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Ces dodécaèdres de bronze remontés du sol de la Gaule intriguent depuis deux siècles — pas un seul écrit romain ne mentionne leur existence

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Cent trente. C’est le nombre d’objets en bronze, tous identiques dans leur logique géométrique, que les archéologues ont sortis du sol européen depuis près de trois siècles, sans jamais parvenir à expliquer leur usage. Depuis leur découverte en 1739, plus d’une centaine de dodécaèdres romains en bronze ont été mis au jour en Europe du Nord, mais leur fonction reste un mystère vertigineux. Et le plus troublant n’est pas tant leur forme que leur absence totale dans les archives de l’Empire qui les a fabriqués.

À retenir

  • 130 dodécaèdres de bronze trouvés en Europe, aucun jamais mentionné dans un texte romain
  • L’objet montré aucune usure malgré ses siècles d’existence : preuve d’une fonction purement symbolique ou cérémonielle ?
  • Un exemplaire découvert en 2023 en Angleterre relance le débat, tandis que des copies asiatiques suggèrent un voyage commercial au-delà de l’Empire

Sommaire

  1. Un objet à douze faces, retrouvé par dizaines en Gaule
  2. Le silence total des écrits romains, une anomalie presque suspecte
  3. Plus de cinquante théories, et aucune ne fait consensus
  4. Norton Disney relance le débat, un dodécaèdre voyage jusqu’en Asie

Un objet à douze faces, retrouvé par dizaines en Gaule

Un dodécaèdre romain est un petit objet creux de bronze en forme de dodécaèdre régulier, composé de douze faces pentagonales, dont les vingt sommets se prolongent chacun d’une petite boule, et dont les faces sont chacune percées d’un trou circulaire, avec des rayons différents d’une face à l’autre. Ces sphères aux angles ne sont pas décoratives par hasard : elles rendent l’objet impossible à poser à plat, comme un dé qui refuserait de se stabiliser.

Sur la centaine d’exemplaires recensés, une bonne trentaine viennent de France. Sur environ une centaine de dodécaèdres inventoriés, une trentaine proviennent de France, en Gaule Belgique et dans le sud de la Gaule Lyonnaise, en Bourgogne, dans l’ouest de la Franche-Comté et le nord de Rhône-Alpes. Détail qui change la perspective : ce n’est pas un objet romain classique retrouvé partout dans l’Empire. Environ 130 objets similaires ont été trouvés en Autriche, Belgique, France, Allemagne, Hongrie, Luxembourg, aux Pays-Bas, en Suisse et au Royaume-Uni, mais jamais dans le cœur romain qu’est l’Italie. Un objet né aux confins de l’Empire, dans les zones de contact entre culture celtique et administration romaine, jamais à Rome même. Voilà qui devrait pourtant orienter les recherches, et pourtant, deux siècles après la première découverte, personne n’a tranché.

La toute première trouvaille remonte à 1739. Le premier dodécaèdre romain enregistré a été présenté à la Société des Antiquaires de Londres le 28 juin 1739, découvert dans un champ à Aston, dans le Hertfordshire. Depuis, chaque nouvelle découverte relance le débat sans jamais le clore.

Le silence total des écrits romains, une anomalie presque suspecte

Rome a tout écrit. Les techniques de construction des aqueducs, les recettes de cuisine de l’élite, les manœuvres militaires jusqu’au moindre détail logistique. Mais rien, absolument rien, sur ces objets en bronze. Ni Pline l’Ancien, ni Vitruve, ni aucun auteur technique ou militaire n’en fait mention. Il n’existe aucune description dans la littérature romaine, et ces objets n’apparaissent pas davantage dans les mosaïques. Pour une civilisation obsédée par la trace écrite et l’image, ce vide est presque une anomalie statistique.

Autre indice qui complique tout : ces objets ne montrent presque jamais de signes d’usage. Ces objets montrent rarement des traces d’usure et ne portent aucun chiffre ni lettre gravé. Un outil s’use. Un bijou se décore. Une arme se marque. Ces dodécaèdres, eux, gardent le silence. Un objet fonctionnel finit toujours par porter les stigmates de sa fonction. Là, rien. Comme si l’usage avait été symbolique plutôt que pratique, ou tellement ponctuel qu’il n’a jamais laissé de trace physique.

Le contexte de découverte n’aide pas non plus les chercheurs. Pour la grande majorité des spécimens catalogués, le contexte de découverte est inconnu, l’objet ayant transité par le marché des antiquités. C’est là que le dossier bute, encore et toujours : sans stratigraphie fiable, sans couche archéologique datable, chaque théorie reste suspectée d’être une projection du présent sur un passé muet. on a l’objet, mais on a perdu la scène du crime.

Plus de cinquante théories, et aucune ne fait consensus

Les hypothèses se sont accumulées comme les couches de terre sous lesquelles on les retrouve. Malgré trois siècles de recherches et cinquante théories distinctes, les archéologues ignorent toujours si ces objets délicatement travaillés étaient des outils, des talismans religieux ou des instruments de divination. La liste des pistes explorées donne le vertige : chandelier, dé, instrument d’astronomie, gabarit pour conduites d’eau, sans oublier les propositions plus récentes comme jauge de tricot pour gants romains, tête de masse d’armes ou pierre de fronde, toutes affaiblies par un même problème, le peu d’usure constaté sur les objets.

Une piste retient l’attention des spécialistes actuels : le lien avec l’artisanat lui-même. Certains spécialistes pensent qu’il pourrait s’agir d’un objet destiné à tester la maîtrise d’un fondeur, une sorte de chef-d’œuvre de compagnonnage, hypothèse fondée sur le coût historique du bronze et le niveau de savoir-faire requis. Fabriquer un dodécaèdre creux à la cire perdue, avec des trous de diamètres différents sur chaque face, demandait une maîtrise technique réelle. Peut-être ces objets n’avaient-ils pas de fonction pratique du tout, seulement une fonction de preuve : celle du talent d’un artisan.

Norton Disney relance le débat, un dodécaèdre voyage jusqu’en Asie

La découverte la plus spectaculaire de la dernière décennie s’est produite en 2023, en Angleterre. En juin 2023, un archéologue amateur de Norton Disney, dans l’est de l’Angleterre, a mis au jour le plus grand dodécaèdre romain gaulois connu, trouvé dans une fosse romaine vieille d’environ 1 700 ans, placé in situ dans un vase en céramique romain du IVe siècle. Une trouvaille rare, car l’objet est resté exposé en continu depuis janvier 2024, avec un travail de contextualisation qui continue en 2025, faisant de ce spécimen l’un des rares dont on connaît précisément l’environnement de dépôt, contrairement à la majorité des exemplaires exhumés au détecteur de métaux sans témoin scientifique.

Le mystère ne s’arrête pas aux frontières de l’ancien Empire. Des dodécaèdres plus petits aux mêmes caractéristiques ont été retrouvés en Asie du Sud-Est, le long de la route maritime de la Soie, les exemplaires les plus anciens remontant à l’époque romaine, une coïncidence qui pourrait témoigner d’une influence romaine sur l’ancien royaume indochinois de Funan. Un objet gallo-romain qui aurait voyagé plus loin qu’aucune légion ne l’a jamais fait, porté par des marchands plutôt que des soldats. Cette piste, encore fragile, suggère que l’objet portait peut-être une valeur symbolique ou commerciale suffisamment forte pour traverser des milliers de kilomètres, sans qu’aucun scribe n’ait jamais jugé utile d’en écrire une ligne.

Sources : persee.fr | persee.fr

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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