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Macron cherche l’union nationale par les armes

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En réunissant à l’Élysée les chefs des partis représentés au Parlement, Emmanuel Macron cherche moins un accord sur l’Ukraine ou le Moyen-Orient qu’un consensus sur leurs conséquences : la France doit accélérer son réarmement. Mais s’il existe une large majorité pour dire qu’il faut augmenter les crédits militaires, l’union nationale risque de se fissurer dès qu’il faudra en payer la facture…


Emmanuel Macron a convié ce vendredi à l’Élysée tous les chefs des partis représentés au Parlement pour évoquer la « dégradation rapide » de la situation internationale et ses « conséquences en France sur la sécurité et l’énergie ». La formulation est volontairement générale. Elle ne désigne ni l’Ukraine, ni l’Iran, ni les menaces qui pèsent sur les routes maritimes et les approvisionnements énergétiques.

Cette réunion intervient pourtant dans un pays profondément divisé sur presque tous les conflits en cours. À l’Assemblée nationale, il n’existe pas de politique étrangère commune. Il existe, en revanche, quelque chose qui commence à lui ressembler lorsqu’on aborde la question des moyens militaires.

Les députés peuvent se déchirer sur l’opportunité de livrer telle arme à l’Ukraine, sur le risque d’escalade avec Moscou ou sur l’attitude à adopter face à l’Iran. Mais une majorité très large paraît désormais admettre que la France est entrée dans une période durable de tensions et que son outil militaire, longtemps soumis aux économies, doit être renforcé. C’est peut-être ce terrain commun qu’Emmanuel Macron souhaite explorer au moment précis où se prépare un nouveau budget marqué par la stagnation économique, le déficit et la hausse du coût de la dette. En d’autres termes, les chefs de parti ne sont peut-être pas seulement invités à discuter de la situation internationale. Ils sont aussi placés devant les conséquences financières de leurs propres analyses.

Conflits et division

Sur l’Ukraine, les lignes de fracture sont connues. Le bloc présidentiel, les centristes et la droite soutiennent l’aide militaire à Kiev et considèrent la Russie comme une menace directe pour la sécurité nationale et européenne. Ils divergent parfois sur le rythme des livraisons, le contrôle parlementaire ou la possibilité d’envoyer des instructeurs, mais partagent l’idée que la défaite de l’Ukraine fragiliserait toute l’Europe et nuirait aux intérêts de la France.

Le Parti socialiste et une grande partie des écologistes défendent également le soutien à Kiev, tout en insistant davantage sur le droit international, le contrôle démocratique des engagements français et la recherche d’une solution européenne. Le PS est aujourd’hui nettement plus proche du camp présidentiel sur l’Ukraine que de La France insoumise.

Le Rassemblement national adopte une position plus prudente. Tout en condamnant l’invasion russe et en affirmant son soutien à l’indépendance de l’Ukraine, il refuse toute démarche susceptible d’entraîner une confrontation directe entre la France et la Russie. Il s’oppose à l’envoi de troupes, se montre réservé sur la livraison d’armes permettant de frapper en profondeur le territoire russe et privilégie la recherche d’une solution négociée. Cette prudence se traduit dans ses votes. En mars 2025, le RN s’était abstenu sur une résolution de soutien à l’Ukraine, tandis que LFI et les communistes avaient voté contre. Le texte avait néanmoins été adopté par 288 voix contre 54.

La France insoumise condamne elle aussi l’invasion, mais voit dans la politique suivie par l’Élysée le risque d’une escalade et d’un alignement croissant sur l’OTAN. Elle privilégie le cessez-le-feu, la négociation et une architecture de sécurité européenne qui ne soit pas exclusivement atlantique. Les communistes partagent une partie de cette méfiance, avec une insistance plus forte sur la diplomatie et le refus d’une « économie de guerre ».

Au Moyen-Orient, les clivages se déplacent. Le Rassemblement national et une grande partie de la droite adoptent une ligne favorable à Israël et présentent l’Iran islamique comme la principale menace stratégique de la région. Ils peuvent contester les choix tactiques de l’Élysée, mais soutiennent généralement une attitude ferme face à Téhéran et à ses alliés.

À l’autre extrémité de l’hémicycle, LFI dénonce la politique israélienne, réclame des sanctions, la reconnaissance effective de l’État palestinien et l’arrêt des livraisons d’armes susceptibles d’être utilisées par Israël. Le Parti socialiste et les écologistes défendent eux aussi les droits des Palestiniens et la solution à deux États, mais sans reprendre toute la rhétorique insoumise et en maintenant plus nettement la condamnation du Hamas ainsi que la reconnaissance des impératifs de sécurité israéliens.

Le camp présidentiel tente de tenir une ligne intermédiaire avec soutien à la sécurité d’Israël, condamnation du terrorisme, pression en faveur d’une solution politique palestinienne et refus d’une extension régionale de la guerre.

