En réclamant la démolition de la flèche de la cathédrale de Strasbourg, le jacobin Téterel a littéralement provoqué l’arrivée à son sommet d’un bonnet rouge de plus de 10 mètres. Ce n’est ni la ferveur des fidèles ni l’admiration pour la pierre taillée qui a retenu les démolisseurs, mais une affaire de budget et un calcul de propagande. La tour a survécu en changeant d’habit.
Le 24 novembre 1793, la flèche a failli disparaître.
À retenir
- Le club des Jacobins réclame la démolition de la flèche le 24 novembre 1793.
- Les élus jugent la démolition trop coûteuse et préfèrent un symbole révolutionnaire.
- Un bonnet rouge en tôle de plus de 10 mètres est posé au sommet en juin 1794.
Sommaire
Une motion de club, pas un décret
Le procès-verbal de la séance des Jacobins, cité par l’historien Rodolphe Reuss dans son ouvrage de 1888 sur la cathédrale pendant la Révolution, ne laisse aucune ambiguïté. Téterel, que des récits locaux présentent comme officier municipal, y « fait la motion de faire abattre la tour de la Cathédrale jusqu’à la plate-forme ». Les Représentants et un certain Bierlin l’appuient.
La motion n’est pas adoptée dans son ensemble. Le 25 novembre, un arrêté des commissaires de la Convention met la municipalité en demeure de faire abattre « dans la huitaine » les statues de pierre qui entourent le temple de la Raison. On se contente donc de s’en prendre à celles de la façade. D’après Wikipédia, 235 d’entre elles sont détruites les 7, 8 et 9 décembre 1793.
Une tradition, rapportée par Reuss d’après Friesé, Schneegans et Strobel, veut que Téterel ait relancé l’idée devant le Conseil municipal, en alléguant que la flèche blessait le sentiment d’égalité. Reuss précise pourtant n’en avoir trouvé aucune trace dans les procès-verbaux, de sorte que seule la motion du club est attestée.
Les récits populaires brouillent d’ailleurs ces dates. La Fondation de l’Œuvre Notre-Dame place la demande de démolition en 1794. Certains guides évoquent un conseil municipal très agité en avril de cette année-là. Seule la séance du 24 novembre 1793 repose sur le procès-verbal du club que cite Reuss.
Trop cher, et bien plus utile debout
La réponse des élus, telle que la rapporte Reuss, ne fait appel ni à la foi ni à l’esthétique. Démolir coûterait trop cher. On réveillerait mieux le civisme en plantant le symbole de la liberté sur la pyramide.
Le choix du bonnet n’a rien d’une fantaisie locale : documentée comme emblème révolutionnaire dès mai 1790, lors d’une fête à Troyes, la coiffe était devenue, le 6 novembre 1793, la coiffure officielle des membres du conseil municipal de Paris, soit 18 jours avant la motion de Téterel.
Les élus n’avaient pas affaire à un lieu de culte en activité. À l’automne 1793, la cathédrale avait été soustraite à son rôle d’église catholique et commuée en temple de la Raison, rappelle la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame.
Une tradition locale en attribue l’idée à un serrurier et officier municipal, Jean-Michel Sultzer, dont le buste orne la maison du 24 place de la Cathédrale. Selon cette même tradition, il aurait plaidé pour que l’emblème soit visible à des kilomètres à la ronde, jusqu’au-delà du Rhin. L’enseigne, posée en 1977, représente la flèche coiffée de son bonnet de 1794.
2 991 livres pour un bonnet et quatre guirlandes
Les procès-verbaux datent les travaux du 23 floréal au 5 prairial an II, le premier jour correspondant au 12 mai 1794. Hermann donnait le 4 mai pour le début, et Wikipédia retient le 13 juin pour la pose. Entre la motion du club et l’ouverture du chantier, 169 jours se sont écoulés, soit près de six mois. Reuss décrit « l’immense coiffure phrygienne en tôle, badigeonnée d’un rouge vif », tandis que les bras de la croix disparaissent derrière de grandes guirlandes de feuilles de chêne, en tôle elles aussi.
La note du maçon Burger s’élève à 2 991 livres 68 centimes.
Ce compte, intitulé « un bonnet rouge et quatre guirlandes », figure dans une délibération du 9 thermidor an II, soit le 27 juillet 1794, jour de la chute de Robespierre. Pendant que Paris renversait l’homme de la Terreur, Strasbourg consignait la facture d’une coiffe en tôle. Le montant, proche de 3 000 livres, rappelle que l’économie invoquée contre la démolition avait ses propres limites.
Un bonnet conservé, puis parti en fumée
Selon Wikipédia, le bonnet est posé le 13 juin 1794 et retiré le 17 avril 1802, environ neuf mois après le Concordat du 15 juillet 1801 qui rétablit le culte catholique. Reuss, lui, ne mentionne qu’une autorisation de l’enlever après la Terreur. Haute de plus de 10 mètres d’après la même encyclopédie, la coiffe égalait un immeuble de trois ou quatre étages. Les Strasbourgeois l’auraient surnommée, en alsacien, « Kàffeewärmer », la chaufferette à café.
Le bonnet, lui, survit à la Terreur.
Le bibliothécaire Jean-Jacques Oberlin le réclame, et la pièce est conservée parmi les curiosités historiques de la cité, au Temple-Neuf. Elle y reste jusqu’à l’incendie du 24 août 1870, nuit où le bombardement allemand l’a emportée avec d’autres vestiges. Reuss en fait le dernier épisode de cette histoire.
Il ne faut pas la confondre avec la coiffe en tôle peinte du musée historique de Strasbourg, qui ornait en 1793 la permanence d’une section du club des Jacobins. Quant au bonnet phrygien lui-même, Marianne, allégorie nationale de la France, le porte toujours, rouge.
Sources : oeuvre-notre-dame.org | en.wikipedia.org | fr.quora.com


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