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On croyait le masséter décrit depuis le XVIᵉ siècle : douze têtes disséquées à Bâle ont dit autre chose

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Il aura fallu attendre notre époque pour qu’un muscle que l’on croyait parfaitement cartographié depuis la Renaissance révèle enfin sa véritable architecture. Le masséter, ce muscle puissant qui referme nos mâchoires à chaque bouchée, figure dans les manuels d’anatomie depuis les grandes planches de dissection du XVIᵉ siècle. On pensait tout savoir de lui : deux couches, une superficielle, une profonde, point final. Pourtant, des dissections menées à l’université de Bâle sont venues bousculer cette certitude vieille de cinq siècles. En examinant plus de deux douzaines de têtes humaines, dont douze conservées dans le formaldéhyde, des chercheurs y ont débusqué une troisième couche, discrète mais bel et bien présente. Une découverte qui pourrait éclairer d’un jour nouveau les douleurs de mâchoire et ce fléau nocturne qu’est le bruxisme.

Un muscle censé n’avoir aucun secret depuis Vésale

Depuis les travaux fondateurs des anatomistes de la Renaissance, le masséter passait pour un cas d’école. Situé de part et d’autre du visage, à hauteur des joues, il est ce muscle que l’on sent bomber sous les doigts lorsqu’on serre les dents. Les ouvrages de référence le décrivaient invariablement comme un ensemble de deux parties : une couche superficielle, la plus visible, et une couche profonde, tapie sous la première. Cette description, répétée génération après génération, semblait gravée dans le marbre.

Le problème, c’est qu’une description transmise sans remise en question finit par devenir une vérité par habitude plutôt que par vérification. Personne n’imaginait qu’un muscle aussi accessible, aussi souvent disséqué, puisse encore dissimuler une portion entière échappant au regard. Et pourtant, c’est précisément ce que la technologie moderne, alliée au scalpel, a fini par mettre au jour.

Bâle : ce que douze têtes ont révélé sous le scalpel

Pour trancher la question, les chercheurs de Bâle n’ont pas ménagé leurs moyens. Leur enquête s’est appuyée sur un ensemble impressionnant de méthodes complémentaires : des dissections minutieuses de mâchoires fixées au formol, des scanners tomographiques, l’analyse de coupes de tissus colorées provenant de personnes ayant fait don de leur corps à la science, et même des données d’imagerie par résonance magnétique obtenues chez une personne vivante. Au total, plus de deux douzaines de têtes humaines ont été passées au crible, dont douze conservées dans le formaldéhyde.

Le verdict est sans appel : le masséter possède non pas deux, mais bien trois sections distinctes. Cette troisième couche, encore plus profonde que les deux autres, avait échappé à des siècles d’observation. Les chercheurs proposent de la baptiser Musculus masseter pars coronidea, un nom qui renvoie directement à son point d’attache : le processus coronoïde, cette petite saillie osseuse de la mâchoire inférieure. La couche s’étend de l’arrière de l’os de la pommette jusqu’à ce processus musculaire situé à l’avant de la mandibule.

Le faisceau qui tire la mâchoire vers l’arrière

Découvrir un muscle est une chose, comprendre à quoi il sert en est une autre. Or, l’orientation des fibres de cette nouvelle couche parle d’elle-même. Contrairement aux autres portions du masséter, dont le rôle consiste essentiellement à soulever la mâchoire pour refermer la bouche, ce faisceau profond joue une partition bien à lui. Sa disposition suggère qu’il stabilise la mandibule en élevant et en rétractant le processus coronoïde.

Autrement dit, cette couche serait la seule partie du masséter capable de tirer la mâchoire vers l’arrière. Un mouvement de rétraction que l’on attribuait jusqu’ici à d’autres muscles. Ce détail n’a rien d’anecdotique : il redistribue les rôles au sein d’un mécanisme que l’on croyait pleinement compris, un peu comme si l’on découvrait qu’une pièce d’horlogerie que l’on pensait décorative assurait en réalité une fonction essentielle au bon fonctionnement de l’ensemble.

Ce que ce muscle oublié dit de vos nuits et de vos douleurs de mâchoire

Au-delà de la satisfaction de corriger les manuels, cette trouvaille pourrait avoir des retombées bien concrètes. Connaître l’existence et le rôle de cette couche profonde ouvre la voie à une meilleure compréhension des troubles de l’articulation qui relie la mâchoire au crâne. On pense notamment à ces douleurs mandibulaires diffuses, si difficiles à cerner, et au bruxisme, ce grincement ou serrement de dents involontaire qui trouble tant de nuits.

Sur le plan médical, mieux cartographier cette région devrait aussi aider les praticiens à opérer avec plus de précision et à affiner le traitement des affections articulaires. Un faisceau musculaire passé sous les radars depuis l’époque de Vésale devient soudain une clé potentielle pour soulager des maux du quotidien.

Cette histoire a quelque chose de rafraîchissant : elle rappelle que même le corps humain, exploré depuis des siècles, garde des zones d’ombre. Si un muscle aussi familier que le masséter pouvait encore nous surprendre, combien d’autres détails de notre anatomie attendent d’être redécouverts avec un regard neuf et des outils modernes ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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