L’Assemblée peut donc produire une majorité sur certains textes concernant l’Ukraine ou le renforcement des armées, mais certainement pas une union nationale sur chacune des guerres en cours. Le débat porte à la fois sur l’adversaire, les objectifs, les moyens et les limites de l’engagement français.

Budget et consensus

Sur le budget de la défense, la tendance est différente. Lorsque Emmanuel Macron arrive à l’Élysée en 2017, les armées françaises sortent de vingt-cinq années d’érosion. Après la disparition de l’Union soviétique, aucun adversaire étatique ne paraît menacer directement le territoire national. La défense cesse d’être une priorité budgétaire, tandis que les interventions extérieures sont menées par des forces moins nombreuses et plus légères. La France, comme la plupart des pays européens, encaisse alors les « dividendes de la paix » :

Les chiffres donnent la mesure de cette contraction. Selon les séries du SIPRI[1], les dépenses militaires représentaient encore environ 2,85 % du PIB français en 1991, contre moins de 2 % en 2015 et autour de 1,5 % selon le périmètre budgétaire français hors pensions. En euros constants, le ministère de la Défense a perdu approximativement 20 % de ses moyens entre 1990 et 2015. Les armées ont ainsi été appelées à multiplier les opérations extérieures avec moins d’hommes, des stocks réduits et des équipements de plus en plus coûteux à entretenir.

Le début du premier quinquennat de M. Macron est d’ailleurs marqué par une crise spectaculaire. En juillet 2017, le chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers, démissionne après un conflit avec le président sur une réduction de crédits de 850 millions d’euros. Emmanuel Macron, qui entend alors restaurer l’autorité présidentielle, lui rappelle publiquement qu’il est son « chef ». L’épisode donne l’image d’un pouvoir prêt à demander davantage aux militaires tout en continuant à économiser sur leurs moyens. La trajectoire change véritablement avec la loi de programmation militaire 2019-2025. Celle-ci prévoit 295 milliards d’euros et met fin, au moins dans son principe, aux baisses successives. Le budget annuel de la défense, hors pensions, passe d’environ 32 milliards d’euros en 2017 à plus de 40 milliards en 2022, puis à près de 44 milliards en 2023, 47 milliards en 2024 et environ 50,5 milliards en 2025.

A relire, du même auteur: Quand l’armement va, tout va

L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, transforme ensuite une inflexion budgétaire en changement stratégique. Il ne s’agit plus seulement de réparer les conséquences des économies antérieures, mais de préparer l’armée française à des affrontements de haute intensité, à la consommation massive de munitions, aux drones, à la guerre électronique et à la possibilité d’un engagement majeur en Europe. Ainsi, la loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit ainsi 413 milliards d’euros sur sept ans, contre environ 295 milliards pour la programmation précédente.

Emmanuel Macron a ensuite décidé d’accélérer encore le calendrier. L’objectif annoncé est désormais de porter le budget annuel de la défense à environ 64 milliards d’euros en 2027, soit le double de son niveau de 2017 avec trois ans d’avance sur le calendrier initial. Pour 2026, les crédits demandés sur le périmètre de la loi de programmation atteignent environ 57 milliards, en hausse de plus de 6 milliards par rapport à 2025. Une actualisation de la programmation ajoute par ailleurs quelque 36 milliards d’euros d’ici à 2030, notamment pour les stocks, la défense aérienne, les drones et la dissuasion.

Il s’agit de l’un des changements les plus importants de l’ère Macron. Le président élu en 2017 sur la modernisation économique et l’intégration européenne aura finalement consacré une part croissante de ses deux mandats à la reconstruction de l’appareil militaire.

Un consensus, mais sur quoi exactement ?

La nécessité d’augmenter les moyens des armées est soutenue par le bloc présidentiel, les centristes, Les Républicains et le Rassemblement national. Le RN reproche même régulièrement au gouvernement d’avoir trop longtemps négligé la défense nationale, tout en demandant que les moyens supplémentaires servent prioritairement la souveraineté française plutôt qu’une défense européenne intégrée.

Les socialistes acceptent également le principe du réarmement, notamment depuis l’invasion de l’Ukraine, mais réclament davantage de contrôle parlementaire et une clarification du financement. Les écologistes sont plus partagés, en particulier sur la dissuasion nucléaire, mais une partie importante de leur groupe reconnaît désormais la nécessité de renforcer les capacités conventionnelles et le soutien à l’Ukraine.

LFI demeure la principale force d’opposition à la programmation militaire telle qu’elle est conçue. Elle ne nie pas nécessairement tous les besoins de défense, mais critique le poids du nucléaire, l’inscription de la France dans l’OTAN, le manque de contrôle parlementaire et les arbitrages opérés au détriment d’autres politiques publiques.

