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Ni plus écologique, ni plus éthique, le poisson d’élevage contribue à la surpêche

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Les reportages réalisés pour cet article s’inscrivent dans une enquête plus vaste menée par une équipe internationale de journalistes réunie au sein de The Outlaw Ocean Project.

Le 31 mars 2026, la conseillère nationale Meret Schneider (Les Vert·e·s / ZH) publiait une tribune dans Moneycab, un média financier en ligne. Elle y proposait de développer l’élevage de poissons et de fruits de mer pour que la Suisse gagne en autonomie dans son approvisionnement en protéines. Elle appelait ses collègues à assouplir la réglementation et à soutenir l’aquaculture au niveau fédéral. «Nous importons 97% des poissons et des crustacés consommés, sans débat public ni remis en question», écrivait-elle. Le potentiel de la pisciculture en Suisse était, selon elle, «immense et largement inexploité».

En Suisse, l’argumentaire des industriels et des pouvoirs publics en faveur de l’aquaculture est simple: la demande de poissons et de fruits de mer augmente, les captures en milieu naturel approchent rapidement de leur limite soutenable, et l’élevage permettrait de répondre à cette demande tout en freinant l’effondrement des écosystèmes océaniques.

À l’échelle mondiale, cet argument écologique – «élever davantage pour pêcher moins» – explique en partie pourquoi l’aquaculture, une industrie de 313 milliards de dollars, est aujourd’hui le secteur alimentaire qui connaît la croissance la plus rapide. Il explique aussi pourquoi la moitié des poissons et des fruits de mer consommés dans le monde provient désormais de l’élevage plutôt que de la pêche en mer.

Le problème de la farine de poisson

Il y a pourtant un problème. «L’argumentaire commercial de l’industrie aquacole est tout simplement faux», affirme Daniel Pauly, directeur du projet Sea Around Us à l’Université de la Colombie-Britannique. Les espèces d’élevage les plus prisées en Suisse – saumon, crevette, truite, bar, daurade – sont nourries avec les poissons sauvages que l’aquaculture prétend épargner.

Elle accélère donc l’épuisement des ressources marines au lieu de le freiner, explique-t-il. Les deux tiers de la production aquacole mondiale sont constitués d’espèces nourries avec des farines et des huiles de poisson, obtenues en cuisant et en broyant des poissons sauvages. Dans certains élevages, un saumon consomme plus de six fois son poids en poissons pêchés.

Les inquiétudes dépassent largement le sort des océans. La vaste enquête que nous avons menée le démontre: les aliments qui font tourner l’essentiel de cette industrie ont de multiples coûts cachés. Notamment, la disparition d’emplois dans la pêche artisanale, l’exposition chronique à des substances chimiques, des morts de travailleurs qui auraient pu être évitées, des manifestations violentes souvent déclenchées par la puanteur des usines de farine de poisson, et des tensions géopolitiques croissantes entre pays qui se disputent des sources de protéines qui deviennent rares.

Les pays pauvres en paient le prix

Ces conséquences sociales et environnementales, que les économistes appellent des «externalités», sont surtout supportées par les pays pauvres où la matière première est pêchée et transformée, loin des lieux où sont consommés les poissons et fruits de mer haut de gamme ainsi produits.

Comme nous l’avons découvert, en Gambie et en Mauritanie, cette industrie aggrave l’insécurité alimentaire: des poissons qui nourrissaient auparavant les communautés locales sont de plus en plus détournés vers des usines de farine destinée à l’exportation.

Wide shot of men carrying containers of fish onto shore En Gambie, le poisson pêché nourrissait autrefois la population. Mais les usines de farine de poisson proposent des prix supérieurs, privant la population locale d'une source de nourriture importante. | Fábio Nascimento / The Outlaw Ocean Project

Sur des îles isolées de l’Extrême-Orient russe et dans la région chinoise du Xinjiang, nos journalistes ont documenté le recours au travail forcé à bord de navires, dans des élevages et dans des usines.

