Chaque banane Cavendish vendue dans le monde, du supermarché de quartier au marché tropical, provient génétiquement du même individu. Pas de la même variété : du même plant, multiplié à l’identique des millions de fois depuis des décennies. C’est cette absence totale de diversité génétique qui rend aujourd’hui l’espèce vulnérable à un champignon capable, en théorie, de la faire disparaître des étals.
À retenir
- Toutes les bananes Cavendish du monde partagent exactement les mêmes gènes depuis des décennies
- Un champignon inarrêtable appelé TR4 répète l’histoire qui a détruit la variété Gros Michel
- Les plantations contaminées deviennent inutilisables pendant des décennies sans solution chimique efficace
Sommaire
- Un fruit sans graines, donc un clone parfait
- La même histoire se répète, en pire
- Un champignon increvable, une monoculture fragile
- Des chercheurs travaillent sur une parade
Un fruit sans graines, donc un clone parfait
La banane que vous pelez n’a jamais connu de reproduction sexuée. Bien que les fruits des bananiers sauvages aient de larges graines dures, la plupart des bananes comestibles sont sans graines, et les bananiers sont donc propagés de manière asexuée à partir de rejets. Concrètement, on prélève un rejeton du pied mère et on le replante ailleurs. Le résultat est un clone parfait, génération après génération, sans le moindre brassage génétique qui permettrait à la plante de développer de nouvelles défenses.
La variété Cavendish n’est d’ailleurs pas la première à avoir régné en maître sur les étals occidentaux. Avant elle, c’est la Gros Michel qui dominait le marché américain seul type de banane consommé aux États-Unis de la fin du XIXe siècle jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Un champignon du sol, le Fusarium oxysporum, en a eu raison dans les années 1950 : une épidémie de maladie de Panama a failli anéantir la production commerciale de bananes Gros Michel, forçant les producteurs à se tourner vers d’autres variétés résistantes. La Cavendish a hérité du trône parce qu’elle résistait, à l’époque, à cette souche-là.
La même histoire se répète, en pire
Le problème, c’est qu’un nouvel ennemi a percé les défenses de la Cavendish. Baptisée TR4 (Tropical Race 4), cette souche du champignon menace depuis les années 2010 la production de la banane Cavendish, aujourd’hui le cultivar le plus populaire. Repérée pour la première fois à Taïwan à la fin des années 1980, elle a ensuite gagné du terrain méthodiquement : depuis son signalement initial à Taïwan en 1989, la TR4 s’est propagée depuis son origine suspectée en Indonésie et en Malaisie jusqu’au Territoire du Nord de l’Australie, aux Philippines et en Chine continentale.
Depuis, la liste des pays touchés n’a cessé de s’allonger. La maladie a atteint le Moyen-Orient, puis l’Afrique, avant de franchir l’Atlantique. Une étape jugée particulièrement inquiétante : le signalement récent de la propagation de la TR4 dans le sous-continent indien est particulièrement préoccupant puisque l’Inde est le plus grand producteur mondial de bananes, avec environ 70% de sa production issue du cultivar Cavendish. Et en 2019, le champignon a été détecté en Colombie, un pays qui pèse lourd dans les exportations mondiales.
Plus près de nous, dans les Caraïbes, la vigilance reste de mise. Le Venezuela, pays frontalier avec l’arc des Antilles, est le dernier pays à avoir été contaminé par cette maladie, en 2022-2023, et si la FOC TR4 n’a pas été détectée de manière officielle en Guadeloupe ni en Martinique, elle fait toutefois l’objet d’une surveillance étroite aux Antilles. La raison de cette inquiétude est simple : les Antilles françaises cultivent elles aussi, presque exclusivement, cette même Cavendish clonée.
Un champignon increvable, une monoculture fragile
Ce qui rend le TR4 redoutable, ce n’est pas sa virulence seule, c’est sa persistance. La forme de survie du champignon, des spores à paroi épaisse appelées chlamydospores, peut rester dormante dans le sol ou sur plusieurs plantes hôtes pendant des décennies. une parcelle contaminée aujourd’hui reste inutilisable pour la culture de la banane pendant potentiellement toute une vie humaine. Aucun fongicide ne vient à bout du problème : contrairement à d’autres maladies fongiques qui peuvent être traitées avec des fongicides, le TR4 persiste dans le sol pendant des décennies et aucun traitement efficace n’existe, une plantation contaminée devant être entièrement abandonnée.
Le champignon voyage aussi facilement qu’une paire de bottes sales. Il se propage via des matériaux végétaux infectés et des particules de sol contaminées attachées à des outils agricoles, chaussures, vêtements, animaux et véhicules, l’eau d’irrigation et de drainage jouant également un rôle critique dans sa dissémination, tout comme les typhons et autres tempêtes. Une chercheuse néerlandaise, Gert Kema de l’université de Wageningen, a mis en évidence un détail troublant : la souche qui ravage les plantations sur plusieurs continents est génétiquement identique partout, un clone du champignon qui s’attaque à un clone de banane. Non seulement la souche du champignon TR4 est un clone : toutes les bananes Cavendish partagent aussi les mêmes gènes, or la banane Cavendish est très sensible au TR4, de sorte que le champignon peut se propager facilement à cause de la monoculture mondiale de Cavendish.
L’ampleur du problème dépasse largement le rayon fruits et légumes du supermarché. Le champignon touche de nombreuses variétés, dont la Cavendish qui fournit environ la moitié de l’approvisionnement mondial en bananes et la quasi-totalité des bananes exportées, plus de 80% de la production mondiale reposant sur du matériel génétique sensible au TR4. Et derrière les chiffres, il y a des vies : les bananes et les plantains sont essentiels à la sécurité alimentaire et aux moyens de subsistance d’environ 400 millions de personnes.
Des chercheurs travaillent sur une parade
Face à l’impasse chimique, la génétique offre une piste sérieuse. Une équipe australienne de l’université de technologie du Queensland, dirigée par le professeur James Dale, a mis au point une Cavendish génétiquement modifiée capable de résister à la TR4. Le principe repose sur un gène nommé RGA2, emprunté à un bananier sauvage : selon James Dale, les essais sur le terrain ont montré que l’expression élevée du gène RGA2 provenant d’un bananier sauvage offre une résistance à la maladie TR4, ce gène étant déjà présent dans le bananier Cavendish mais non exprimé. Les résultats des essais de terrain sont sans appel : dans le premier essai au monde avec des plants de bananier génétiquement modifiés menés en sol fortement infesté de TR4, une lignée de Cavendish transformée avec un gène prélevé sur un bananier sauvage est restée totalement exempte de TR4, tandis que trois autres lignées ont montré une résistance robuste.
Reste que cette solution technique met du temps à passer du laboratoire au champ, et qu’elle soulève des débats sur l’acceptation des OGM selon les marchés. En parallèle, d’autres pistes avancent, plus discrètes mais tout aussi nécessaires : diversifier les variétés vendues en magasin, replanter des cultivars locaux résistants, ou encore repenser les pratiques agricoles pour limiter la circulation du champignon d’une exploitation à l’autre. La prochaine fois que vous glisserez un régime de bananes dans votre panier, ce sera peut-être encore la même Cavendish clonée. Mais rien ne garantit qu’elle y sera encore dans vingt ans sous cette forme.
Sources : apsjournals.apsnet.org | rural21.com


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