Treize mille mètres cubes d’eau par seconde. C’est le débit qu’engouffraient les dix-huit cataractes de Guaíra, sur le Paraná, avant qu’un barrage ne les fasse taire en quatorze jours, en octobre 1982. Depuis, une centaine de mètres d’eau plate recouvre l’endroit où grondait l’une des plus puissantes chutes jamais recensées sur Terre.
À retenir
- Les 18 cataractes de Guaíra charriaient 13 000 m³ d’eau par seconde et figuraient parmi les plus puissantes chutes jamais mesurées
- Le fracas de l’eau s’entendait jusqu’à 30 kilomètres à la ronde avant la fermeture du barrage en octobre 1982
- Le barrage d’Itaipu produit 100 térawattheures par an et couvre 75 % de la consommation électrique du Paraguay
Sommaire
Un rideau d’eau qui rugissait à 20 kilomètres
Les chutes de Guaíra, aussi appelées Sete Quedas (les « sept chutes »), n’en comptaient pas sept mais dix-huit, réparties en sept groupes distincts. Elles se trouvaient près de la municipalité brésilienne de Guaíra, dans le Paraná, et de Salto del Guairá, la ville la plus à l’est du Paraguay. Le fleuve y traversait une gorge si étroite que sa largeur chutait brutalement : de 380 mètres à seulement 60 mètres. Résultat, un dénivelé total de 114 mètres, avec une cataracte principale culminant à 40 mètres de haut.
Le fracas de l’eau s’entendait jusqu’à 30 kilomètres à la ronde. Les sources publiées sur le débit exact divergent fortement, certaines évoquant jusqu’à 50 000 m³/s, d’autres retenant une moyenne plus proche de 13 000 m³/s. Impossible d’affirmer avec certitude que Guaíra détenait le record mondial du volume : les sources s’accordent seulement à dire que son débit figurait parmi les plus importants jamais mesurés pour une chute d’eau.
Le pont qui a cédé le 17 janvier 1982
Neuf ans plus tôt, en 1973, le Brésil et le Paraguay avaient signé le traité d’Itaipu, qui scellait le sort des chutes. Pendant toute la durée du chantier, la foule afflua pour voir Guaíra une dernière fois. Une passerelle suspendue surplombait l’un des sauts, le numéro 14, offrant le meilleur point de vue sur le spectacle.
Le 17 janvier 1982, ses câbles d’acier ont cédé sous le poids des visiteurs entassés dessus. Plusieurs sources brésiliennes évoquent 32 morts, engloutis par les eaux du Paraná au milieu des rochers ; le New York Times, à l’époque, avait avancé un bilan plus lourd, autour d’une quarantaine de victimes. Le chiffre exact reste discuté selon les sources, mais l’événement, lui, ne l’est pas : la ruée touristique vers des passerelles mal entretenues a coûté des dizaines de vies, neuf mois avant que le site ne disparaisse de toute façon sous l’eau.
Quatorze jours pour noyer un fleuve entier
Le 13 octobre 1982, les vannes du barrage se sont refermées. La saison des pluies gonflait alors le niveau du Paraná, ce qui a accéléré la montée des eaux. Deux semaines plus tard, le 27 octobre 1982, le réservoir était plein et les dix-huit cataractes avaient disparu.
Avant l’engloutissement final, des habitants et des populations autochtones s’étaient rassemblés au bord du fleuve pour un guarup, un rituel funéraire indigène, dédié cette fois non pas à un défunt mais à un paysage entier. Le geste dit tout du basculement en cours : ce que le Paraná façonnait depuis des millénaires venait de s’éteindre en quatorze jours.
La ville de Guaíra en a gardé la trace. Sa population comptait 60 000 habitants à l’époque ; aujourd’hui, elle a chuté de moitié. Le tourisme qui faisait vivre la région autour des chutes s’est éteint avec elles.
Ce que deux pays ont obtenu en échange
Le barrage d’Itaipu produit aujourd’hui près de 100 térawattheures par an. Cette production couvre 75 % de l’électricité consommée par le Paraguay et 17 % de celle consommée par le Brésil. L’ouvrage a longtemps rivalisé avec le barrage chinois des Trois Gorges pour le titre de plus gros producteur d’énergie hydroélectrique au monde.
L’électricité a été au rendez-vous. C’est bien là que se noue le paradoxe : un projet pensé pour le bien commun de deux pays a supprimé, en deux semaines, ce que la géologie avait mis des millénaires à sculpter. Aucune marche arrière n’est possible : le site est aujourd’hui recouvert en permanence, sans dépendance aux saisons ni aux niveaux d’eau, contrairement à d’autres réservoirs où des vestiges resurgissent parfois en période de sécheresse.
La plupart des Français n’ont jamais entendu parler de Guaíra. Le Paraná, lui, continue de couler, silencieux, à l’endroit précis où il grondait il y a quarante-quatre ans.
Sources : commonplacefacts.com | lessentiel.lu | labrujulaverde.com


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