Onze mille ans. C’est l’âge des plus anciens crânes de chiens présentant déjà des museaux courts et des faces larges, bien avant que les concours canins victoriens n’inventent les races modernes. Une étude publiée dans la revue Science vient de rebattre les cartes de l’histoire du meilleur ami de l’homme : la diversité des formes crâniennes ne date pas du XIXe siècle, elle remonte à la sortie de la dernière glaciation.
À retenir
- Des crânes de chiens datant de 11 000 ans présentaient déjà des formes courtes et larges, contredisant la théorie selon laquelle cette diversité serait due aux concours canins victoriens
- L’analyse 3D de 643 crânes révèle une explosion de formes et de tailles au Mésolithique et au Néolithique, atteignant 53 % de la diversité des chiens modernes
- Les phases les plus précoces de la domestication restent mystérieuses : aucun proto-chien n’a pu être identifié avec certitude avant ce basculement morphologique
Sommaire
- Ce que révèlent 643 crânes analysés en 3D
- Une explosion de formes dès le Mésolithique
- Le mystère persistant des tout premiers chiens
Ce que révèlent 643 crânes analysés en 3D
Une équipe internationale menée par Allowen Evin, bioarchéologue rattachée à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (CNRS, IRD, Université de Montpellier), a passé au crible l’analyse 3D de 643 crânes de canidés datant des 50 000 dernières années, issus d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie. Précisément, les chercheurs se sont appuyés sur des analyses tridimensionnelles de modèles de crânes de 158 chiens modernes, 86 loups modernes, 281 chiens anciens et 118 loups anciens.
La technique employée, la morphométrie géométrique, permet de comparer finement les formes sans se limiter aux mesures classiques. Cette méthode a permis de distinguer avec précision les spécimens de loups et de chiens préhistoriques, sans se limiter aux caractéristiques des races modernes. Résultat ? Une signature morphologique du chien domestique repérable bien avant l’invention des standards de race.
Les chercheurs ont identifié des « morphologies canines domestiques reconnaissables » dès environ 11 000 ans, sous la forme de trois crânes retrouvés sur un site archéologique du village russe de Veretye. Ce basculement morphologique se traduit par une transformation physique précise : durant la domestication, les crânes des chiens sont devenus proportionnellement plus courts et plus larges que ceux des loups, selon Carly Ameen, bioarchéologue à l’université d’Exeter et co-autrice principale de l’étude.
Une explosion de formes dès le Mésolithique
Le plus frappant n’est pas seulement l’apparition d’une silhouette canine distincte. C’est la vitesse à laquelle la variété s’est installée. Autour de cette même période, les chiens associés aux derniers chasseurs-cueilleurs et aux premières populations agricoles ont montré une « explosion » de formes et de tailles de crânes, représentant plus de la moitié de la diversité observée dans les races actuelles.
Concrètement, sans même parler des extrêmes du bouledogue ou du lévrier, ces chiens anciens présentaient déjà la moitié de la diversité des chiens modernes, un chiffre qui a de quoi surprendre quand on pense que ces populations vivaient encore de chasse et de cueillette.
Les chiffres bruts de l’étude confirment cette accélération précoce. La diversité observée au Mésolithique et au Néolithique a doublé, atteignant 53 %, par rapport aux spécimens du Pléistocène, et représente la moitié, 52 %, de la diversité présente chez les chiens modernes. la moitié du chemin vers la diversité actuelle des races a été parcourue en quelques millénaires, bien avant l’écriture, l’agriculture généralisée ou, évidemment, les premiers clubs canins britanniques.
Ce constat vient contredire une idée reçue solidement ancrée. Comme le résume Allowen Evin elle-même : « Traditionnellement, on pensait que la diversification morphologique majeure, en particulier les différences extrêmes de taille et de forme, n’était survenue qu’au cours des derniers siècles, suite à l’émergence des races canines formelles aux XVIIIe et XIXe siècles ». Une phrase qui résume à elle seule tout le renversement que propose cette recherche.
Le mystère persistant des tout premiers chiens
Reste une zone d’ombre, et elle est de taille. Avant ce basculement il y a 11 000 ans, impossible de trouver trace d’un chien reconnaissable. Aucun des spécimens du Pléistocène tardif, dont certains avaient été proposés comme « proto-chiens », ne présentait de forme crânienne compatible avec la domestication, ce qui suggère que les toutes premières étapes du processus restent difficiles à saisir dans le registre archéologique. Les squelettes examinés, certains vieux de 50 000 ans, ressemblaient tous, sans exception, à des loups.
Le paléogénéticien Greger Larson, de l’université d’Oxford et auteur principal de l’étude, résume la situation avec une franchise appréciable : « Les phases les plus précoces de la domestication du chien restent cachées, et les premiers chiens continuent de nous échapper. Mais ce que nous pouvons désormais montrer avec certitude, c’est qu’une fois apparus, les chiens se sont diversifiés rapidement. Leur variation précoce reflète à la fois des pressions écologiques naturelles et l’impact profond de la vie aux côtés des humains ».
Cette double origine, écologique et culturelle, change la manière de raconter l’histoire du chien. On imaginait volontiers une ligne droite : un loup apprivoisé, puis des siècles de stabilité morphologique, puis soudain l’irruption des standards de race au XIXe siècle qui aurait sculpté artificiellement toute la diversité qu’on connaît. La réalité ressemble plutôt à deux vagues de transformation séparées par des millénaires, la première portée par la vie aux côtés de groupes humains mobiles, la seconde par une sélection esthétique bien plus tardive et bien plus rapide.
Il reste d’ailleurs une nuance à ne pas perdre de vue : même si la moitié de la diversité actuelle existait déjà il y a des milliers d’années, les formes les plus extrêmes, museau totalement écrasé du bouledogue ou museau démesurément fin du lévrier afghan, n’ont bien émergé qu’avec la sélection intensive des deux derniers siècles. Les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique élevaient déjà des chiens aux silhouettes variées, mais aucun n’aurait ressemblé à un carlin.
Sources : researchgate.net | futura-sciences.com


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