et de réalisme. C’est ce qu’on attend de nos gouvernements pour les cycles migratoires à venir. À moins d’un rapatriement complet des pouvoirs en immigration, Québec est condamné à travailler avec Ottawa. Ils ont du pain sur la planche.
Il y a bel et bien eu des abus, des stratagèmes frauduleux et de mauvais calculs dans le passé, à toutes les étapes et chez toutes les parties. Il faut des correctifs, bien sûr, mais il faut surtout des lignes claires. Sans stabilité ni prévisibilité, la crise migratoire va continuer d’empoisonner nos débats publics.
Ce devoir ne dispense pas pour autant nos gouvernements de rester à l’écoute et de faire preuve de souplesse avec ceux qui sont déjà installés ici pour s’écrire une nouvelle vie, en français, s’il vous plaît. On aura beau tourner le problème dans tous les sens, il reste que nous leur avons donné une parole que nous sommes incapables d’honorer.
C’est aussi un peu ce qui arrive avec la fin du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) et son remplacement par un Programme de sélection des travailleurs qualifiés aux règles resserrées. Pas un jour ne passe sans que des voix s’élèvent pour dénoncer les conséquences de cette décision sur nos collectivités.
La semaine dernière, c’était la directrice d’un GMF à Montréal, qui se désolait de perdre une infirmière clinicienne, une perle formée en France qui avait trouvé le tour de se rendre indispensable en un rien de temps. Le Québec a besoin de bras en santé, mais il choisit tout de même de lui enlever un pilier, dénonçait-elle, à raison.
Plusieurs ont défendu la nécessité d’une clause de droits acquis pour les orphelins du PEQ et l’ajout de délais maximaux pour la résidence permanente des plus vulnérables. Ce sont là des voies de sortie logiques. Partout sur la planète, le débat migratoire se durcit. Nous ne sommes pas à l’abri d’une escalade. Pour que le débat reste le plus serein possible, il faut le garder juste. Et pour cela, il faut être capables de faire des compromis.


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