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Le camion qui a foncé dans la foule sur la promenade des Anglais, à Nice, le soir du 14 juillet 2016 (crédit : Valéry Hache/AFP).La ville de Nice s'apprête à rendre hommage aux victimes du deuxième attentat le plus meurtrier jamais commis sur le sol français. Demain, 86 faisceaux lumineux s'élèveront dans le ciel de la capitale azuréenne. Un pour chaque vie fauchée le 14 juillet 2016. Il sera 22h34. L'heure à laquelle, il y a dix ans, un camion de 19 tonnes s'engageait sur la promenade des Anglais, peu après le traditionnel feu d'artifice célébrant la fête nationale.
Un attentat contre les faits a immédiatement suivi le massacre. Tandis que les secours prenaient en charge les quelque 450 blessés de l'attentat et dénombraient les corps, les réseaux sociaux bruissaient déjà de prises d'otages imaginaires et de fusillades fantômes. L'auteur de l'attentat, Mohamed Lahouaij-Bouhlel, un chauffeur-livreur de 31 ans de nationalité tunisienne, était abattu par la police le soir même. Dès le lendemain, une vidéo détournée présentait comme le « terroriste capturé vivant » un homme à terre qui était en réalité une victime en cours d'évacuation. Puisque Lahouaij-Bouhlel était vivant, c'est donc qu'« on » nous mentait. Le décor était planté.
Ne restait plus qu'à collecter obsessionnellement toutes les micro-anomalies possibles et à les ériger en autant de preuves d'un simulacre. Pourquoi l'assaillant avait-il laissé ses papiers dans la cabine, comme un écho au « passeport miraculeux » du 11-Septembre ? Que penser des impacts de balles sur le pare-brise, jugés tantôt trop propres, tantôt trop nombreux ? Qui était cet « homme en beige » aperçu sur plusieurs vidéos ? N'y avait-il pas un second homme dans le camion ?
À chacune de ces questions, l'instruction, les expertises et le simple recoupement des images apporteraient des réponses. Mais face au déni complotiste, on le sait, les réponses importent peu. Elles servent surtout à instiller le soupçon, devenant en elles-mêmes des indices d'un complot. Il est vrai que cette théorie du complot n'apparaît pas ex nihilo. Elle rencontre un terrain favorable, dont une enquête Ifop prendra la mesure l'année suivante en révélant que près d'un Français sur trois jugeait plausible que les groupes djihadistes « sont en réalité manipulés par les services secrets occidentaux ».
Dans cette course au soupçon, le site Panamza, animé par le blogueur Hicham Hamza, fit comme à son habitude preuve d'une remarquable célérité. Dès le 15 juillet, il s'étonnait qu'« un Israélien diffuse une étrange vidéo » de l'attaque. Quelques jours plus tard, il tenait sa cible. Richard Gutjahr, journaliste allemand en vacances à Nice, qui avait filmé depuis le balcon de son hôtel les premières secondes de l'attentat. Son tort ? Être l'époux d'Einat Wilf, ancienne députée travailliste à la Knesset. Voilà qui suffit à le transformer en homme « lié à l'appareil d'État israélien ».
Quelques jours plus tard, le hasard voulut que Gutjahr se trouvât à Munich au moment de la fusillade du centre commercial Olympia. Pour la complosphère, cette coïncidence – qui l'étonna lui-même – suffisait à faire de lui un « acteur de crise » du Mossad, prépositionné sur les théâtres d'attentats. La rumeur fit le tour du monde, des sites américains Veterans Today et Henry Makow jusqu'à Cynthia McKinney, ancienne élue du Congrès des États-Unis, qui relaya le 24 juillet une vidéo censée « prouver » la responsabilité d'Israël dans les deux tueries. En 2009, c'est Hicham Hamza lui-même qui avait interviewé complaisamment McKinney sur le « droit au doute » à propos du 11-Septembre. Les réseaux du soupçon sont un petit monde.
Fin août 2016, Panamza franchissait un cran supplémentaire en assurant que la France et Israël avaient préparé la « simulation » d'un attentat à Nice. L'Obs décortiqua alors la mécanique de ce « délire judéo-islamiste ». Les djihadistes comptant les juifs parmi leurs cibles privilégiées, affirmer que les juifs organisent eux-mêmes les attentats exige une inversion complète du réel. Inversion lourde de conséquences pour Richard Gutjahr et sa famille, qui ont subi des années de harcèlement et de menaces, et mené d'interminables procédures pour obtenir le retrait de vidéos diffamatoires les concernant.
