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La question circule, et elle mérite mieux qu'une moue : et si l'électeur historique du RN se remettait à aimer Jordan Bardella, précisément à cause de ce qu'on lui reproche ? Elle est sérieuse. Elle est aussi réfutable, et c'est le RN lui-même qui l'a réfutée — en 2013, par la bouche de l'un de ses cadres.
D'abord, remettons le dossier d'aplomb. Personne n'a compris quoi que ce soit : Mediapart a publié des pièces et revendique une authentification, l'intéressé parle de montages et a déposé deux plaintes, aucun juge n'a rien dit. Ce qu'on peut analyser aujourd'hui n'est pas l'effet d'un fait établi. C'est l'effet d'un soupçon. La nuance n'est pas de confort : elle est la différence entre une analyse et une assignation.
Ensuite, l'arithmétique. Retrouver confiance suppose en avoir perdu. Or la dernière mesure disponible chez les sympathisants du parti donnait à M. Bardella 97 % d'opinions favorables. Mes chers libertariens de l'Absurdistan, on ne regagne rien à 97 %. Le plafond est le plafond. Ce qui peut encore monter, ce n'est pas l'adhésion, c'est la ferveur — et la ferveur ne fabrique pas une voix de plus, elle réchauffe celles qui sont déjà là.
Vient la pièce que personne ne cite, et qui tranche. En décembre 2013, Louis Aliot explique que l'antisémitisme est la seule barrière qui empêche les Français de voter pour son parti, et que la lever libérerait tout le reste — c'est la formule rapportée par l'historien Marc Knobel. Amai. Treize ans de stratégie tiennent dans cette phrase. Toute la dédiabolisation en découle : l'exclusion du père en 2015, la police du vocabulaire, les costumes, les voyages en Israël. Le parti n'a pas baissé cette barrière par conviction tardive. Il l'a baissée parce qu'il avait calculé qu'elle lui coûtait une élection.
Et il avait raison. Regardez de quoi son électorat est fait aujourd'hui. Une étude Fondation Jean-Jaurès–Ipsos–Cevipof–Le Monde publiée le 15 mai dernier le découpe en quatre familles : les libéraux identitaires, 34 %, noyau idéologique ancien, âgé, stable ; la France oubliée, 21 %, bloc populaire historique ; la France glissante, 23 %, peu politisée, hésitante ; la droite radicale opportuniste, 22 %, ralliement récent et stratégique.
Faites l'addition, amis libertariens. Quarante-cinq pour cent de cet électorat — les glissants et les opportunistes — est arrivé après que la barrière a été abaissée, et parce qu'elle l'avait été. C'est exactement la fraction qui transforme un premier tour à 35 % en second tour à 53 % — les ordres de grandeur mesurés en novembre dernier. Ce sont des gens qui n'ont pas voté pour une famille de pensée : ils ont voté parce que le prix social du bulletin avait baissé.
Reste le fond de vérité que la question flaire, et il faut le dire sans ironie. Il existe dans cet électorat un résidu mesuré : une enquête AJC-Ifop de 2022 relevait que 39 % des électeurs de Marine Le Pen jugeaient que les Juifs ont trop de pouvoir économique et financier, contre 26 % de l'ensemble des Français. Ce résidu est réel. Mais « pas disqualifiant » ne veut pas dire « attirant » — et ce résidu se situe à l'intérieur des 34 % qui votent déjà, pas au-dehors.
Alors l'hypothèse ? Elle décrit une sensation exacte et en tire une conclusion fausse. La sensation, on l'a vue à La Seyne-sur-Mer dès mardi : les fidèles se resserrent, ravis qu'on s'acharne sur leur homme, et ce resserrement ne coûte rien. La conclusion, elle, confond un plaisir et un bénéfice. Un parti qui gagne en intensité ce qu'il perd en extension n'a pas progressé : il a échangé une majorité contre une ferveur.
Mes chers lecteurs sans tableur, voilà le vrai enjeu de cette affaire, et il n'est pas moral, il est comptable. Le RN n'a pas peur que sa base le lâche — elle ne le lâchera pas. Il a peur que les quarante-cinq pour cent se souviennent pourquoi, pendant trente ans, ils ne votaient pas pour lui




























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