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Six ans après, les accords d’Abraham sont toujours debout

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Le 7-Octobre aurait pu les enterrer. Ils ont résisté. Mais une relation entre États n’est pas encore une paix entre sociétés — et c’est peut-être là que commence désormais le véritable défi des accords d’Abraham…


Le 15 septembre 2020, à Washington, Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn signaient les accords d’Abraham. Le Maroc les rejoindrait ensuite. Le Soudan s’y engagerait sans que le processus n’aboutisse vraiment. Pour la première fois depuis les traités avec l’Égypte et la Jordanie, des pays arabes établissaient ouvertement des relations avec Israël. Mais la véritable rupture était ailleurs.

Le vieux logiciel diplomatique disait : réglez d’abord le conflit israélo-palestinien, ensuite seulement normalisez. Les accords inversaient la séquence. Et si l’on commençait par se parler, commercer, voyager, coopérer ? Et si, au lieu d’attendre la paix pour créer des relations, on créait des relations pour rendre une paix possible ? Six ans plus tard, l’hypothèse a été testée dans les pires conditions.

Ils ont tenu

Depuis 2020, le Moyen-Orient a connu assez de catastrophes pour les faire voler en éclats : le 7-Octobre, Gaza, le Hezbollah, l’Iran, les Houthis, l’effondrement du régime syrien. Les relations se sont refroidies. Certains projets ont ralenti. La normalisation populaire a souffert. Mais l’essentiel est là : les accords ont résisté.

Avec les Émirats surtout, les liens économiques et stratégiques ont tenu. Le commerce entre Israël et les partenaires des accords a dépassé 4,5 milliards de dollars en 2025. Ce qui pouvait apparaître en 2020 comme une opération diplomatique de circonstance est devenue une réalité régionale suffisamment solide pour traverser la pire crise au Moyen-Orient depuis des décennies. Le 7-Octobre aurait pu tuer les accords d’Abraham. Il a finalement démontré leur résilience.

Le 7-Octobre a aussi frappé une région qui changeait

On réduit trop souvent le 7-Octobre à sa seule dimension israélo-palestinienne. Elle est centrale. Elle ne suffit pas. L’attaque s’est produite au moment où les Émirats, Bahreïn et le Maroc avaient normalisé leurs relations avec Israël, et où une normalisation saoudienne devenait crédible. Le Hamas s’opposait à cette dynamique. L’Iran aussi.

Cela ne signifie pas que le Hamas a attaqué uniquement pour tuer les accords. Ses mobiles propres existent. Mais on ne comprend pas toute la portée régionale du 7-Octobre si l’on ignore ce qui était alors en train de se construire.

Deux visions du Moyen-Orient s’affrontent ici : l’une cherche à intégrer progressivement Israël dans son environnement régional ; l’autre fait encore de son isolement un objectif politique. Plusieurs États arabes ont choisi la première. Leurs opinions publiques, beaucoup moins. La résilience diplomatique doit désormais devenir une résilience sociale.

La paix par les intérêts — et par les sociétés

On a reproché aux accords d’Abraham d’être trop commerciaux. Je crois au contraire que c’est aussi l’une de leurs forces. Un traité entre diplomates peut être dénoncé par d’autres diplomates. Il devient plus difficile de revenir en arrière lorsque des entreprises travaillent ensemble, que des avions relient les capitales et que des intérêts technologiques et sécuritaires deviennent communs. C’est moins romantique qu’une conférence internationale. Mais c’est plus concret. Et les accords portent une ambition plus importante encore : coexistence, dialogue interreligieux, science, lutte contre la radicalisation. Autrement dit, changer progressivement le regard porté sur l’autre. Car une relation entre États n’est pas encore une paix entre sociétés. Mais elle peut en être le commencement.

La France les a salués sans changer de logiciel. Emmanuel Macron s’en est félicité. Presque froidement. Paris n’a surtout pas modifié sa grammaire régionale. La diplomatie française continue de penser la paix d’abord à travers le règlement du conflit israélo-palestinien et la solution à deux États.

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Les accords d’Abraham ont précisément rompu avec cette logique : pourquoi attendre que le conflit israélo-palestinien soit réglé pour commencer à faire la paix entre Israël et les pays arabes ?

Ils ont montré qu’on pouvait commencer tout de suite : se reconnaître, ouvrir des ambassades, commercer, coopérer, créer des intérêts communs.

La France continue pourtant largement à raisonner selon l’ancien ordre : Palestine d’abord, normalisation ensuite.

Or c’est précisément cette séquence que défendent, pour des raisons évidemment différentes, les régimes et les courants politiques arabes hostiles à la normalisation avec Israël : pas de relations avec Israël tant que la question palestinienne n’est pas réglée. C’est ce verrou que les accords d’Abraham ont fait sauter.

