Un scarabée gris est toujours là, tapi dans les racines de canne à sucre du Queensland. Les crapauds censés le dévorer, eux, ont préféré s’attaquer à tout le reste du continent. Quatre-vingt-dix ans après leur introduction, ces amphibiens toxiques colonisent aujourd’hui plus d’1,2 million de kilomètres carrés en Australie, et leur front d’invasion continue de progresser vers l’ouest à une vitesse qui n’a cessé de s’accélérer depuis leur lâcher initial.
À retenir
- Un pari agricole sans étude préalable : comment 101 crapauds sont arrivés en Australie en 1935
- Le scarabée visé a survécu, mais l’écosystème a payé le prix fort
- L’évolution a créé des crapauds ultra-rapides qui accélèrent leur invasion d’année en année
Sommaire
- Un pari agronomique jamais testé
- Un front qui accélère depuis un siècle
- Des espèces entières rayées de la carte locale
Un pari agronomique jamais testé
Tout commence en juin 1935, quand l’entomologiste Reginald Mungomery débarque au port de Gordonvale, dans le nord du Queensland, avec une caisse contenant 102 crapauds buffles capturés à Hawaï. L’entomologiste Reginald Mungomery arrive au port de Gordonvale avec une boîte contenant 102 crapauds vivants capturés à Hawaï, destinés à un programme agricole censé résoudre un problème persistant pour l’industrie sucrière australienne. Un des animaux meurt pendant le trajet. Il en reste 101, chiffre resté célèbre depuis. Le Bureau of Sugar Experiment Stations, l’organisme public chargé de défendre les cultures de canne à sucre, espère que ces prédateurs terrestres viendront à bout du scarabée à dos gris, un insecte qui dévore les racines des plants et ruine les récoltes depuis des décennies.
Le problème, c’est que personne n’a vérifié si l’idée tenait la route. Aucune étude sur l’impact potentiel sur l’environnement n’avait été menée. Le Bureau of Sugar Experiment Stations n’avait même pas déterminé si le crapaud mangerait réellement les scarabées de la canne. Et pour cause : le scarabée gris reste perché en haut des tiges, actif la nuit, tandis que le crapaud chasse au sol, en pleine journée. Deux mondes qui ne se croisent presque jamais. Résultat ? Les crapauds se reproduisent à toute vitesse dans leur enclos, mais ignorent superbement leur cible officielle. En quelques semaines, les animaux commencent à se reproduire rapidement, et dès août de la même année, environ 2 400 crapauds buffles ont déjà été relâchés dans les champs de canne à sucre près de Cairns.
Certains scientifiques de l’époque tirent la sonnette d’alarme. L’entomologiste Walter Froggatt s’inquiète publiquement, redoutant que l’animal ne devienne une nuisance majeure. Un rapport publié en 1936 dans The Australian Naturalist va jusqu’à comparer le risque à celui du lapin ou du cactus, deux fléaux déjà bien connus des Australiens. Rien n’y fait : en décembre 1935, le Commonwealth Department of Health tente de bloquer de nouveaux lâchers, mais la pression politique de l’industrie sucrière et du Bureau lui-même conduit à l’annulation de ce veto en 1936. Entre 1935 et 1937, ce sont des dizaines de milliers de jeunes crapauds qui partent conquérir la côte du Queensland.
Un front qui accélère depuis un siècle
Le scarabée, lui, s’en tire très bien. Aujourd’hui encore, les larves de coléoptères qui rongent les racines de canne à sucre sont maîtrisées par des insecticides du sol, pas par des batraciens. Les crapauds, en revanche, ont trouvé bien mieux à manger : à peu près tout ce qui bouge, des insectes aux petits vertébrés, sans oublier une bonne partie des ressources qui nourrissaient déjà la faune locale.
La progression géographique de cette population est le vrai tour de force, si l’on peut dire, de cette histoire. Dans les premières décennies, jusque dans les années 1960, le front d’invasion avançait lentement, environ 10 kilomètres par an. Puis le rythme s’est mis à accélérer, et n’a cessé de le faire depuis. Sur le front occidental, celui qui traverse aujourd’hui le Kimberley en Australie-Occidentale, l’invasion a accéléré, passant d’environ 10 km par an au début à 40-60 km par an de nos jours.
Ce n’est pas un hasard climatique ni une simple question de démographie. Des chercheurs ont montré que les crapauds situés à la pointe de l’invasion sont physiquement différents de leurs cousins restés dans le Queensland : pattes plus longues, morphologie crânienne modifiée, capacité à parcourir de 20 à 200 mètres par jour contre à peine dix mètres pour les populations sédentaires. Le mécanisme s’appelle le tri spatial : à chaque génération, ce sont les individus les plus rapides qui se retrouvent en tête de cortège, se reproduisent entre eux, et transmettent leurs gènes de coureurs de fond. Année après année, la sélection naturelle fabrique littéralement des crapauds plus véloces. Une équipe de recherche résume ainsi le phénomène : chaque génération, les crapauds les plus rapides se retrouvent au front d’invasion, se reproduisent, et tout gène qui pousserait un crapaud à ralentir ou à rebrousser chemin finit par être écarté. En clair, l’évolution a bricolé, en quelques décennies seulement, une machine à coloniser un continent.
Des espèces entières rayées de la carte locale
Ce voyage sans fin a un prix, payé par une faune qui n’a jamais rencontré de crapaud toxique auparavant. Les glandes situées sur les épaules de l’animal sécrètent un venin puissant, capable de tuer en quelques minutes un prédateur qui tenterait de le croquer. Le quoll du nord, petit marsupial carnivore emblématique du bush australien, en a payé le tarif fort : certaines populations locales ont carrément disparu du parc national de Kakadu après l’arrivée des crapauds, et les déclins observés ailleurs dépassent régulièrement 90 %.
Les grands lézards varans et les serpents subissent le même sort. Un rapport gouvernemental recense 75 espèces de crocodiles, lézards et tortues d’eau douce australiens menacées par les crapauds. Même les oiseaux ne sont pas épargnés : les guêpiers arc-en-ciel, qui nichent dans des terriers creusés au sol, voient leurs nids envahis par des crapauds affamés d’œufs et d’oisillons, au point que les crapauds provoquent l’échec d’un tiers des nids de cette espèce. La chaîne alimentaire entière se retrouve chamboulée, parfois de façon inattendue : la disparition des varans dans certaines zones a par exemple profité aux dindons sauvages, désormais moins chassés.
Face à ce constat, les autorités ont changé de stratégie. Plutôt que d’éradiquer une population estimée à environ 200 millions d’individus, ce qui relève de la science-fiction sur un territoire aussi vaste, les chercheurs misent désormais sur l’apprentissage. Des programmes dits d’aversion gustative conditionnée exposent les prédateurs sauvages, quolls en tête, à de petits appâts non létaux avant même l’arrivée du front, dans l’espoir qu’ils retiennent la leçon avant de croiser un vrai crapaud. Les premiers résultats sont encourageants, sans pour autant inverser la tendance.
Le front continue sa marche vers le sud de Broome et, plus loin, vers la région du Pilbara, sanctuaire d’espèces qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre. Les modèles actuels évoquent une arrivée possible d’ici dix à vingt ans si rien ne change. Quatre-vingt-dix ans après une décision prise sans étude préalable ni plan de repli, l’Australie continue d’apprendre, kilomètre après kilomètre, ce que coûte un pari écologique mal calculé.
Sources : ncbi.nlm.nih.gov | nature.com | en.clickpetroleoegas.com.br


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