Dans d’autres pays, notamment en Inde et au Pérou, au moins 80 épisodes de troubles sociaux, parfois violents, ont été liés à cette industrie. Il s’agissait le plus souvent de grèves et de manifestations d’habitants contre la pollution de l’eau ou les odeurs d’usines où cuisent des milliers de tonnes de poissons en décomposition.

1400 usines dans 64 pays

Au cours de nos cinq ans d’enquête, nous avons cartographié la quasi-totalité de l’industrie mondiale de la farine de poisson, dont plus de 1400 usines réparties dans 64 pays. Nous avons retracé les chaînes d’approvisionnement depuis les navires de pêche jusqu’aux commerces, en passant par les usines de transformation, les fabricants d’aliments et les élevages. Des dizaines de journalistes, venus d’autant de pays, ont visité des usines et des fermes aquacoles et embarqué en mer sur des navires qui approvisionnent la filière.

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Notre enquête révèle aussi la contribution de cette industrie aux tensions géopolitiques. En 2021, par exemple, une douzaine de chalutiers de fond turcs qui pêchaient illégalement en mer Égée ont tenté de percuter un navire de recherche grec dont les scientifiques avaient commencé à filmer leurs activités.

En 2018, des émeutes ont éclaté à Saint-Louis, au Sénégal, après qu’un pêcheur a été abattu par des garde-côtes mauritaniens. Selon ces derniers, l’incident s’était produit lors de l’incursion transfrontalière d’un bateau pêchant pour la filière de la farine de poisson.

Depuis le milieu des années 1970, le Maroc occupe militairement le Sahara occidental, une présence que plus de dix décisions de la Cour de justice de l’Union européenne et diverses résolutions de l’ONU ont jugée illégale. Des navires marocains continuent pourtant de pêcher régulièrement dans les eaux du Sahara occidental. Leurs prises illégales sont transformées en farine dans des usines du territoire, puis exportées vers des élevages du monde entier sous une origine marocaine.

En 2020, un affrontement violent autour de camions, dont beaucoup transportaient ces poissons et ces farines hors du Sahara occidental, a entraîné la rupture d’un cessez-le-feu qui durait depuis 29 ans.

Qu’en pense Migros?

Pour la Suisse, l’exposition à ces problèmes tient moins au saumon élevé sur son territoire qu’aux poissons et fruits de mer qu’elle importe chaque année, pour une valeur de plus de 700 millions de dollars. Une grande partie de ces produits, notamment le saumon, les crevettes et le tilapia, dépend fortement des farines et des huiles de poisson.

Ainsi, des crevettes vendues par Migros en Suisse et élevées en Équateur sont nourries avec des farines provenant de toute l’Amérique latine. Des usines liées à au moins une douzaine de décès de travailleurs, à plus de 60 cas de pêche illégale et à dix épisodes de troubles sociaux: des pêcheurs protestaient contre la baisse du prix de l’anchois imposée par les fabricants de farine.

Ces liens apparaissent dans Bait to Plate, un outil en ligne qui cartographie les chaînes d’approvisionnement des poissons et fruits de mer. Estelle Cruchet-Hain, porte-parole de Migros, assure que l’entreprise «prend très au sérieux les signalements de possibles violations des droits humains, des droits des travailleurs ou des règles environnementales dans les chaînes d’approvisionnement mondiales». Migros déclare également avoir contacté ses fournisseurs pour s’assurer que ses crevettes équatoriennes sont sans lien avec les problèmes rapportés.

(Coop n’a pas été contactée dans le cadre de cette enquête, dans la mesure où les informations disponibles sur sa chaîne d’approvisionnement n’indiquaient aucun lien apparent avec des cas de fournisseurs problématiques. Cela ne signifie pas que ses filières d’approvisionnement sont moins problématiques; seulement que peu d’informations sont disponibles, ndlr.)

