La forêt domaniale de Tronçais, dans l’Allier, doit son existence à un ministre plus habitué aux arsenaux qu’aux futaies. Aménagée par Colbert, ministre de Louis XIV, elle est réputée pour abriter l’une des plus belles futaies de chênes d’Europe dont certains arbres sont plusieurs fois centenaires. Colbert est à l’origine de la rénovation et du reboisement de la forêt qui ont permis de créer une réserve de bois pour les chantiers de marine. Ce massif, l’un des plus beaux de France, s’étend aujourd’hui sur 10 583 hectares.
Chaque année en octobre a lieu la grande vente d’automne du bois de Tronçais, l’une des plus renommées pour le bois de merrain destiné à la tonnellerie, qui attire scieurs, mérandiers et tonneliers. Ce chêne prisé depuis le XVIIe siècle pour équiper des navires du roi finit aujourd’hui dans les barriques des plus grands crus, du Bordeaux au Cognac.
Une partie de la récolte, elle, ne sera jamais sciée en France.
À retenir
- 400 scieries de chênes ont fermé en France depuis 2005, emportant avec elles des générations de savoir-faire
- Les traders étrangers surenchérissent aux ventes publiques grâce à des marges plus larges que les scieurs français
- Le chêne français embarque en conteneur en Asie, revient transformé en parquet ou meubles, privant la France de 6 milliards d’euros de valeur ajoutée
Sommaire
Les enchères, où le prix fait la loi
Le mécanisme tient en quelques lignes, mais il pèse lourd sur les scieries. En France, la vente des grumes des forêts se fait par enchères, la matière part au plus offrant ; aujourd’hui, des traders étrangers participent à ces enchères avec des moyens financiers bien supérieurs à ceux des acquéreurs français. Un acheteur qui intègre le fret maritime et une main-d’œuvre de sciage moins onéreuse qu’en France peut se permettre de monter plus haut dans les enchères qu’une scierie locale, contrainte par des marges étroites et un fonctionnement en flux tendu. La grume prend alors la direction d’un port, puis d’un conteneur.
Quand la scierie ferme, c’est tout un savoir-faire qui s’éteint avec elle.
Selon des questions parlementaires relayant les chiffres de la filière, 400 scieries de chênes auraient disparu en France depuis 2005, et la filière bois aurait perdu 50 000 emplois en dix ans. Ce n’est pas qu’une question de mètres cubes. Le chêne ne produit pas le même bois selon qu’il ait poussé en forêt de Tronçais ou dans le Morvan, ce qui joue sur les caractérisations et, souvent, sur les prix, un savoir que seuls des scieurs installés depuis des générations savent vraiment lire.
Des parades, mais des trous dans la raquette
Face à la pression, l’État et l’ONF ont fini par réagir. Un décret du 12 septembre 2015 a réservé des lots de chêne mis en vente par l’ONF aux entreprises titulaires du label « Transformation Union européenne », mais les lots issus des forêts privées ne sont pas concernés par cette mesure. C’est précisément en forêt privée qu’une bonne partie de la bataille se joue. La filière a aussi misé sur les contrats d’approvisionnement pluriannuels, qui assurent un approvisionnement en bois défini à l’avance et offrent une visibilité aux entreprises françaises face à des marchés fluctuants.
La pression, elle, n’a jamais vraiment cessé.
Le contrat signé entre l’État et l’ONF pour la période 2021-2025 fixe d’ailleurs un objectif de 75 % des volumes mobilisés en forêt domaniale vendus par contrat, contre 35 % en forêt communale. Reste que ces engagements ne couvrent qu’une partie du chêne mis en marché chaque année. Les lots labellisés et les contrats réservés restent des digues, pas des barrages.
Ce que le client final paie au bout
Le chêne qui embarque en conteneur ne disparaît pas de l’économie française, il y revient simplement transformé ailleurs. Une partie repart, une fois sciée, poncée et assemblée à des milliers de kilomètres, sous forme de parquet ou de meubles qui atterrissent ensuite dans les rayons français. Une partie de la valeur ajoutée de la filière bois échappe ainsi au pays, contribuant selon des parlementaires à hauteur de 6 milliards d’euros au déficit du commerce extérieur. L’acheteur d’un parquet en chêne massif ignore souvent que l’arbre a poussé à quelques kilomètres de chez lui, avant de faire un aller-retour de l’autre côté du globe.
Les ventes de bois sur pied de cet automne se tiennent, en ce moment, dans les forêts françaises.
Le paradoxe s’arrête pourtant aux portes de la tonnellerie. L’année 2024 a marqué la fin d’un cycle favorable aux ventes de tonneaux, dont la France reste le principal producteur et exportateur mondial, avec son chêne de futaie régulière. Sur ce segment précis, la valeur ajoutée reste française, du merrain jusqu’à la barrique. Le chêne planté sous Colbert, lui, continue de vieillir tranquillement à Tronçais, en attendant les prochaines enchères d’automne.
Sources : senat.fr | couleuvre-troncais.fr | assemblee-nationale.fr


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