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Les morénistes allemands enchaînent les travailleurs et les jeunes à la politique de droite de Die Linke

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Capture d'écran d'un article de Klasse Gegen Klasse (Classe contre classe) l’organe de RIO sur les élections du Land de Berlin. Son titre: « Die Linke remporte une nette victoire à Berlin, mais on ne peut faire confiance à une coalition Die Linke–SPD–Verts ».

Suite à sa victoire aux élections du Land de Berlin, Die Linke (Parti de gauche) se prépare à former un gouvernement de coalition avec le Parti social-démocrate (SPD) et les Verts, qui non seulement ne mettra pas fin au cours droitier suivi dans la capitale, mais le renforcera. Lors de son congrès extraordinaire de vendredi dernier, les délégués ont voté à une large majorité pour l'ouverture de discussions exploratoires avec ces deux partis. La candidate tête de liste Elif Eralp a déclaré que Die Linke avait une « immense responsabilité » que le parti devait à présent assumer. Le SPD et les Verts ont depuis accepté eux aussi de mener des discussions exploratoires.

Le groupe moréniste RIO (Organisation révolutionnaire internationaliste), dont les membres ont rejoint die Linke et son organisation de jeunesse en début d'année, joue un rôle particulier dans ce dispositif. S’il dénonce ouvertement une coalition gouvernementale de Die Linke, du SPD et des Verts, il incite simultanément l'opposition à rester au sein de Die Linke et à renforcer ce qu'il appelle ses « forces de gauche ». Le propre bilan qu’il fait de Die Linke – coupes dans les budgets sociaux, réarmement, privatisations et montée en puissance du parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l'Allemagne) – ne lui fait pas prôner une rupture politique. Au contraire, il enchaîne les travailleurs et les jeunes à un parti dont il connaît parfaitement l’orientation politique de droite et anti-ouvrière.

Le congrès extraordinaire de Die Linke a clairement défini sa conception de la «responsabilité». Die Linke ne se contente pas de s'allier à des partis qui veulent le réarmement, l’expulsion des immigrés et les coupes sociales; il participe lui-même à cette politique. En témoignent son bilan à Berlin et dans d'autres Länder, tout comme son orientation en matière de politique étrangère et militaire.

Au Sénat de Berlin (le pouvoir exécutif du Land) où le PDS, prédécesseur de Die Linke, a gouverné en coalition avec le SPD, les deux partis ont imposé des coupes budgétaires massives dans le secteur public entre 2002 et 2011, entraînant des suppressions d'emplois et la privatisation d'une grande partie du parc de logements sociaux. Cette politique a été poursuivie par la coalition SPD-Die Linke-Verts, de 2016 à 2021. Malgré la victoire électorale de Die Linke pour lequel ont voté de nombreux travailleurs et jeunes, y voyant un moindre mal, ce fait est largement connu. Dans sa couverture actuelle de la formation du gouvernement, même l'émission d'information Tagesschau rappelle que Die Linke était à l'époque « en partie responsable de la vente de dizaines de milliers de logements sociaux » et d'une « politique d'austérité rigoureuse ».

Le parti s'est également intégré de plus en plus à la politique officielle en matière de militarisme. En 2025, les députés de Die Linke membres des gouvernements des Lands de Brême et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, ont voté au Bundesrat (la chambre haute du Parlement) en faveur de la réforme constitutionnelle finançant le vaste programme de réarmement. Dès 2013, son porte-parole pour les affaires étrangères à l'époque, Stefan Liebich, avait participé à l'élaboration du document stratégique « Nouvelle puissance – Nouvelle responsabilité », qui préconisait un rôle international et militaire plus actif pour l'Allemagne. Ce document a jeté les bases du retour du militarisme allemand et de la nouvelle politique de guerre que Die Linke a, dans ses fondements, toujours soutenue depuis.

Le dernier congrès de Die Linke à Berlin à poursuivi ce cours. Cela s'est particulièrement manifesté lors du débat sur l'antisémitisme qui occupe depuis les élections une place centrale dans la campagne de diffamation menée contre les voix pro-palestiniennes et critiques d'Israël dans ce parti. Une campagne qui vise à discréditer et à criminaliser toute opposition au génocide de Gaza en la traitant d'« antisémite ».

La direction de Die Linke se joint elle-même au concert de protestations qui agite la sphère politique et médiatique. Kerstin Wolter, coprésidente de la section berlinoise, a reconnu des «erreurs » de la part de son parti. Lors du débat sur le Moyen-Orient, elle a déclaré que des propos avaient été tenus qui avaient franchi la ligne rouge et effrayé la communauté juive. Ces propos n'avaient pas été tenus au nom de Die Linke, a-t-elle insisté, et le parti devait se pencher sur les cas concernés.

Eralp a tenu le même discours. «Les Juifs doivent se sentir en sécurité dans notre ville », a-t-elle déclaré, comme si critiquer Israël menaçait la vie des Juifs berlinois. Elle a également annoncé vouloir « renforcer la diversité de la vie juive et lutter contre l'antisémitisme ». Parallèlement, elle a de nouveau condamné les propos tenus lors d'un rassemblement de Die Linke à Neukölln , où un rappeur avait scandé «Mort aux FDI» pour dénoncer le rôle de l'armée israélienne dans le génocide des Palestiniens. De tels propos, a-t-elle affirmé, étaient inacceptables.

