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Lutte contre l’islamisme : «Pourquoi l’interdiction des Frères musulmans est une fausse bonne idée»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Les députés ont adopté, le 22 janvier, une résolution appelant à inscrire les Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes. Mais l’interdiction du mouvement islamiste serait potentiellement contreproductive, estime l’ancienne diplomate Anne Coffinier.

Anne Coffinier est fondatrice de la Fondation Kairos pour l’innovation éducative-Institut de France.


En France, une avancée significative mérite d’être saluée en matière d’identification officielle de la dangerosité des Frères musulmans : une résolution vient être adoptée en séance publique par l’Assemblée nationale, le 22 janvier 2026, qui présente les Frères musulmans comme une menace idéologique et vise à les faire reconnaître comme organisation terroriste au niveau européen.

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Il faut dire que les Émirats arabes unis, par exemple, pressent depuis longtemps les États européens de déclarer hors la loi les Frères musulmans. La confrérie est interdite sur leur territoire, classée comme organisation terroriste, et Abou Dhabi vient d’aller plus loin encore en réduisant drastiquement les bourses accordées à ses ressortissants étudiant au Royaume-Uni, au motif que les universités britanniques seraient devenues des foyers de radicalisation islamiste. Les Etats européens sont hésitants à sévir réellement contre les Frères. Ainsi, l’Autriche est le seul Etat européen à avoir interdit les Frères musulmans, suite aux attentats de Vienne de 2020. La confrérie est en revanche proscrite en Russie et dans plusieurs pays musulmans que sont l’Arabie saoudite, le Bahreïn, l’Égypte et la Jordanie — mais bien sûr pas au Qatar, principal soutien du mouvement, ni en Turquie.

En France, certains des opposants les plus résolus au frérisme doutent de la pertinence d’une interdiction formelle. Florence Bergeaud-Blackler, notamment, souligne la redoutable habileté juridique de la confrérie. Les Frères prennent soin de ne jamais exister comme entité institutionnelle unique, rendant matériellement impossible toute dissolution globale. Ils se présentent comme une nébuleuse d’influence, sans structure centrale ni personnalité juridique identifiable. Leurs représentants se déclarent presque tous «anciens » membres, n’appartenant plus formellement au mouvement. En 2017, Amar Lasfar n’affirmait-il pas que l’UOIF, devenue Musulmans de France, ne faisait pas partie des Frères musulmans, tout en reconnaissant s’inscrire dans leur courant de pensée ?

Un tel choix ouvrirait à coup sûr un contentieux devant le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel et la CEDH, avec un risque élevé de censure pour atteinte aux libertés fondamentales.

Anne Coffinier

Or, en droit français, on ne peut interdire une idéologie, même si on n’en est pas loin pour le nazisme et l’antisémitisme. De plus, toute interdiction supposerait de caractériser des infractions précises, imputables à des structures ou à des dirigeants identifiés. La seule voie possible serait celle de dissolutions administratives ciblées, de fermetures de lieux, de poursuites pénales individuelles et de saisies de biens — ce qui ne suffirait pas en soi à faire disparaître l’idéologie frériste. Un tel choix ouvrirait à coup sûr un contentieux devant le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel et la CEDH, avec un risque élevé de censure pour atteinte aux libertés fondamentales. Il nourrirait en outre un discours victimaire dénonçant une prétendue « islamophobie d’État », susceptible de renforcer la radicalisation plutôt que de la contenir.

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Aujourd’hui cette difficulté apparaît déjà dans le champ scolaire. L’État cherche depuis trois ans à retirer le contrat d’association et les financements publics aux établissements privés musulmans les plus importants. Leurs dirigeants appartiennent pour la plupart à la FNEM (Fédération nationale de l’enseignement musulman) et à Musulmans de France, dont la FNEM est une émanation directe. Amar Lasfar, président d’Averroès à Lille, fut longtemps président de l’UOIF. À Al-Kindi de Lyon, la présidence est assurée par Mohamed Nazir Hakim, ancien vice-président de l’UOIF, dont des prises de position passées ont suscité de lourdes interrogations.

Cette fermeté est récente. Dans les années 2010, l’État encourageait au contraire l’institutionnalisation de l’enseignement musulman sur le modèle des autres cultes. La FNEM a été créée en 2014, avec l’appui du gouvernement Ayrault, et cette politique a été poursuivie avec énergie sous Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem. Averroès et Al-Kindi étaient déjà sous contrat avant cette période, mais d’autres établissements ont obtenu progressivement le contrat de l’État comme Ibn Khaldoun à Marseille à partir de 2014, Samarcande-IFSQY dès 2015 à Montigny-le-Bretonneux, Eva de Vitray à Mantes-La-Jolie à partir de 2017, ou encore Excellence en 2023 à Corbeil- Essonnes.

Plutôt qu’un geste symbolique, juridiquement fragile et potentiellement contreproductif, il serait plus utile de définir clairement ce qu’est l’islam politique jugé incompatible avec la République — et d’en tirer toutes les conséquences.

Anne Coffinier

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Depuis 2023 environ, le gouvernement veut afficher sa fermeté à l’égard de l’islamisme et a diligenté des contrôles dans les écoles musulmanes. Le contrat d’Averroès a été résilié par arrêté préfectoral le 7 décembre 2023, mais cette résiliation a été annulée par le tribunal administratif de Lille le 23 avril 2025 et la ministre Élisabeth Borne a alors annoncé interjeter appel. S’agissant d’Al Kindi, la préfète a résilié le contrat le 10 janvier 2025 mais l école a formé un recours qui n’a pas encore été jugé au fond. Rien n’indique que la décision de la préfète sera confirmée. En effet, si la volonté politique de montrer que le gouvernement sévit face aux écoles de la mouvance frériste est claire, les modalités de mise en œuvre sur le terrain de cette volonté politique sont très peu maîtrisées, tant la culture de ce type de démarche fait défaut à l’administration concernée. La maestria notoire des Frères musulmans en contentieux administratif et constitutionnel complique encore la situation pour un gouvernement qui ne manifeste plus le même niveau d’implication que Bruno Retailleau dans la lutte contre l’emprise islamiste sur la jeunesse. On cherche en vain quelles conséquences concrètes ont été tirées du coup de semonce que devait représenter la déclassification par Bruno Retailleau en mai 2025 du rapport Gouyette- Courtade sur l’islamisme politique en France, hormis les tentatives plus ou moins maladroites de résilier les contrats des deux plus grosses écoles musulmanes et la fin des subventions publiques par des collectivités locales comme la suspension par la Région et le Département de subventions accordées à Ibn Khadoun à Marseille. Le rapport avait pourtant établi que 21 écoles étaient connectées aux Frères musulmans, soit un total de 4200 élèves.

C’est dans ce contexte que l’idée d’interdire les Frères musulmans réapparaît dans les sphères gouvernementales françaises, à l’approche des élections. Mais plutôt qu’un geste symbolique, juridiquement fragile et potentiellement contreproductif, il serait plus utile de définir clairement ce qu’est l’islam politique jugé incompatible avec la République — et d’en tirer toutes les conséquences. Sans cette clarification, l’État continuera de multiplier les actes dispersés contre une nébuleuse qu’il peine à nommer, et donc à combattre efficacement.

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