Au nord-est de Verdun, une forêt épaisse recouvre aujourd’hui un sol qui n’a jamais eu le droit de redevenir un champ. Depuis 1919, la loi française interdit d’y remettre la charrue, d’y bâtir une maison ou d’y semer quoi que ce soit sur des dizaines de milliers d’hectares classés « zone rouge ». Cette appellation recouvre, en tout, 120 000 hectares étalés sur onze départements, un territoire jugé trop dangereux pour y laisser revenir la vie civile. Un siècle plus tard, l’interdiction n’a jamais été totalement levée sur les secteurs les plus touchés, et le sol continue de rendre ce qu’on lui a enfoui.
À retenir
- 120 000 hectares autour de Verdun sont classés en zone rouge depuis 1919 et interdits à toute activité agricole ou résidentielle
- Le gel hivernal fait remonter naturellement à la surface les obus enfouis, nécessitant des collectes annuelles de 500 tonnes de munitions
- Au rythme actuel des opérations de déminage, il faudrait 700 ans pour éliminer complètement tous les explosifs du sol français
Sommaire
Une forêt plantée sur des cratères
Marcher dans la forêt domaniale de Verdun, c’est marcher sur un relief qui n’a rien de naturel. Le sol se creuse et se bosselle tous les quelques mètres, vestige de millions d’impacts d’obus jamais nivelés. Un paysage lunaire de 120 000 hectares où la moindre trace de végétation avait disparu, constitué pour l’essentiel de trous d’obus remplis d’eau boueuse, d’amas de métal : c’est ce que décrivaient les premiers arpenteurs venus constater les dégâts après l’armistice.
Les panneaux d’interdiction jalonnent les chemins forestiers. Rester sur le sentier n’est pas une simple recommandation de prudence. Il est conseillé de rester sur les sentiers balisés en raison du grand nombre d’engins explosifs encore présents, précise la documentation officielle sur ce massif entièrement replanté après dix années de désobusage. Un responsable régional du déminage résumait la difficulté en une phrase : « la dépollution absolue des forêts de Verdun par détection électromagnétique est une quasi-impossibilité, du fait de la forte proportion d’éclats, de barbelés et autres ferrailles présentes dans le sol ».
Chaque hiver, le même phénomène se répète sous la terre meusienne. L’eau contenue dans le sol gèle, se dilate, puis dégèle au printemps en laissant des vides. Ce mouvement répété pousse lentement vers la surface tout objet plus dense que la terre qui l’entoure, obus compris. Des obus qui n’ont pas explosé, enfouis sous des mètres de terre, finissent par être découverts et des bombes sont mises à nu lors de terrassements ou par effet du gel, voire des vibrations, même si elles sont plus denses que le sol.
Le mécanisme est mécanique, pas mystérieux. Mais il rend toute promesse de dépollution définitive illusoire : tant qu’il y aura des hivers, il y aura des remontées. Chaque année ramène ainsi son lot de carcasses métalliques que les promeneurs et les agents de l’Office national des forêts signalent aux services compétents, sans jamais y toucher.
Les démineurs, une course qui ne finit jamais
La Sécurité civile française entretient un service dédié à cette menace centenaire. Chaque année, plus de 500 tonnes d’engins explosifs sont collectées et détruites par les démineurs sur l’ensemble du territoire, un chiffre confirmé par plusieurs sources officielles qui l’établissent entre 450 et 500 tonnes selon les années. Une partie de ces munitions, entre 5 et 10 % selon les estimations, contient encore des agents chimiques datant de la Première Guerre mondiale.
Depuis la création du service en 1945, le bilan cumulé donne le vertige. Plus de 660 000 bombes, 13,5 millions de mines et 24 millions d’obus et autres explosifs ont été dégagés sur le sol français. Autour de Verdun spécifiquement, certaines estimations non officielles évoquent des centaines de tonnes de munitions extraites du sol chaque année, un rythme qui n’a jamais vraiment faibli depuis un siècle.
À cette cadence, la fin des opérations n’est pas pour demain. Environ 500 tonnes de munitions sont encore collectées chaque année en France par la seule Sécurité civile, dont 5 à 10 % de chimiques, et 700 ans seraient nécessaires pour débarrasser définitivement les anciens champs de bataille. Sept siècles. C’est le temps qu’il faudrait, au rythme actuel, pour nettoyer ce qui reste.
Un statut qui n’a jamais été levé sur les secteurs les plus chargés
La zone rouge n’a pas gardé sa taille initiale. Au 6 avril 1919, elle couvrait 178 511 hectares, et en huit ans, plus de 70 % de cette surface a été désobusée, nettoyée et peu à peu déclassée pour être rendue à l’agriculture et à l’urbanisme. Sur ce total, le noyau dur autour de Verdun n’a en revanche jamais retrouvé de vocation agricole ni résidentielle. La propriété de ces terrains a basculé du privé vers l’État par la loi du 17 avril 1919, qui organisait leur rachat aux paysans dont la remise en culture aurait coûté plus cher que la valeur du terrain lui-même.
Les anciennes parcelles agricoles furent interdites à la reconstruction et à l’agriculture à cause des explosifs, des munitions chimiques et non explosées dont le sol était truffé, ainsi qu’à cause de la pollution microbienne des sources et des sols. Aujourd’hui, la forêt domaniale autorise la promenade sur sentiers balisés et, ponctuellement, la chasse encadrée. Construire, cultiver ou habiter y reste proscrit.
Six communes de la Meuse incarnent à elles seules cette confiscation devenue permanente. Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre portent le statut de « communes mortes pour la France », et existent ainsi de manière administrative avec un maire et un conseil municipal. Ce maire n’est pas élu : il est nommé par le préfet, gère un budget modeste, et tient un registre d’état civil bloqué à zéro habitant depuis plus d’un siècle.
Certains points du secteur portent des marques chimiques bien plus violentes que le reste de la zone. Dans la forêt de Spincourt, à une vingtaine de kilomètres de Verdun, une clairière connue sous le nom de « place à gaz » a servi à détruire des munitions toxiques dans les années 1920. Entre 1926 et 1928, 200 000 obus allemands « à croix bleue » y ont été désamorcés, et un siècle plus tard, la terre est encore brûlée à cœur, affichant des concentrations d’arsenic représentant entre mille et dix mille fois la dose naturelle. 99 % des espèces animales qui s’aventurent dans ce sol y succombent, un chiffre qui explique pourquoi aucun projet de reconversion agricole n’a jamais été sérieusement envisagé sur ce type de parcelle.
Sources : x.com | france3-regions.franceinfo.fr


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