Du poisson pour nourrir les poissons, les poulets et les porcs

La majeure partie du saumon consommé en Suisse vient de Norvège. Or, les élevages norvégiens dépendent fortement d’aliments importés et fabriqués à partir de poissons sauvages, dont les conséquences ont été documentées: aggravation de l’insécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest, pollution due aux déchets et aux substances chimiques, et propagation de parasites et de maladies aux populations de poissons sauvages.

Norway_Still_Four fishing vessels docked outside of a Pelagia plant in Norway_16-9.jpg L'usine Pelagia à Træna, en Norvège. Les usines norvégiennes de farine de poisson transforment de petites espèces pélagiques telles que le hareng, le sprat et le merlan bleu. | Hans Petter Sørensen / Pelagia

L’industrie des farines et des huiles de poisson impose aux océans un fardeau particulièrement lourd et largement invisible. Plus d’un cinquième des poissons sauvages pêchés dans le monde n’est pas destiné à l’alimentation humaine. Ces prises servent surtout à nourrir d’autres poissons, mais aussi des poulets et des porcs.

L’enquête a examiné plus de 2400 navires liés à la production de farine de poisson, dans les eaux d’au moins 30 pays. La plupart ne respectaient pas pleinement la Charte mondiale pour la transparence des pêches, un guide élaboré par de grandes ONG de protection des océans qui définit des exigences de transparence et de responsabilité pour les flottes industrielles.

Par exemple, moins de 30% des navires étaient localisables, alors que ces données devraient être accessibles au public, et moins de 25% disposaient d’un numéro d’identification unique, l’équivalent d’une plaque d’immatriculation. Une telle opacité rend la flotte difficile à contrôler.

Gaspillage et destruction

Au moins la moitié des espèces débarquées par les navires étudiés étaient considérées par plusieurs études scientifiques comme «surexploitées», ou dans une catégorie plus préoccupante encore. La plupart de ces bateaux sont des senneurs ou des chalutiers: ils déploient d’immenses filets pour capturer des bancs de poissons très denses. Ces deux techniques génèrent beaucoup de gaspillage, avec de grandes quantités de captures accessoires et d’espèces non ciblées.

La flotte mondiale de la farine de poisson compte au moins 165 chalutiers de fond. Cette méthode particulièrement destructrice utilise des filets lestés qui raclent les fonds marins et détruisent presque tout sur leur passage.

D’importantes subventions publiques aggravent le problème: elles maintiennent en activité un nombre excessif de navires et accentuent la pression sur des ressources déjà fragilisées.

«Pour mesurer les effets réels de l’aquaculture, il faut commencer par les aliments, pas par l’élevage», souligne Daniel Pauly. «Et ce calcul donne une image très différente de celle que présente l’industrie.»

Une organisation industrielle déterminante

Durant l’essentiel de son évolution, l’être humain s’est nourri de ce que les écosystèmes produisent de façon directe: des poissons sauvages, des animaux de pâturage et des plantes sauvages ou cultivées. Le bétail se nourrissait d’herbe et de certains résidus agricoles.

Aujourd’hui, nous cultivons ou pêchons des aliments que les humains pourraient manger, puis nous les donnons aux animaux d’élevages industriels terrestres et aquacoles. Ce sont des calories qui subissent une transformation avant d’être consommées.

La chaîne alimentaire s’en trouve entièrement reconfigurée, transformant les fermes terrestres et aquatiques en systèmes élaborés de conversion de calories. Le réseau alimentaire naturel – qui mange quoi et comment l’énergie passe des plantes aux animaux, puis aux humains – est désormais déterminé par l’organisation industrielle plutôt que par les écosystèmes.

Alors que les animaux d’élevage étaient autrefois comparables à des réserves de nourriture dont les intrants étaient des surplus et des déchets, ils sont aujourd’hui des espèces d’usines biologiques alimentées par les flux mondiaux de soja et de farine de poisson.

