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En avalant leurs cachets du matin, deux millions de Montréalais ont littéralement dopé 700 km de fleuve

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Beaucoup de gens pensent qu’un comprimé avalé le matin disparaît purement et simplement dans l’organisme, sans laisser la moindre trace derrière lui. C’est pourtant une idée fausse : une grande partie des molécules pharmaceutiques ressort intacte ou presque, via l’urine, avant de terminer sa course dans les eaux usées. Et lorsque deux millions de personnes prennent ce chemin chaque jour, le résultat se mesure non pas en quelques traces isolées, mais sur des centaines de kilomètres de cours d’eau. C’est exactement ce que révèle une analyse récente menée sur le fleuve Saint-Laurent, ce géant qui traverse le Canada et vient border la métropole québécoise de Montréal.

À retenir

  • Entre 2017 et 2021, plus de 400 échantillons prélevés sur 700 km du Saint-Laurent ont révélé la présence de nombreux résidus pharmaceutiques, dont caféine, diclofénac, venlafaxine et carbamazépine
  • Quatre molécules (caféine, carbamazépine, diclofénac, ibuprofène) atteignent des concentrations pouvant nuire à la croissance et à la reproduction des organismes aquatiques, sans qu’aucune norme environnementale canadienne ne les encadre
  • Montréal, dont l’unique station d’épuration traite près de 900 milliards de litres d’eau par an, est à l’origine des concentrations les plus élevées, avec une contamination détectable jusqu’au lac Saint-Pierre, 70 km en aval

Un cocktail chimique qui coule à chaque chasse d’eau

Des chercheurs de l’Université de Montréal ont mené un travail de fourmi impressionnant : plus de 400 échantillons d’eau ont été prélevés le long d’un tronçon de 700 kilomètres du fleuve Saint-Laurent, entre 2017 et 2021. Un travail de longue haleine qui a permis de dresser un état des lieux précis de ce qui circule réellement dans ce cours d’eau majeur, qui part du lac Ontario et traverse l’Ontario, le Québec, puis l’État de New York.

Le résultat ressemble à une véritable pharmacie liquide. Parmi les substances les plus fréquemment détectées figurent la caféine, le diclofénac, un anti-inflammatoire couramment utilisé contre les douleurs, ainsi que la venlafaxine, un antidépresseur largement prescrit. À cela s’ajoutent la carbamazépine, un traitement contre l’épilepsie, et l’acébutolol, un bêta-bloquant destiné à réguler la tension artérielle et les troubles du rythme cardiaque. Plus surprenant encore, des traces de médicaments de chimiothérapie et d’antibiotiques ont également été repérées, certes en concentrations plus faibles, mais bien présentes dans le courant.

Quatre molécules sous surveillance, zéro norme légale

Sur l’ensemble des composés identifiés, quatre ont particulièrement retenu l’attention des scientifiques : la caféine, la carbamazépine, le diclofénac et l’ibuprofène. Leurs concentrations dans le fleuve seraient suffisamment élevées pour affecter la croissance et la reproduction des organismes aquatiques qui y vivent. Un constat d’autant plus préoccupant que, pour la grande majorité de ces substances, il n’existe actuellement aucune norme environnementale canadienne permettant d’encadrer ou de limiter leur présence dans les cours d’eau.

Toutes ces molécules ne se comportent pas de la même manière une fois dans l’eau. La plupart se dégradent assez rapidement et ne provoquent pas de dommages immédiats, à l’exception notable de la carbamazépine, plus persistante. Mais le vrai danger réside ailleurs : dans l’exposition chronique. Vivre en permanence au contact de faibles doses de médicaments, jour après jour, semble représenter un risque bien plus insidieux que des pics ponctuels de contamination, en particulier pour les organismes les plus fragiles, comme les jeunes alevins en début de développement.

Carte de l'Amérique du Nord montrant les Grands Lacs et le fleuve Saint-Laurent.Crédit : Pinpin/Wikimedia Commons
Carte de l’Amérique du Nord montrant les Grands Lacs et le fleuve Saint-Laurent.

Montréal, épicentre invisible de la contamination

Sans surprise, c’est en aval de Montréal que les concentrations les plus alarmantes ont été mesurées. La métropole québécoise, forte de ses deux millions d’habitants, ne dispose pourtant que d’une seule station d’épuration pour traiter près de 900 milliards de litres d’eau chaque année. Un chiffre vertigineux qui donne la mesure du défi logistique auquel la ville est confrontée.

Ce qui a le plus étonné les équipes de recherche, c’est la persistance de cette pollution bien au-delà de la zone urbaine. La contamination issue de Montréal s’étend en effet jusqu’au lac Saint-Pierre, situé à environ 70 kilomètres en aval. Un signal fort qui prouve que les résidus pharmaceutiques ne se dissolvent pas simplement dans l’immensité du fleuve, mais voyagent avec le courant sur de longues distances. Il faut toutefois noter une évolution positive à venir : Montréal prévoit d’intégrer une technologie d’ozonation à ses installations de traitement des eaux usées, une méthode capable d’éliminer jusqu’à 80 % des produits pharmaceutiques présents dans les eaux rejetées.

Des poissons qui grandissent sous perfusion chimique permanente

Pour la faune aquatique du Saint-Laurent, cette situation revient à grandir dans un environnement où le médicament fait partie intégrante du décor. Poissons, larves et autres organismes évoluent en permanence dans une eau chargée de substances actives, avec des conséquences potentielles sur leur développement et leur capacité à se reproduire. Une exposition continue, silencieuse, mais bien réelle.

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre au Canada. Des problématiques similaires ont été observées ailleurs dans le monde, notamment en Europe et en Australie. Dans certaines rivières du Suffolk, en Angleterre, des traces de cocaïne, de kétamine, de Valium, de Xanax et de tramadol ont même été retrouvées dans l’organisme de crevettes d’eau douce, l’urine humaine étant là aussi pointée du doigt. Un rappel que ce que nous consommons finit toujours quelque part, souvent bien plus loin qu’on ne l’imagine.

Entre pharmacie domestique et écosystèmes fluviaux, la frontière semble donc bien plus poreuse qu’on ne le pense. Si les solutions techniques comme l’ozonation offrent une piste encourageante, elles ne suffiront probablement pas à elles seules à résoudre un problème qui touche également d’autres régions du monde, comme l’Europe et l’Australie. Reste à savoir combien de temps il faudra pour que la réglementation rattrape enfin ce que la science observe déjà dans nos cours d’eau.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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