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«Les écrans, la nouvelle cage dorée des seniors»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour pallier la solitude, les Français de plus de 65 ans développent, comme leurs cadets, une dépendance aux écrans et aux réseaux sociaux. Or, leur vulnérabilité les expose davantage aux ravages de l’hyperconnexion, alerte l’addictologue Juliette Hazart, exemples à l’appui.

Juliette Hazart est médecin addictologue, conférencière, auteure de Mon ado est accro aux réseaux sociaux aux éditions de Boeck Supérieur.


La génération qui a grandi sans Internet passe désormais ses journées avec un smartphone en main : plus de 6 millions de Français de plus de 65 ans sont présents sur les réseaux sociaux. Cette connexion tardive donne parfois l’illusion de rompre la solitude, mais elle expose surtout à l’hyperconnexion, à la mésinformation et à une nouvelle forme de captivité numérique dont on ne parle pas.

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Pendant longtemps, les écrans ont été le symbole d’un monde réservé aux jeunes. Les adolescents scotchés à leurs stories, à leurs jeux en ligne et à leurs comptes Snapchat ou Instagram, les trentenaires jonglant entre mails professionnels, applications de messagerie et réseaux sociaux, le smartphone vissé à la main, pendant que les aînés restaient à distance de cette frénésie numérique.

Cette image appartient désormais au passé : en quelques années, les seniors ont massivement investi le digital. Tablettes à portée de main, conversations sur WhatsApp, photos de petits-enfants sur Facebook : la frontière entre générations s’est effacée. Mais cette génération qui a grandi sans Internet découvre désormais une forme de solitude en ligne, enfermée dans une cage dorée numérique où le lien semble partout, sans toujours être réellement au rendez-vous.

À lire aussi Marc Tadié : « Plus nous déléguons au smartphone des tâches cognitives, plus notre mémoire s’atrophie »

La pandémie a servi de catalyseur à cette mutation. Confinés, isolés, beaucoup de retraités ont découvert que l’écran pouvait être un recours indispensable pour garder le contact. Les appels vidéo remplaçaient les visites, les réseaux sociaux offraient un semblant de compagnie, les plateformes d’information comblaient le vide. Cet usage, au départ salutaire, s’est parfois transformé en dépendance affective à la technologie : une connexion perpétuelle pour conjurer le sentiment d’abandon. Pourtant, derrière le sourire d’un émoji se cache souvent la nostalgie d’un contact réel.

Dans cette nouvelle géographie du lien, il y a Jean, 82 ans, veuf depuis trois ans. Chaque soir, il s’installe dans son fauteuil, télé allumée en bruit de fond, téléphone posé sur l’accoudoir comme un talisman. Il lit et relit les mêmes conversations WhatsApp, fait défiler les photos de ses petits-enfants, guette le « en ligne » de sa fille comme autrefois il écoutait le bruit de ses pas dans l’escalier. Quand une vidéo alarmiste sur « un nouveau danger » arrive dans un groupe d’amis, il la partage « pour prévenir tout le monde », sans trop se poser de questions. Ce n’est pas l’information qu’il diffuse, c’est la preuve qu’il pense encore aux autres.

Les seniors, plus fragiles face aux codes numériques, deviennent aussi les cibles idéales d’une économie de l’attention sans scrupule.

Il y a aussi Maria, 74 ans, qui a découvert Facebook pendant le confinement. Elle ne rate plus un anniversaire grâce aux notifications et « réagit » à tout ce que publient ses proches. Un jour, entre deux photos de famille, elle voit passer une annonce : « Alerte : vos économies en danger, lisez vite avant suppression. » Le texte est long, truffé de fautes, mais il parle de banques, de retraites, de « petits épargnants sacrifiés ». Maria lit, s’inquiète, partage, puis finit par cliquer, renseigner ses coordonnées, répondre à un appel qui se présente comme « conseiller bancaire ». Quelques jours plus tard, elle découvre qu’elle a été victime d’une arnaque et que son compte a été débité.

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Les seniors, plus fragiles face aux codes numériques, deviennent aussi les cibles idéales d’une économie de l’attention sans scrupule. Notifications, algorithmes et publicités personnalisées exploitent leur disponibilité, les maintenant dans un flux ininterrompu de contenus et de sollicitations. Loin de renforcer le lien social, cet usage excessif tend paradoxalement à renforcer l’isolement : les échanges avec le voisin se raréfient, les soirées se passent seul devant une chaîne d’information en continu, le scroll sans fin sert à combler le silence. L’écran n’est plus un pont, il devient un mur.

Mais si la nature a horreur du vide, l’être humain aussi. Ce besoin fondamental de partager, de s’exprimer, de se sentir relié n’a rien de nouveau : autrefois, il se vivait au bistrot du coin ou autour d’un repas entre amis. Les idées s’échangeaient, les débats s’animaient, chacun réagissait à l’actualité. Aujourd’hui, tout cela se joue sur les réseaux sociaux, avec une différence majeure : la vitesse, la quantité et la portée. Je la résume par la formule des 5P : partage de plus de contenu, de plus de sources, avec plus de personnes, plus souvent et plus vite. Dans ce flux, la tentation de partager l’emporte souvent sur le réflexe de vérifier.