Selon une étude publiée en 2017 dans la revue Fish and Fisheries, environ 90% des captures utilisées pour fabriquer cette farine seraient comestibles pour les humains. Dans le monde, la plupart des usines utilisent des poissons entiers plutôt que des déchets de transformation ou des sous-produits non comestibles, ce qui accentue encore les pénuries locales de protéines.

Du pâturage à l’enclos

La science de la nutrition animale – qui consiste à combiner maïs, soja, céréales et ingrédients tels que la farine de poisson pour obtenir des animaux plus gros, plus vite et avec un meilleur rendement – a joué un rôle central dans l’essor de la civilisation moderne.

Les techniques d’élevage sont apparues il y a environ 12’000 ans dans le Croissant fertile, une région qui s’étend de la Mésopotamie à l’Égypte. Avec des innovations comme l’irrigation et la charrue, la domestication des animaux a permis de construire des systèmes alimentaires stables, de se sédentariser, puis de développer des villes. En passant du pâturage ouvert à l’élevage en enclos, les humains ont dû prendre à leur charge l’équilibre alimentaire des animaux, préfigurant les systèmes industriels actuels.

Dans son livre The Fishmeal Revolution, paru en 2021, Kristin A. Wintersteen retrace la façon dont le courant de Humboldt – un système de remontée d’eaux froides riches en nutriments le long de la côte pacifique de l’Amérique du Sud – est devenu une sorte de mine de protéines. Ce changement, explique-t-elle, a fait du Pérou une superpuissance de la farine de poisson qui fournit environ un quart de la production mondiale.

Cette farine est devenue un ingrédient essentiel à l’expansion des élevages industriels de poulets et de porcs après la Seconde Guerre mondiale, puis de l’aquaculture, notamment en Europe du Nord et aux États-Unis. Ce modèle s’est ensuite diffusé bien au-delà du Pérou, jusqu’en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est.

Il y a des avantages

L’aquaculture moderne présente des avantages. Elle permet à des millions de personnes d’avoir accès toute l’année à des protéines abordables. En Inde, par exemple, elle est une source d’emplois essentielle, notamment pour les femmes. Au Bangladesh, elle a fait baisser le prix du poisson dans son ensemble, le rendant plus accessible aux ménages modestes. Même en tenant compte des ingrédients des aliments, comme le soja et la farine de poisson, et du transport jusqu’aux États-Unis, certaines espèces d’élevage, dont le tilapia et le saumon atlantique, émettent moins de gaz à effet de serre par kilo que le bœuf ou le porc.

Thailand_Still_Worker tossing fishmeal pellets into a fish farm pen in Thailand, 2021_16-9.jpg Une ferme aquacole en Thailande. Plus de la moitié du poisson consommé dans le monde provient d'élevage. | Mako Kurokawa

L’élevage de bivalves – palourdes, huîtres, coquilles Saint-Jacques et moules – est particulièrement durable, car ces espèces n’ont pas besoin d’être nourries. Son empreinte carbone est aussi très faible, et les coquilles produites peuvent contribuer à capter du carbone, selon un article publié en 2020 dans Nature Food. En 2022, environ un tiers de la production aquacole mondiale ne nécessitait aucun apport extérieur d’aliments.

L’industrie de l’alimentation animale souligne qu’elle réduit sa dépendance aux farines et aux huiles de poisson, et en particulier son recours aux poissons entiers ou comestibles pour les humains. Mais la croissance de l’aquaculture fait aussi augmenter la demande de farine. Selon la FAO, la production mondiale totale devrait progresser de près de 10% entre 2022 et 2032, essentiellement grâce au recyclage de restes de poisson.

Quelles alternatives?

Interrogée sur les inquiétudes quant à la durabilité de son secteur, Véronique Jamin, porte-parole de l’IFFO, l’association internationale de l’industrie des farines et des huiles de poisson, affirme que l’aquaculture est «le système de production de protéines animales le plus efficient». Elle ajoute que le rôle de son organisation «n’est pas de conseiller quels marchés devraient utiliser les farines et les huiles de poisson». «Les cadres de durabilité ne fonctionneront pas s’ils ignorent les réalités économiques», dit-elle. Les entreprises du secteur doivent répondre à «ce que les gens veulent réellement acheter et manger».