Le vote de mai 2026 sur l’actualisation de la programmation militaire a illustré cette configuration. L’article fixant la nouvelle trajectoire financière a été adopté par 45 voix contre 4 (oui, 49 députés présents…). Les élus du RN, du bloc central, du PS, de la droite républicaine et des écologistes (présents) ont voté pour. Les quatre votes contre provenaient de LFI. La faible participation interdit évidemment de transformer ce scrutin en plébiscite national. Mais sa distribution politique confirme l’existence d’un accord très large sur le mouvement général. Ce consensus porte donc sur la nécessité de dépenser davantage, beaucoup moins sur la manière de le faire. Les uns veulent une armée nationale puissante et autonome, les autres une défense européenne. Certains privilégient la dissuasion nucléaire, d’autres les forces conventionnelles. Enfin les uns regardent d’abord vers la Russie tandis que les autres vers le terrorisme, la Méditerranée ou l’Indopacifique. Surtout, le consensus devient beaucoup plus fragile dès que l’on demande qui doit payer.

La facture du consensus

Cependant, la différence avec le débat sur les retraites est frappante. Le report de l’âge de départ a provoqué des mois de manifestations, une opposition parlementaire intense et une crise politique majeure. L’augmentation des dépenses militaires, pourtant considérable, n’a suscité aucun mouvement comparable. La défense bénéficie d’un avantage particulier : les citoyens peuvent soutenir son renforcement sans percevoir immédiatement son coût individuel.

Mais cette facilité ne dure qu’aussi longtemps que les arbitrages restent abstraits. Dans un pays dont le déficit dépasse 5 % du PIB, toute dépense militaire supplémentaire doit être financée par une diminution d’autres dépenses, une augmentation des recettes ou un nouvel endettement. La situation internationale transforme donc progressivement un consensus stratégique en conflit budgétaire.

C’est ici que la réunion de l’Élysée prend tout son sens. Elle n’est pas consacrée à une guerre précise et ne vise probablement pas à obtenir des chefs de parti une approbation détaillée de la politique française en Ukraine ou au Moyen-Orient. Un tel accord serait hors d’atteinte. Son objet est plus général et consiste à faire constater collectivement que l’environnement de sécurité s’est dégradé et que cette dégradation impose des moyens supplémentaires.

La démarche permet à Emmanuel Macron de placer ses adversaires devant une contradiction. On ne peut pas dénoncer la menace russe, l’instabilité du Moyen-Orient, la vulnérabilité des approvisionnements énergétiques, le retrait américain et l’impuissance européenne, puis traiter les crédits militaires comme une dépense facultative. Mais on ne peut pas davantage augmenter indéfiniment ces crédits sans dire ce qui devra être réduit ou prélevé ailleurs.

Le président cherche-t-il un point d’accord national au moment où s’engagent les arbitrages budgétaires ? Tout porte à le croire, même si cet accord risque de rester soigneusement limité à la première moitié du raisonnement. Il est possible que les partis reconnaissent ensemble la gravité des menaces. Il est beaucoup moins probable qu’ils s’entendent sur la répartition de l’effort.

Le précédent Daladier

La France a déjà connu ce décalage entre l’accord sur le danger et le refus de ses conséquences. À la fin des années 1930, le pays découvre que le réarmement allemand oblige à revoir une partie des choix économiques et sociaux effectués depuis 1936.

Il serait caricatural de présenter le Front populaire comme indifférent à la menace hitlérienne. Léon Blum lui-même engage un important programme de réarmement. Mais les conquêtes sociales de 1936, notamment la semaine de quarante heures, se heurtent aux besoins d’une industrie qui doit simultanément produire pour la consommation civile et accélérer la fabrication d’avions, de chars et de munitions.

Revenu au pouvoir en avril 1938, Édouard Daladier rompt progressivement avec la politique économique du Front populaire. Après les accords de Munich, dont il comprend mieux que beaucoup la fragilité, son gouvernement adopte en novembre des décrets-lois préparés par Paul Reynaud. Les règles des quarante heures sont assouplies, les heures supplémentaires facilitées, la semaine de six jours redevient possible dans certains secteurs et l’effort productif est accru. Paul Reynaud proclame qu’il faut « remettre la France au travail ».

La CGT appelle à la grève générale le 30 novembre 1938. Le gouvernement réquisitionne les transports et les services publics, mobilise certains salariés et brise le mouvement. Le contraste avec 1936 est saisissant par ce que deux ans après les grandes conquêtes du Front populaire, une partie de celles-ci est remise en cause au nom du redressement économique et du réarmement.

L’analogie avec aujourd’hui a évidemment ses limites. La France ne consacre pas à sa défense les 8,6 % du PIB atteints en 1938, et aucune armée étrangère n’est massée à ses frontières. Mais le précédent Daladier rappelle une constante. Le réarmement ne consiste jamais seulement à voter des milliards supplémentaires. Il finit par toucher au temps de travail, aux priorités économiques, à la fiscalité, à l’endettement et au partage de l’effort entre les catégories sociales.


[1] Institut international de recherche sur la paix de Stockholm NDLR

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