Avant même le début des négociations de coalition, la direction du parti indique clairement qu'elle est prête à museler les voix dissidentes en son sein afin de prouver sa capacité à gouverner. La marche à droite de Die Linke ne lui est pas imposée de l'extérieur. Elle l'opère de son propre chef et est prête à diriger une coalition Die Linke-SPD-Verts, foncièrement de droite et hostile aux travailleurs.

C’est précisément dans ce contexte que le rôle de RIO prend une importance particulière. L’organisation connaît parfaitement le caractère réactionnaire d’un tel nouveau gouvernement. Ses propres articles, depuis les élections, ressemblent par endroits à une dénonciation de Die Linke.

Dans sa publication en ligne Klasse Gegen Klasse, RIO écrit: « Même Die Linke reconnaît que, dans les conditions actuelles, les coupes budgétaires seront difficilement évitables. Un Sénat dirigé par Die Linke risque donc de reproduire l’expérience du Sénat SPD-PDS des années 2000, qui a réduit les dépenses au maximum et procédé à des privatisations massives, à l’externalisation et à des baisses de salaires. »

RIO rappelle qu'après le référendum sur l'expropriation de Deutsche Wohnen et d'autres sociétés de logement social, le Sénat SPD-Die Linke-Verts avait traîné les pieds pour mettre en œuvre la décision. L'organisation s'interroge sur les raisons pour lesquelles une nouvelle version de ce gouvernement agirait différemment, étant donné que le SPD et les Verts ont simultanément œuvré pour le réarmement au niveau national. RIO est également parfaitement consciente de la politique pro-militariste de Die Linke, citant notamment les votes au Bundesrat des membres de ce parti faisant partie des gouvernements des Lands à Brême et dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, en faveur des crédits de guerre.

RIO souligne également le rôle réactionnaire de Die Linke dans la montée de l'AfD. En Thuringe, note l'organisation, la politique gouvernementale menée par un ministre-président de Die Linke n'a pas empêché l'essor de l'AfD, mais lui a au contraire « pratiquement ouvert la voie ».

RIO décrit les partenaires de coalition potentiels que die Linke courtise à Berlin, le SPD et les Verts, comme des « partis favorables au réarmement, à l’expulsion d’immigrés et aux coupes budgétaires ».

Ainsi, RIO sait parfaitement à quel parti elle a affaire. Elle sait qu'au pouvoir Die Linke a baissé les salaires, supprimé des emplois, privatisé le logement et mené des attaques sociales massives. Elle sait qu'il contribue à soutenir le plus grand réarmement allemand depuis Hitler. Elle sait que cette politique n'empêche pas la montée de l'extrême droite, mais lui prépare le terrain.

Pourtant, la conclusion que RIO en tire est que les travailleurs et les jeunes ne doivent pas rompre avec ce parti ni s'organiser politiquement indépendamment de lui.

C'est tout le contraire.

RIO affirme que le « rôle de Die Linke » doit se situer « dans l'opposition ». C'est là, selon elle, que ce parti peut lutter pour les expropriations, organiser des mobilisations et appeler à la grève politique. Le caractère de classe d'un parti se trouve ainsi réduit à la question de quels sièges il occupe au parlement. Ce même parti qui, au pouvoir, impose des coupes budgétaires et des réarmements, se trouve soudainement transformé, dans l'opposition, en instrument de lutte des classes.

Un second article de RIO, publié après les élections, explicite encore davantage cette orientation. Les opposants à un gouvernement de coalition sont incités à s'organiser au sein des structures de Die Linke et de son organisation de jeunesse. Il s'agit de déposer des motions, de faire pression sur les députés et d'organiser des votes au sein des « organisations de base ». RIO décrit le réseau de « la gauche au sein de Die Linke » comme un possible « point de départ important » pour l'opposition.

C’est là le cœur de la politique de RIO. Le discours sur le renforcement des « forces de gauche » au sein de Die Linke vise à empêcher la rupture politique nécessaire d’avec ce parti et une véritable lutte contre la politique de casse sociale et de guerre.

RIO présente Die Linke comme une organisation « contradictoire » qui bien que menant une politique de droite peut être forcée à changer de cap sous la pression d’en bas, les mobilisations de rue et le renforcement de sa base supposément de gauche. Il fournit ainsi une couverture de gauche à un parti capitaliste qui s'apprête à revenir au pouvoir.

En réalité, Die Linke n'a rien de progressiste et on ne peut pas plus changer sa nature par la «pression d'en bas » que celle de n'importe quel autre parti capitaliste.