Les tentatives pour se passer de farines et d’huiles de poisson peinent à aboutir. Les chercheurs ont identifié plusieurs sources d’alimentation possibles pour les poissons carnivores d’élevage: algues, résidus de manioc, larves de mouches soldats, protéines unicellulaires produites par des champignons et des bactéries, et même eaux usées.

Aucune n’est toutefois produite à grande échelle à un coût abordable. Ces solutions ne fournissent souvent pas toute la gamme de nutriments nécessaires à la croissance des poissons, notamment les oméga-3. Certaines, comme les farines d’insectes, sont coûteuses. Les fabricants d’aliments sont donc peu enclins à payer davantage pour ces alternatives «vertes».

Le problème est seulement déplacé

Pour l’heure, le modèle perdure: des poissons sauvages sont pêchés puis transformés en aliments pour animaux, tandis que les coûts de cette production sont supportés ailleurs.

Les reportages menés sur plusieurs continents et océans montrent combien ces coûts peuvent varier. Au Chili, plusieurs centaines de manifestants ont brûlé des pneus et bloqué des routes côtières et des voies ferrées pour protester contre la fermeture anticipée de la saison de pêche, en partie motivée par la surpêche liée à la farine de poisson.

En Russie, des ouvriers de la filière étaient retenus dans des localités isolées contrôlées par leur employeur, ou bloqués sur des navires loin des côtes. «Les gens n’ont nulle part où aller, pas d’argent», a lancé l’un d’eux à Vladimir Poutine lors d’une émission télévisée où les téléspectateurs pouvaient intervenir, pendant un échange consacré à une usine de farine de poisson. «S’il vous plaît, aidez-nous», a supplié un autre.

L’enquête a également révélé le rôle caché du travail forcé et de l’accaparement des terres dans l’essor de l’aquaculture chinoise. En 2025, la Suisse a importé pour plus de 11 millions de dollars de poissons et de fruits de mer de Chine, où le secteur se développe rapidement.

Le pays élève désormais plus de quatre fois la quantité de poissons qu’il pêche. Parmi les régions où cette expansion est la plus rapide figure l’ouest intérieur de la Chine, montagneux et désertique, notamment le Tibet et le Xinjiang, deux territoires connus pour leur forte répression politique.

Déplacements de population

Au Tibet, le gouvernement chinois a déplacé environ un demi-million de Tibétains et rasé des villages et des monastères au profit de projets tels que des barrages hydroélectriques et des fermes aquacoles. Selon un rapport de Human Rights Watch publié en 2024, ces déplacements s’accompagnent souvent de mesures coercitives: visites répétées à domicile, menaces de poursuites pénales et avertissements sur de possibles coupures des services de base pour ceux qui refusent de partir.

En réaction à ce type de politique, au moins 169 Tibétains se sont immolés par le feu, généralement devant une caméra, près de commissariats, de monastères ou sur des places publiques. Au Xinjiang, plus d’un million de personnes ont été enfermées dans des camps de détention. Le gouvernement y a mené des confiscations massives de terres, pratiqué des stérilisations forcées et imposé des sanctions pénales pour l’usage des langues locales ou la pratique de traditions religieuses et culturelles.

Notre enquête a cartographié plus de 1000 élevages au Xinjiang et au Tibet, dont la production annuelle est estimée à un demi-milliard de dollars. Une grande partie est exportée vers plus d’une douzaine de pays, dont les États-Unis. Le développement de l’aquaculture dans ces deux régions s’appuie en partie sur une répression d’État sévère: appropriation généralisée des terres, surveillance policière intense et incarcération de dizaines de milliers d’habitants.

