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On pensait ce poisson des Grands Lacs incapable de dépasser 150 ans : un modèle emprunté au requin du Groenland annonce plus de 400

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Imaginez un poisson capable d’avoir vu naître les premiers colons européens en Amérique du Nord, d’avoir traversé la Révolution française sans jamais quitter son lac natal, et de nager encore paisiblement aujourd’hui. Ce scénario, digne d’un roman de science-fiction, pourrait bien être une réalité biologique pour le lake sturgeon, ce géant discret des Grands Lacs. Pendant des décennies, la communauté scientifique s’accordait sur une limite d’âge d’environ 150 ans pour cette espèce. Une estimation déjà impressionnante, mais qui vient d’être totalement rebattue par une nouvelle étude menée par le Michigan Department of Natural Resources. En s’appuyant sur un outil statistique habituellement réservé à un autre monstre de longévité, le requin du Groenland, les chercheurs suggèrent que certains individus pourraient dépasser les 400 ans. De quoi rebattre les cartes de tout ce que l’on pensait savoir sur ce poisson d’eau douce.

À retenir

  • En s'appuyant sur 44 ans de données de capture-marquage-recapture et un modèle statistique emprunté au requin du Groenland, des chercheurs du Michigan DNR estiment que le lake sturgeon pourrait vivre bien au-delà des 150 ans jusqu'ici admis, certains individus pouvant dépasser 400 ans
  • La méthode traditionnelle de comptage des anneaux de croissance sur l'épine de la nageoire pectorale devient imprécise chez les individus âgés, ce qui explique la sous-estimation antérieure de leur longévité
  • Cette longévité exceptionnelle s'expliquerait notamment par la capacité du poisson à entrer en torpeur hivernale, un phénomène qui recoupe également des savoirs traditionnels autochtones évoquant déjà cette caractéristique

La méthode des anneaux de croissance mise en échec par le temps

Le lake sturgeon, ou esturgeon jaune de son nom scientifique Acipenser fulvescens, n’est déjà pas un poisson comme les autres. Considéré comme l’un des plus anciens poissons d’eau douce d’Amérique du Nord, il fait partie des huit espèces d’esturgeons présentes sur le continent et peut atteindre des dimensions impressionnantes : plus de 2 mètres de long pour un poids pouvant grimper jusqu’à 136 kilogrammes. Un vrai colosse des Grands Lacs et du bassin du Mississippi, où il évolue depuis des générations, souvent sans que personne ne se doute réellement de son âge.

Jusqu’à présent, pour estimer l’âge de ces poissons, les scientifiques comptaient les anneaux de croissance visibles sur l’épine de la nageoire pectorale, un peu à la manière dont on lit les cernes d’un arbre. Une méthode éprouvée, mais qui montre ses limites chez les individus les plus âgés : avec le temps, ces anneaux deviennent de plus en plus difficiles à distinguer les uns des autres, rendant toute estimation précise quasiment impossible. C’est justement sur cette base fragile que reposait l’estimation officielle de l’US Fish and Wildlife Service, qui plafonnait la longévité de l’espèce à environ 150 ans. Un chiffre qui, on le comprend aujourd’hui, ne racontait qu’une partie de l’histoire.

Quarante-quatre ans de données pour percer un secret bien gardé

Face à ces limites méthodologiques, l’équipe dirigée par Edward Baker, du Michigan Department of Natural Resources, a choisi une tout autre approche. Plutôt que de se fier aux anneaux de croissance, les chercheurs ont exploité une base de données exceptionnelle : 44 années d’opérations de capture-marquage-recapture menées sur des esturgeons jaunes adultes dans les Grands Lacs. Le principe est simple sur le papier, mais redoutablement efficace : à chaque nouvelle capture d’un poisson déjà marqué, les scientifiques comparaient sa longueur corporelle avec celle mesurée précédemment, permettant ainsi de calculer avec précision les taux de croissance à l’âge adulte.

Cette patience méthodique, fruit d’un travail collectif impliquant également le Wisconsin DNR, la Michigan Technological University et la Michigan State University, a permis d’accumuler un volume de données inédit sur l’évolution physique de ces poissons au fil du temps. Une base solide, loin des approximations liées aux anneaux illisibles, et qui allait bientôt révéler des surprises de taille.

Le requin du Groenland, une clé inattendue pour comprendre l’esturgeon

C’est là que l’histoire prend un tournant presque cinématographique. Pour interpréter ces données de croissance, l’équipe de recherche a eu l’idée d’emprunter un modèle mathématique développé initialement pour étudier un autre champion toutes catégories de la longévité animale : le requin du Groenland. Ce prédateur des eaux froides, connu pour pouvoir vivre plus de 400 ans, fascine depuis longtemps les biologistes pour sa capacité à défier le vieillissement.

En appliquant ce même cadre statistique aux données de croissance des mâles et des femelles lake sturgeon, les chercheurs ont obtenu des résultats qui dépassent largement les estimations précédentes. Certains individus pourraient ainsi atteindre 200 ans, d’autres 300, et quelques-uns pourraient même franchir le cap symbolique des 400 ans. Un résultat qui bouleverse littéralement la perception que l’on avait de cette espèce, longtemps cantonnée à une longévité déjà remarquable, mais désormais rangée dans une toute autre catégorie.

Torpeur hivernale et savoirs autochtones : les indices qui confirment l’hypothèse

Comment expliquer une telle longévité chez un poisson d’eau douce ? Une piste avancée par les chercheurs concerne la capacité du lake sturgeon à entrer en torpeur hivernale, un état durant lequel sa dépense énergétique chute drastiquement. À l’image de nombreuses espèces qui ralentissent leur métabolisme pendant les mois les plus froids, cette faculté pourrait jouer un rôle clé dans la préservation de son organisme sur le très long terme, limitant l’usure cellulaire année après année.

Fait notable, ces conclusions scientifiques rejoignent des connaissances qui existaient déjà bien avant l’arrivée des instruments de mesure modernes. Selon Scott Colborne, chercheur à la Michigan State University et co-auteur de ces travaux, les résultats obtenus font écho à des connaissances traditionnelles autochtones qui, depuis longtemps, évoquaient la longévité exceptionnelle de ces poissons. Une convergence rare et précieuse entre science moderne et savoirs ancestraux, qui donne encore plus de poids à cette découverte surprenante.

Ces nouvelles données n’ont été rendues possibles que grâce à des décennies de travaux de conservation menés dans la région des Grands Lacs, permettant à la fois de protéger l’espèce et de constituer patiemment ce trésor d’informations. Difficile de ne pas repenser à ces esturgeons qui, sous la surface, pourraient bien porter en eux des siècles d’histoire silencieuse. Une chose est certaine : la nature continue de réserver des surprises à celles et ceux qui prennent le temps de l’observer patiemment, parfois pendant plus de quarante ans.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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