Les seniors constituent aujourd’hui une cible privilégiée de la mésinformation, non par naïveté, mais parce que leurs motivations sociales l’emportent souvent sur la méfiance.

Au moment même où nous envisageons de publier un contenu, notre vigilance critique diminue : plus nous avons envie de partager, moins nous sommes capables d’évaluer la véracité de ce que nous diffusons. Chez les seniors, ce phénomène est amplifié : le plaisir de participer à la conversation collective prend parfois le pas sur la fiabilité de ce qu’on relaie.

Les seniors constituent aujourd’hui une cible privilégiée de la mésinformation, non par naïveté, mais parce que leurs motivations sociales – l’envie de lien, la recherche de sens – l’emportent souvent sur la méfiance. Ce n’est pas seulement un problème de formation numérique, c’est un défi cognitif et émotionnel : dans l’intention de partager, on croit davantage à ce qu’on diffuse. Cette mécanique explique en partie pourquoi la mésinformation trouve chez les plus âgés un terrain fertile : elle répond, paradoxalement, à un besoin profondément humain de communiquer et d’exister dans un espace où la parole semble accessible à tous.

Sur les réseaux sociaux, les seniors ne recherchent ni la popularité ni la performance ; ils cherchent à rester reliés, à rompre la solitude, à retrouver une place dans un monde qui se dématérialise. Derrière les écrans, il y a Jeanne, 78 ans, qui ouvre chaque matin Facebook comme on entrouvre un volet sur le monde. Elle commente les photos de vacances de sa petite-fille, répond à des chaînes de messages, rit seule devant des vidéos d’animaux. Ses journées sont rythmées par ce fil d’images et de mots qui lui donne l’impression de « ne pas être complètement à l’écart ».

Les initiatives locales et intergénérationnelles qui recréent du lien autour du numérique sont précieuses. Passer la publicité

ll il y a aussi Paul, 75 ans, ancien instituteur, qui partage des articles « pour faire réfléchir » ses anciens collègues. Il lit un texte qui confirme ses inquiétudes, se sent moins seul dans ses colères, appuie sur « partager » pour continuer la chaîne. Chaque clic le rassure : s’il relaie, c’est qu’il compte encore. Mais il ne voit pas toujours que certains de ces contenus sont fabriqués pour manipuler ses peurs, capter son attention, l’enfermer dans un couloir d’informations choisies pour lui.

Et puis il y a Martine, 72 ans, qui scrolle avant de dormir pour éviter le vide de la chambre. Elle commence par regarder les photos de ses enfants, puis suit des liens « suggestionnés » par la plateforme, tombe sur des vidéos anxiogènes, des commentaires agressifs, des débats sans fin. Quand elle éteint enfin son téléphone, tard dans la nuit, elle se sent plus inquiète que rassurée, plus fatiguée que réconfortée. L’écran lui a tenu compagnie, mais il a aussi volé son sommeil et nourri ses angoisses.

Peu à peu, l’écran devient un compagnon jaloux. Une vidéo en appelle une autre, les notifications s’accumulent, les messages surgissent à toute heure. Dans ce flot, certains liens se transforment en pièges : une prétendue banque qui réclame un code, un faux petit-fils qui demande de l’argent, un article alarmiste qui pousse à partager « d’urgence ». Sous couvert de lien social, une autre dépendance s’installe : une addiction insidieuse, silencieuse, faite d’habitudes, de réflexes et d’illusions.

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L’enjeu n’est pas de retirer ces outils aux seniors, mais de les aider à les apprivoiser, comme on apprivoise une télécommande un peu capricieuse plutôt que de l’arracher des mains. Ce dont ils ont besoin, ce n’est pas de leçons, mais de repères et de compagnons de route, de quelqu’un assis à côté d’eux sur le canapé, écran en main, plutôt que d’un mode d’emploi abstrait. Les initiatives locales et intergénérationnelles qui recréent du lien autour du numérique sont précieuses : ateliers collectifs, cafés connectés, séances informelles dans une salle commune ou autour d’une table de cuisine, avec des fils qui s’entremêlent entre les chaises autant que les liens se retissent entre les générations.

On y apprend à repérer une arnaque comme on apprend à déjouer un bon tour de cartes, à douter d’une information trop alarmiste, mais aussi à sentir le moment où il est temps de poser le téléphone, refermer la « fenêtre » lumineuse et revenir au monde derrière la vitre.

Redonner aux seniors la main sur leurs écrans, cela revient à les protéger d’une dépendance silencieuse, qui ne fait pas de bruit mais grignote leurs journées comme un fond sonore permanent. C’est rappeler que le téléphone peut ouvrir des portes, mais qu’il ne remplacera jamais la main qu’on serre, la voix qu’on reconnaît au bout du couloir, le regard qu’on croise au-dessus d’une tasse de café fumante. Dans un monde saturé d’images et de notifications qui clignotent comme des néons, une évidence reste intacte : le lien humain n’a pas besoin de Wi‑Fi pour exister.

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