Les États-Unis interdisent les marchandises produites «en tout ou partie» par des travailleurs au Xinjiang ou par des membres de minorités ethniques originaires de cette région, en présumant qu’elles sont issues du travail forcé organisé par l’État. Aucune loi de ce type ne s’applique au Tibet. La législation européenne ne vise pas spécifiquement la Chine, mais interdit la mise sur le marché ou à disposition sur le marché de l’Union européenne de produits fabriqués grâce au travail forcé, y compris les importations. La Suisse n’a pas encore adopté de loi interdisant les importations liées au travail forcé.

Traçabilité toujours plus difficile

Avec la mondialisation de la production, les chaînes d’approvisionnement des poissons et fruits de mer se sont allongées. Il est devenu plus difficile pour les consommateurs de savoir si ces produits ont été pêchés de manière durable ou légale. La plupart des distributeurs sont eux aussi dans le flou, car la traçabilité est complexe et coûteuse.

Robert K. Stumberg, professeur de droit à l’Université de Georgetown et spécialiste des chaînes d’approvisionnement, l’explique en partie par le fait que les distributeurs achètent généralement auprès de grossistes et remontent rarement la chaîne de leurs fournisseurs. Il y voit aussi une autre raison: la possibilité de nier toute responsabilité en faisant valoir son ignorance. «Les entreprises peuvent échapper aux reproches ou à l’obligation de corriger les problèmes si elles n’en ont pas connaissance.»

NYT_OO Des travailleurs migrants venus du Cambodge et du Myanmar attendent d'être contrôlés à la frontière thaïlandaise. L'industrie du poisson en Thaïlande emploie beaucoup de travailleurs précaires. | Fábio Nascimento / The Outlaw Ocean Project

Là où les autorités se sont montrées incapables de garantir des chaînes d’approvisionnement exemptes de pratiques non durables, illégales ou contraires à l’éthique, des programmes de certification portés par l’industrie ont tenté de combler le vide. Leurs détracteurs estiment que ces dispositifs servent surtout à donner une apparence de durabilité, tout en permettant aux clients en aval de ne pas examiner plus en profondeur leurs approvisionnements. Les programmes se concentrent généralement sur les infractions environnementales et négligent en grande partie les abus contre les travailleurs à bord des navires.

Conflits d’intérêts à tous les étages

Allie Brudney, avocate principale chez Corporate Accountability Lab, une organisation à but non lucratif spécialisée dans les actions en justice stratégiques, explique qu’à terre, dans les usines de transformation ou les élevages, les organismes de certification procèdent rarement à de véritables contrôles inopinés.

Ils préviennent souvent les entreprises avant l’arrivée des inspecteurs, leur laissant le temps de faire disparaître les signes d’infraction. En mer, ils s’appuient fréquemment sur les déclarations des capitaines, plutôt que d’envoyer des auditeurs vérifier les conditions à bord au large, là où les infractions sont les plus fréquentes.

Side profile shot of men in orange gloves sorting through fish in dark interior of boat A bord du Lu Lao Yuan Yu 010, un navire battant pavillon chinois, des travailleurs trient la pêche au large de la Gambie. | Fábio Nascimento / The Outlaw Ocean Project

Ces programmes sont minés par les conflits d’intérêts, ajoute Allie Brudney: la plupart du temps, ils sont financés par les entreprises qu’ils sont censés contrôler. Les organisations qui composent le secteur de la certification soulignent chacune leur rôle propre et refusent d’être tenues responsables de missions qui relèvent des autres.

Ainsi, en réponse à des questions, la Global Seafood Alliance, qui gère le programme Best Aquaculture Practices (BAP), a écrit qu’il s’agissait du «programme le plus complet du secteur pour les produits aquacoles», tout en précisant qu’elle «n’intervient pas dans le processus d’audit et de décision de certification», confié à des auditeurs tiers. Selon les chercheurs, la plus grande faiblesse de ces dispositifs reste toutefois leur incapacité à assurer une traçabilité complète des produits, ce qui donne aux consommateurs de fausses garanties.

