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FIGAROVOX/TRIBUNE - L’émotion provoquée par la mort de Lyhanna et le profil de son meurtrier présumé dépassent largement le cadre de ce drame, estime Éric Delbecque, expert en sécurité intérieure. Selon lui, elle traduit une lassitude profonde face au sentiment que l’État ne remplit plus sa mission première, à savoir garantir la sécurité des citoyens.
Eric Delbecque est expert en sécurité intérieure. Il est notamment l’auteur des Irresponsables - dix ans après Charlie Hebdo (Plon, 2025).
L’émotion suscitée par le meurtre de la petite Lyhanna est immense. Elle est d’abord celle que provoque toujours la mort d’un enfant. Elle est celle d’une famille brisée, d’une communauté locale traumatisée et d’une nation confrontée à l’une des formes les plus insupportables de la violence humaine. Mais réduire l’onde de choc actuelle à la seule compassion légitime, à la seule colère évidente face à un tel acte, serait probablement une erreur d’analyse, et une erreur politique de portée incalculable en regard de la future échéance présidentielle.
Car ce drame intervient dans un contexte particulier. Un contexte où une partie croissante de nos concitoyens éprouve irrésistiblement le sentiment que la violence la plus sauvage progresse beaucoup plus vite que la capacité de l’État à la contenir.
Depuis plusieurs années, les Français sont confrontés à une accumulation de phénomènes qui, pris isolément, pourraient apparaître distincts mais qui, dans leur perception collective, finissent par se rejoindre. Narcotrafic qui s’étend des grandes métropoles aux villes moyennes et aux territoires ruraux. Règlements de comptes meurtriers. Violences du quotidien. Agressions à l’arme blanche. Insécurité dans certains transports publics, en particulier pour les femmes. Délinquance juvénile de plus en plus précoce. Débordements urbains récurrents lors d’événements festifs ou sportifs. Sentiment d’impuissance face à certains quartiers où la loi de la République semble parfois concurrencée par d’autres normes.
Dans l’esprit d’une part écrasante de nos compatriotes, ils alimentent une même interrogation : l’État est-il encore capable d’assurer pleinement sa fonction fondamentale de protection ?
Cette question est d’autant plus sensible que les citoyens ordinaires vivent dans un univers réglementaire toujours plus dense. Contrôles, normes, obligations administratives, restrictions diverses : la vie quotidienne est encadrée avec une précision croissante. Le respect de la règle est constamment exigé des honnêtes gens. Dans le même temps, certains délinquants ou criminels semblent évoluer dans un espace où les conséquences de leurs actes apparaissent plus incertaines, voire bénéficier d’une quasi-totale impunité. Le contraste nourrit l’exaspération.
L’affaire Lyhanna constitue à cet égard un révélateur particulièrement puissant. Les informations connues, à ce stade (car il importe de rester prudent), laissent apparaître l’existence de signalements, de plaintes et de procédures antérieures concernant le principal suspect. Si les enquêtes en cours confirment les dysfonctionnements évoqués par les plus hautes autorités de l’État, alors la question dépassera largement le seul cadre judiciaire. Elle touchera à la confiance même que les citoyens accordent à leurs institutions.
Car la sécurité repose d’abord sur une croyance, une conviction collective : à savoir que les comportements dangereux seront identifiés, suivis et neutralisés avant qu’ils ne produisent l’irréparable, ou bien qu’ils seront promptement sanctionnés, pour que la récidive ne soit pas la norme.
Elle exprime aussi une lassitude collective : celle d’une population qui accepte les contraintes de la vie en société à condition que l’État remplisse en retour sa mission première : garantir la sécurité
Lorsque cette croyance vacille, c’est tout le pacte civique qui se fragilise. Et la colère qui monte, jusqu’à devenir, un jour, incontrôlable…
Le problème est d’ailleurs plus large que la seule justice. Les Français observent également des trafics qui prospèrent depuis les établissements pénitentiaires grâce aux téléphones clandestins et aux drones. Ils constatent que certains criminels continuent à exercer leur influence depuis leur cellule. Ils voient des organisations criminelles disposer de moyens financiers considérables, recruter de plus en plus jeunes et diffuser leurs activités sur l’ensemble du territoire national. Ils découvrent régulièrement que des individus déjà connus des services de police ou de justice réapparaissent dans des affaires graves. Comme s’ils se moquaient ouvertement des autres citoyens, et de l’État !
Cette accumulation produit un effet psychologique majeur : un ressentiment d’une puissance infinie envers les élites, nées de l’insécurité permanente dans une large part (on peut même dire qu’elle condense et charrie tous les autres sujets de mécontentement, économique, éducatif et social par exemple).
C’est pourquoi l’émotion provoquée par la mort de Lyhanna dépasse largement le cadre de ce drame absolu et particulier. Elle exprime aussi une lassitude collective : celle d’une population qui accepte les contraintes de la vie en société à condition que l’État remplisse en retour sa mission première : garantir la sécurité. La première responsabilité de la puissance publique est régalienne. Elle consiste à protéger les citoyens contre ceux qui menacent leur liberté, leur intégrité physique et parfois leur vie.
Lorsque cette promesse paraît vaciller, chaque fait divers dramatique cesse d’être un simple fait divers. Il devient le symbole d’un doute plus profond. Et peut-être est-ce précisément ce doute qui explique aujourd’hui, aussi, l’intensité exceptionnelle de la réaction française. Gérald Darmanin l’a instinctivement senti. Mais les excuses ne suffiront pas à bâtir une digue crédible, la vague de rage populaire s’enracine dans une telle défiance, une telle trahison de la confiance d’un peuple, que seul un sursaut comme nous en avons rarement vu, pourrait l’enrayer avant que nous ne vivions plus exclusivement que sur un sol de colères.


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