« Toujours un doute »
Une autre contestation est venue des proches de l'assaillant. Dès l'été 2016, à M'saken, en Tunisie, le père de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel décrivait un fils instable et brutal, suivi sur le plan psychiatrique, buveur, indifférent à la religion. A priori, tout sauf un bigot fanatique. L'année suivante, dans un reportage diffusé sur C8, la mère et l'un des frères de Lahouaiej-Bouhlel, affirment ne pas croire en son implication.
En 2022, lors du procès de Chokri Chafroud et Mohamed Ghraieb pour « association de malfaiteurs terroriste » (le premier a inspiré Lahouaiej-Bouhlel tandis que le second l'a aidé à rechercher des armes et le camion), la mère de l'assaillant confiait garder « toujours un doute » sur la culpabilité de son fils et affirmait témoigner « pour que la vérité apparaisse ». Un déni qui relève davantage du réflexe d'une famille dévastée que d'un quelconque complotisme. Mais qui fournit aux entrepreneurs de soupçon leur matière première favorite en accréditant la fausse alternative « fou ou terroriste ».
Titre de séjour de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel (crédit : police nationale/AFP).Psychiquement fragile, violent, éloigné de toute pratique religieuse, Lahouaiej-Bouhlel s'était en fait radicalisé de façon fulgurante dans les semaines précédant son passage à l'acte : recherches en ligne sur les tueries de masse, imprégnation d'images de propagande djihadiste, repérages sur la promenade des Anglais les 12 et 13 juillet. Quant à l'État islamique, qui revendiqua l'attentat dès le 16 juillet en saluant un « soldat », l'instruction a conclu à une revendication opportuniste, sans qu'aucun lien opérationnel puisse être établi. On notera que c'est la justice antiterroriste elle-même qui l'a dit publiquement. Curieuse manière, pour une institution supposée fabriquer artificiellement des coupables, d'exposer ainsi les limites de ce qu'elle peut affirmer.
Le soupçon a d'autant mieux prospéré qu'il a trouvé, à Nice, un terreau de controverses bien réelles. Fin juillet 2016, le parquet de Paris demanda la suppression d'images de vidéosurveillancela suppression d'images de vidéosurveillance de la nuit du 14-Juillet afin de préserver la dignité des victimes et d'éviter qu'elles n'alimentent la propagande djihadiste. La Ville refusa, et la complosphère y vit l'aveu d'une destruction de preuves. Au même moment, Sandra Bertin, policière municipale responsable du centre de supervision urbain, affirmait avoir subi des pressions du ministère de l'Intérieur pour modifier son rapport sur le positionnement de la police nationale. Une accusation qui lui vaudra une plainte en diffamation de Bernard Cazeneuve, pour laquelle elle sera relaxée en septembre 2017 au bénéfice de la bonne foi, et une citation directe pour dénonciation calomnieuse par une commissaire de police, pour laquelle elle vient seulement d'être relaxée.
Les peines de dix-huit ans de réclusion de Chokri Chafroud et de Mohamed Ghraieb ont été rendues définitives par l'arrêt de la cour de cassation du 11 février dernier. Des mois d'audience, des milliers de pièces et des dizaines d'expertises n'ont corroboré aucune conspiration de l'ombre, pas plus que la présence d'un figurant ou l'implication d'un service de renseignement étranger. Dix ans d'investigations et de débats contradictoires n'ont pas laissé subsister une seule des spéculations qui prétendaient réécrire l'attentat de Nice.
En revanche, le dossier établit que Chokri Chafroud avait envoyé des « messages de décapitation » (sic) et suggéré dans d'autres échanges que des « véhicules foncent sur des personnes ». Trois mois avant l'attentat, il avait écrit à son ami Mohamed Lahouaiej-Bouhlel : « vas-y, charge le camion avec 2000 tonnes de fer et nique, coupe-lui les freins mon cher, et moi je regarde ». Il ressort aussi de l'enquête que Mohamed Ghraieb avait posté « un message approuvant les attentats en janvier 2015 ».


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