Des promesses qui ne regardent pas en amont

Devan Meserve, porte-parole de la Global Seafood Alliance, affirme que son organisation représente «le programme le plus complet pour les produits aquacoles», notamment parce qu’il couvre «l’ensemble de la chaîne de production aquacole». Protéger les travailleurs à bord des navires qui approvisionnent les fabricants d’aliments constitue néanmoins un «défi immense», ajoute-t-elle: les audits ont lieu exclusivement au port et ne permettent pas d’observer les conditions de pêche. Selon elle, l’organisation aide aussi le secteur à lutter contre la pêche illégale et la surpêche, en exigeant que la majeure partie des poissons utilisés par les fabricants de farines et d’huiles provienne de filières couvertes par des programmes de certification reconnus, comme MarinTrust et le Marine Stewardship Council.

En partie confortées par ces certifications, les entreprises mettent régulièrement en avant le caractère éthique et durable de leurs poissons et fruits de mer. Ces promesses omettent souvent les infractions et les problèmes sociaux survenus plus en amont, notamment à bord des navires ou dans les usines qui produisent les aliments destinés aux élevages.

Ce décalage expose de plus en plus les producteurs et les distributeurs à des risques juridiques. Depuis 2020, au moins neuf actions en justice pour publicité mensongère ont visé six entreprises du secteur dans six juridictions américaines.

Les plaintes décrivaient un schéma récurrent: des produits présentés comme durables ou issus d’un approvisionnement éthique, alors que des éléments concernant leur chaîne d’approvisionnement suggèrent le contraire. Les plaignants contestaient des mentions comme «durable», «respectueux de l’environnement», «entièrement naturel», «pêché à l’état sauvage» ou «provenant de la côte du Maine», ainsi que des affirmations sur des normes de sécurité supérieures pour les travailleurs.

Après les vêtements, les diamants et le café

Dans au moins quatre affaires, l’utilisation de farines ou d’huiles de poisson et leurs liens avec la pêche industrielle et l’épuisement des écosystèmes étaient au cœur des arguments contestant la durabilité environnementale des produits. D’autres accusations concernaient le travail forcé à bord des navires et l’usage de pesticides et d’antibiotiques nocifs. Sur la même période, les entreprises du secteur ont versé plus de deux millions de dollars dans le cadre d’accords mettant fin à des litiges pour publicité mensongère.

Notre enquête a examiné plus de 240 entreprises dont les promesses commerciales étaient comparables à celles visées par ces plaintes, voire plus ambitieuses. Elle a constaté que, pour plus de la moitié d’entre elles, des infractions ou des problèmes avaient été documentés dans les chaînes d’approvisionnement.

Dana Cleaveley, consultante en recherche et ancienne collaboratrice de SeaChoice, une organisation canadienne engagée pour des produits de la mer durables, rappelle que de nombreux secteurs ont déjà dû commencer à répondre des atteintes aux droits humains et à l’environnement enfouies dans leurs chaînes d’approvisionnement. Elle cite les «vêtements des ateliers de misère», les «diamants de sang» et le «café équitable».

Le secteur des poissons et fruits de mer a mis plus de temps à subir le même examen, estime-t-elle. Mais cela pourrait changer à mesure que le monde cherche davantage de protéines et mise de plus en plus sur l’aquaculture, surtout si davantage de gouvernements restreignent les importations liées à des pratiques illégales ou non durables. «C’est à ce moment-là que les investisseurs commenceront à percevoir un risque financier concret, et pas seulement un risque pour la réputation, dit-elle. Et les entreprises devront s’adapter.»

The Outlaw Ocean Project ONG

The Outlaw Ocean Project est un collectif fondé en 2019 et basé à Washington, fondé par le journaliste et prix Pulitzer Ian Urbina, ancien du New York Times. Cette ONG journalistique vise à produire des enquêtes et des reportages autour des droits humains et de l'environnement, dans un milieu qui recouvre les deux tiers du globe mais rarement les unes des journaux: l'océan.

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