Trois cent quatre-vingt-six millions d’euros. C’est la facture finale de la Philharmonie de Paris, la salle de concert imaginée par Jean Nouvel dans le 19e arrondissement. Un montant qui a explosé au fil des ans puisque le coût de la Philharmonie est passé de 173 millions d’euros au lancement du projet, en 2006, à 386 millions d’euros lors de son inauguration, en 2015. Plus du double. Et derrière ces chiffres vertigineux, une bataille judiciaire hors norme a opposé l’architecte star à l’établissement public censé porter son propre projet.
À retenir
- Le budget initial de 173 millions a plus que doublé, atteignant 386 millions à l’inauguration
- La Philharmonie réclame 170 millions à l’architecte, quatorze fois ses honoraires perçus
- Accusations graves d’abus de fonds publics et favoritisme lancées contre l’établissement
Sommaire
- Un budget qui n’a cessé de dériver
- Quand l’architecte attaque son propre bâtiment
- Un accord trouvé après des années de guérilla judiciaire
Un budget qui n’a cessé de dériver
Au départ, l’ambition semblait maîtrisée. La construction de ce complexe musical et de sa salle de concert à l’acoustique inédite était estimée au moment du concours en avril 2007, à 118 millions d’euros, puis 208 millions d’euros en études d’avant-projet sommaire en décembre 2007. Le chiffre grimpe ensuite méthodiquement, année après année, comme un compteur qui refuse de s’arrêter : le budget d’investissement est passé de 150 millions d’euros au début des années 2000 à 173 millions en 2006, 336 millions en 2011 et 386 millions in fine.
La Chambre régionale des comptes d’Île-de-France, dans un rapport publié en 2016, n’a pas mâché ses mots. Elle relève que ces choix de gestion ont été générateurs de coûts importants, notamment pour la Ville de Paris et l’État, la Région Île-de-France s’étant tenue à l’enveloppe de 20 millions d’euros qu’elle avait attribuée au projet. Un détail qui en dit long sur la répartition des responsabilités : pendant que la Région respectait son engagement initial, l’État et la mairie de Paris voyaient leur part gonfler bien au-delà des prévisions. L’État et la Mairie de Paris devaient chacun financer 45% du coût total, les 10% restants étant financés par la région Île-de-France.
La facture finale a d’ailleurs continué de s’alourdir pour la capitale. Selon les calculs de la Chambre régionale des comptes, exprimés en valeur 2015, le coût est passé de 173,1 millions d’euros pour son « préprogramme » en 2006 à 534,7 millions. Un choix de financement contestable a aussi coûté cher à la Ville : la CRC estime que la Ville de Paris a retenu un mode de financement peu adapté à ce type d’investissement, une décision qui lui a coûté entre 20 et 25 millions d’euros, portant au final son coût à 234,5 millions d’euros contre 158 millions initialement prévus. L’entreprise de construction retenue, Bouygues, avait elle aussi été choisie dans des conditions discutées : initialement mise en concurrence avec Vinci, dont les deux offres dépassaient 300 millions d’euros, la Philharmonie a finalement négocié directement avec Bouygues, qui a présenté un budget de 218 millions d’euros.
Quand l’architecte attaque son propre bâtiment
Le pire restait à venir. Cinq ans après l’ouverture de la salle, la relation entre Jean Nouvel et l’établissement qu’il avait lui-même conçu a viré au conflit ouvert. En avril 2017, l’établissement public chargé de gérer la salle a adressé une facture de 170,6 millions d’euros à l’architecte, l’accusant d’être responsable des dérapages financiers du chantier. Une somme colossale, rapportée aux revenus réels du cabinet : une fois le décompte général arrêté, la Philharmonie aurait réclamé plus de 170,6 millions d’euros à AJN, soit un montant quatorze fois supérieur au montant des honoraires perçus par le maître d’œuvre.
Le détail de cette note donne le vertige. Cette demande, confirmée par « titre exécutoire » en septembre 2017, comprend 110 millions d’euros de pénalités de retard, calculées selon une méthode que les avocats de l’architecte jugeaient disproportionnée. La règle de 100 euros par jour de retard et par document leur semblait « léonine », c’est-à-dire accordant des droits disproportionnés à l’une des parties. Les avocats de Jean Nouvel, William Bourdon et Vincent Brengarth, n’ont pas hésité à qualifier la demande d’excessive : « la somme demandée est près de dix fois supérieure aux honoraires des Ateliers Jean Nouvel, elle équivaut à un arrêt de mort » du cabinet, s’étaient-ils indignés.
Face à cette facture, Jean Nouvel a contre-attaqué frontalement. Jean Nouvel avait porté plainte en octobre 2019, puis obtenu l’ouverture d’une information judiciaire en février 2021 pour « favoritisme, prise illégale d’intérêts, détournements de fonds publics, concussion, faux et usage de faux ». Des accusations d’une gravité rare dans le monde de l’architecture, visant directement la gestion du chantier par l’établissement public. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que l’architecte se tournait vers la justice : estimant son projet « dénaturé », Jean Nouvel avait déjà assigné la Philharmonie début 2015 pour l’obliger à des « travaux modificatifs », mais le tribunal l’avait débouté, faute de fournir assez d’éléments sur l’absence de conformité avec le projet originel.
Les deux camps se renvoyaient la responsabilité du dérapage financier avec la même conviction. Pour les Ateliers Jean Nouvel, ce dépassement s’explique par la gestion défaillante de la Philharmonie elle-même ; pour cette dernière, il est imputable à l’architecte, accusé d’avoir fortement sous-évalué les coûts et d’avoir effectué des « modifications permanentes ». Un dialogue de sourds qui a duré des années, jusqu’à ce que le bon sens finisse par l’emporter.
Un accord trouvé après des années de guérilla judiciaire
Il aura fallu attendre 2021 pour voir le point final de ce feuilleton. L’architecte Jean Nouvel et la Philharmonie de Paris ont conclu « un accord transactionnel » mettant un terme au litige financier qui les opposait depuis 2017 sur le chantier de la prestigieuse salle de concert. Les deux parties ont préféré tourner la page plutôt que de prolonger indéfiniment une bataille judiciaire coûteuse et médiatiquement épuisante. « Il est mis fin de manière pleinement satisfaisante pour chacune des parties à la totalité de leurs différends, tous domaines confondus, notamment sur les coûts et les délais », ont écrit l’architecte et la Philharmonie, considérant que « ces différends étaient la conséquence de divergences et de malentendus ».
Ce qui reste frappant, c’est le contraste entre la prouesse architecturale saluée par tous et le chaos administratif qui l’a accompagnée. La Cour des comptes elle-même a fini par reconnaître la réussite artistique du projet : la chambre constate que la Philharmonie répond aujourd’hui à l’exigence initiale qui était d’en faire un bâtiment d’exception, tant pour son acoustique que pour son originalité architecturale. Reste que la note, elle, a été payée par les contribuables franciliens et parisiens, sans qu’aucun des deux camps n’ait jamais reconnu sa part de responsabilité dans cette dérive à plus de 200 millions d’euros. Un montage financier associatif, censé simplifier la gouvernance du projet, qui aura finalement compliqué à l’extrême la répartition des torts entre l’État, la Ville et l’architecte lui-même.
Sources : france24.com | franceinfo.fr


12 hour_ago
57



























.jpg)






French (CA)