Ce parti a ses racines dans le SED, le parti stalinien au pouvoir dans l’ex-RDA (Allemagne de l'Est), qui a opprimé la classe ouvrière pendant des décennies et organisé la restauration capitaliste de 1989-1990. Avec la chute du mur de Berlin, la bureaucratie stalinienne s'est transformée en force bourgeoise, s’est attribuée des droits de propriété et s'est intégrée à l'État allemand réunifié. Elle a porté par là le caractère nationaliste et antimarxiste du stalinisme à sa conclusion ultime.

Face à l'intensification de la résistance aux conséquences de l'Agenda 2010 du gouvernement Schröder, le PDS, successeur du SED, a fusionné en 2007 avec l'Alternative électorale pour le travail et la justice sociale (acronyme allemand WASG) pour former Die Linke, afin d'absorber et de neutraliser cette résistance. La WASG était une alliance d'anciens responsables du SPD et de responsables syndicaux qui craignaient que, du fait de sa politique de droite, le SPD ne soit plus en mesure de réprimer la lutte des classes. Depuis, Die Linke est devenu un pilier du système capitaliste et joue un rôle clé pour la classe dirigeante en canalisant et en réprimant la montée de la résistance politique et sociale.

Le fait que Die Linke ait remporté de nombreuses voix à Berlin et qu’il y a aussi des ouvriers, des jeunes et des membres dans ses rangs qui souhaitent sincèrement lutter contre le réarmement, les coupes budgétaires ou le génocide à Gaza, ne change rien. C’est précisément ces couches que RIO cherche à désarmer politiquement. Au lieu de leur expliquer que leur opposition est incompatible avec la politique et la nature de Die Linke, elle les incite à rester au sein de ses structures et à y lutter pour un cours prétendument différent.

C’était précisément l’objectif de l’entrée de RIO dans Die Linke en début d’année. À l’époque, l’organisation avait explicitement déclaré vouloir renforcer les « forces de gauche » au sein du parti. Elle savait déjà, que Die Linke avait soutenu le réarmement et que sa direction était favorable à de nouvelles coalitions gouvernementales avec le SPD et les Verts.

Auparavant, Klasse Gegen Klasse avait attaqué Die Linke pour ses coupes budgétaires, ses externalisations, ses expulsions et ses violences policières, et avait décrit sa profonde intégration à l'État. Son rôle n'a pas changé, comme RIO le reconnaît à présent. Pourtant, cette tendance pseudo de gauche est depuis devenue partie intégrante de Die Linke.

Cette orientation n'est ni un malentendu ni une erreur tactique. Elle correspond à l'orientation sociale et historique de RIO.

RIO n'est pas un mouvement ouvrier trotskyste, mais s'inscrit dans la tradition du morénisme, un courant qui a rompu avec la Quatrième Internationale en 1953 et qui, tout au long de son histoire, s'est adapté à maintes reprises aux forces bourgeoises et petites-bourgeoises. Dès la fin des années 1950, l'organisation de Nahuel Moreno, Palabra Obrera (Parole ouvrière) a pratiqué un entrisme systématique dans le mouvement péroniste, nationaliste bourgeois. Elle a même adopté l’étendard péroniste et s'est officiellement placée « sous la discipline » de Juan Perón.

Depuis, les successeurs politiques de Moreno, en Amérique latine comme à l'international, ont systématiquement subordonné la perspective indépendante de la classe ouvrière aux forces bourgeoises nationalistes et résolument pro-capitalistes. Tout au long de cette période, une même question fondamentale et décisive s'est posée: l'opposition croissante des travailleurs et des jeunes doit-elle s'organiser indépendamment des partis capitalistes et des syndicats établis, ou doit-elle être contenue au sein de leurs structures ?

RIO opte clairement pour ce dernier cours.

Ce cours correspond aux intérêts des couches petites-bourgeoises aisées qui constituent le milieu social dont les organisations pseudo de gauche tirent leur orientation politique. Elles emploient un discours radical sur la « lutte des classes », la « révolution » et la « pression de la rue », tout en rejetant la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière contre les partis et institutions capitalistes « de gauche » établis.

La victoire électorale de Die Linke à Berlin met en lumière le rôle de ce type de politique. Nombre de travailleurs et de jeunes ont voté pour Die Linke par opposition à l'Union chrétienne-démocrate (CDU), à l'AfD, à la flambée des loyers, aux coupes budgétaires dans les services sociaux et au militarisme. La direction du parti exploite désormais ces voix, avec le soutien de ses sympathisants pseudo de gauche, pour préparer la formation d'un gouvernement régional de coalition entre le SPD et les Verts et étouffer toute lutte politique indépendante contre cela.

Cela démasque la formule de RIO parlant de « forces de gauche » au sein Die Linke, comme une imposture réactionnaire. Elle ne vise pas à faire évoluer Die Linke vers la gauche mais à empêcher les couches qui s’opposent à ces attaques de tirer les conclusions politiques nécessaires de sa politique de droite et de développer une perspective socialiste indépendante. C'est précisément là tout le but de cette orientation vers une « gauche au sein de Die Linke ». Il ne s'agit pas de libérer la classe ouvrière de l'emprise de Die Linke, mais de protéger celle-ci – et par là même le capitalisme et l'impérialisme allemands en général– contre la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 30 septembre 2026)

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