Syrie, Liban : attention aux photographies

J’entends déjà parler de la prochaine image : la Syrie dans les accords, puis le Liban.

Je souhaite évidemment que les accords s’élargissent. Je souhaite même qu’un jour la Syrie et le Liban puissent les rejoindre. Mais je ne crois pas qu’ils y soient prêts aujourd’hui. En Syrie, les négociations sécuritaires avec Israël sont importantes et doivent être encouragées. Mais un accord de sécurité n’est pas une normalisation.

La Syrie sort de décennies de dictature et de guerre. Mais elle ne sort pas pour autant de décennies d’endoctrinement anti-israélien et antisémite. Et son nouveau pouvoir est lui-même issu d’une histoire djihadiste. Les slogans antisémites, les appels à la violence contre les Juifs et les menaces contre Israël restent présents dans une partie de la société syrienne. Plus inquiétant encore : ils ont été entendus jusque dans les rangs de la nouvelle armée officielle. En août dernier, devant la citadelle de Damas, des soldats syriens en uniforme scandaient encore des menaces explicites contre les Juifs.

C’est précisément pourquoi je ne crois pas à une normalisation syrienne rapide. On peut changer de dirigeant en quelques jours. On peut signer un arrangement sécuritaire en quelques mois. On ne change pas aussi vite ce qu’un système a mis dans les têtes pendant des générations.

Le Liban est différent. Des étapes diplomatiques ont été franchies. Mais le Hezbollah, son désarmement, l’influence iranienne et le poids de décennies de confrontation rendent une véritable normalisation beaucoup plus complexe. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer. Au contraire : il faut préparer cette paix. Avant de demander « quel sera le prochain pays ? », il faudrait aussi demander : comment faire pour que ce pays soit réellement prêt à vivre en paix avec Israël ? Pas seulement son président. Son système, ses institutions, ses élites — et progressivement sa société. Et surtout, son éducation. Une ambassade peut ouvrir en quelques mois. Il faut parfois une génération pour désapprendre la haine.

L’Arabie saoudite, la pièce manquante

L’extension décisive reste Riyad. Une normalisation saoudienne changerait l’échelle des accords. Le 7-Octobre et Gaza ont bouleversé cette perspective. Riyad lie désormais toute normalisation à une perspective crédible pour un État palestinien. Mais la dynamique n’a pas disparu. La semaine dernière encore, les chefs militaires des États-Unis, d’Israël, d’Arabie saoudite, des Émirats, de Bahreïn, du Qatar, du Koweït, de Jordanie et d’Égypte se sont retrouvés discrètement en Allemagne pour parler de l’Iran et des menaces régionales. Regardez cette liste. Il y a quelques années, une telle réunion — même secrète — aurait semblé extraordinaire. Aujourd’hui, la coopération existe parfois avant même la reconnaissance officielle.

Deux Moyen-Orient possibles

Les accords d’Abraham n’ont pas réglé tous les conflits du Moyen-Orient. Personne ne pouvait sérieusement leur demander cela. Mais ils ont démontré quelque chose qui paraissait presque impossible : un pays arabe et Israël peuvent décider que leur relation ne sera plus entièrement prisonnière du conflit israélo-palestinien. Ils peuvent se reconnaître, se parler, commercer, coopérer — et progressivement cesser de considérer l’autre comme un ennemi éternel.

Pour quelqu’un qui a grandi en Syrie dans un monde où Israël n’était même pas nommé, seulement désigné comme « l’entité sioniste », ce changement n’a rien d’anecdotique.

Les accords d’Abraham m’avaient d’ailleurs donné de l’espoir. Ils m’avaient inspiré lorsque, en février 2023, quelques mois avant le pogrom du 7-Octobre, j’ai entrepris à mon tour ce voyage qui me paraissait autrefois inimaginable : aller en Israël. Je voyais des pays arabes ouvrir des ambassades, des avions relier Tel-Aviv à des capitales arabes, des Israéliens et des Arabes se rencontrer autrement que dans la guerre. Je me suis dit que si des États pouvaient commencer à briser les murs, peut-être pouvions-nous aussi le faire, individuellement.

Je sais ce que produit une société lorsqu’elle apprend à ses enfants que l’autre est un ennemi avant même qu’ils ne l’aient rencontré. C’est précisément pour cela que je crois à la logique des accords d’Abraham. Six ans après, ils ont traversé le 7-Octobre et les guerres qui ont suivi. Ils sont toujours debout. Leur prochain défi est peut-être plus difficile encore : faire descendre la paix des palais vers les sociétés. Dans la rue.

Car leur idée reste d’une simplicité redoutable : on ne fait pas la paix avec quelqu’un en continuant à apprendre à ses enfants à le haïr.

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