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Au flanc d’une colline de Sicile s’étend depuis 1984 un linceul de béton blanc de 85 000 m² coulé sur les ruines d’un village dont les rues sont restées dessous

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Une dalle de béton blanc s’étend depuis 1984 au flanc d’une colline de la province de Trapani, sur environ 85 000 m². Le chantier a alors commencé, pas fini : la coulée sera interrompue cinq ans plus tard, puis reprise, puis achevée en 2015 seulement. Sous ce ciment, les fondations, les meubles et les objets du quotidien d’un village entier sont restés à leur place exacte.

Ce village s’appelait Gibellina.

À retenir

  • Le séisme du 15 janvier 1968 détruit Gibellina et ses villages voisins en quelques secondes, laissant des dizaines de milliers de sans-abri.
  • L’artiste Alberto Burri recouvre les ruines d’une dalle de béton blanc de 1,50 m de hauteur maintenue par treillage, dont les fissures reproduisent le plan urbain préexistant.
  • Les travaux durent 31 ans : débutés en 1984, interrompus en 1989, achevés seulement en 2015 après la mort de Burri en 1995.

Sommaire

  1. Un séisme qui efface Gibellina en quelques secondes
  2. Trente et un ans pour couler une seule dalle
  3. Marcher dans les rues d’un village qui n’existe plus
  4. Gibellina Nuova, une ville neuve à côté du silence

Un séisme qui efface Gibellina en quelques secondes

Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1968, un tremblement de terre d’une magnitude 6,5 sur l’échelle de Richter ébranle toute la vallée du Belice, au sud-ouest de la Sicile. Gibellina, avec plusieurs villages voisins, disparaît en quelques secondes sous les décombres. Le bilan humain de cette nuit-là reste discuté selon les sources consultées, mais des dizaines de milliers d’habitants se retrouvent sans toit du jour au lendemain. Les ruines, elles, ne seront ni relevées ni déblayées : les ruines de la vieille ville sont laissées à l’abandon jusqu’au début des travaux du Cretto en 1984.

Le sol s’étant révélé instable, Gibellina n’est pas reconstruite sur place ; une nouvelle ville, Gibellina Nuova, est bâtie à proximité. Cette ville neuve est conçue par des artistes et des architectes italiens de renom.

Trente et un ans pour couler une seule dalle

En 1980, Alberto Burri et d’autres artistes reconnus de la scène internationale sont invités à Gibellina Nuova par le maire Ludovico Corrao pour créer des œuvres offertes à la ville nouvelle. Mais le maître accepte l’invitation tout en préférant intervenir sur les ruines de l’ancienne ville, en prévoyant de recouvrir les décombres d’une coulée de béton blanc rassemblée en blocs et maintenue par un treillage, laissant les fissures libres de dessiner le tracé des rues principales du plan urbain préexistant. C’est cette idée, et aucune autre, qui va occuper Burri jusqu’à sa mort.

La première coulée de ciment tombe en 1984.

Les fonds manquent vite. Il entame le versement de ciment blanc sur les décombres de la vieille ville, mais le projet ne parvient pas à obtenir suffisamment de financement, et en 1989 les travaux s’arrêtent avec seulement un tiers du projet achevé. Burri meurt en 1995, le projet encore inachevé. Il faudra attendre une seconde phase de travaux, entre 2011 et 2015, conclue par l’inauguration du 17 octobre 2015, pour le centenaire de la naissance de Burri.

Le résultat final tient dans quelques chiffres : des dimensions de 1,50 mètre de hauteur sur un rectangle de 350 mètres par 280 mètres. Vu du ciel, l’ensemble ressemble à un immense puzzle craquelé, posé à même la pente de la colline.

Marcher dans les rues d’un village qui n’existe plus

Les fissures entre les blocs ne sont pas décoratives : elles sont brisées par de profondes crevasses qui créent des chemins praticables correspondant approximativement au tracé des rues de l’ancienne ville. On peut aujourd’hui les emprunter librement, en suivant le même itinéraire que les habitants empruntaient avant 1968. Le silence y est presque total, seulement troublé par le vent qui glisse sur le ciment blanc.

Sous les pieds, rien n’a bougé depuis 1968.

Le Cretto n’a rien déblayé : sous la dalle, tout est resté en place. Des gravats de bâtiments, mais aussi des meubles, des ustensiles et des jouets, sont également restés sous le ciment du Cretto.

Gibellina Nuova, une ville neuve à côté du silence

Pendant que les blocs blancs recouvraient les ruines, Gibellina a été reconstruite à environ 20 kilomètres de l’emplacement d’origine de la vieille ville. Des artistes et architectes italiens de renom ont participé à sa conception. Aujourd’hui, près de deux mille œuvres d’art contemporain y sont disséminées entre rues et places.

Le Cretto lui-même ne fait pas l’unanimité chez les Siciliens qui ont vécu le séisme ou en ont hérité la mémoire : la portée évocatrice et commémorative du monument reste limitée par l’absence de contextualisation, et n’est pas pleinement reconnue par les habitants, qu’ils aient vécu ou non le séisme.

Sources : westofsicily.com | fondazioneburri.org

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