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FIGAROVOX/TRIBUNE - La bataille autour de l’ouverture des boulangers et des fleuristes le 1er-Mai pourrait faire sourire mais elle est le symptôme d’un pays qui consacre son énergie à sanctuariser les acquis du passé plutôt qu’à préparer l’avenir, dénonce Olivier Babeau, président fondateur de l’Institut Sapiens.
Olivier Babeau est président fondateur de l’Institut Sapiens et professeur à l’université de Bordeaux. Dernier livre paru : Ne faites plus d’études : apprendre autrement à l’ère de l’IA, avec Laurent Alexandre (Éd. Buchet Chastel).
Il aura fallu des semaines de fronde syndicale, de motions parlementaires, de communiqués indignés, de négociations au pas de charge, d’arbitrages élyséens, de reculades présentées comme des victoires, pour répondre à cette question terrassante : un artisan boulanger peut-il faire travailler un salarié le 1er mai ? Pendant que l’intelligence artificielle recompose le monde du travail à une vitesse sans précédent, pendant que l’Europe se réarme, pendant que la Chine dispute à l’Occident la maîtrise des technologies de demain, la France aura consacré ses meilleures énergies gouvernementales et syndicales à ce dossier brûlant : le muguet et la baguette.
Le psychodrame du 1er mai 2026 offre, comme un microscope posé sur un tissu malade, l’image fidèle de ce que la France est devenue : un pays enfermé dans la défense passionnée d’un système conçu pour une époque révolue, incapable de regarder en face la réalité de son déclin relatif, préférant la liturgie des conquêtes sociales du passé à l’effort lucide de l’avenir.
Retour sur les faits, d’abord. La France est, à ce jour, l’un des rares pays où le 1er mai constitue le seul jour férié légalement obligatoirement chômé. Un artisan boulanger peut ouvrir ce jour-là, mais uniquement s’il travaille seul, sans salarié. La proposition de loi visant à permettre aux boulangers et fleuristes d’employer du personnel ce jour-là, avec double paie et volontariat, a déclenché une tempête. La CGT a dénoncé un «coup de poignard dans le dos des millions de travailleurs» . Des syndicats ont brandi la menace d’une motion de censure. Le gouvernement a reculé, avancé, reculé encore, avant de trouver une solution baroque : les artisans pourront ouvrir «en faisant confiance à l’intelligence collective», les inspecteurs du travail ayant pour instruction de ne pas verbaliser, dans l’attente d’une loi future. Kafkaïen.
Le mal français a un nom : il vit dans la conviction que la France des Trente Glorieuses existe encore. Ce régime social exceptionnel, conquis dans une période de forte croissance, a été conçu pour une France jeune, riche et dynamique.
Car c’est là que réside la première pathologie : la bureaucratisation du réel. Le droit du travail français est devenu un labyrinthe si tortueux que même ses gardiens n’y trouvent plus leur chemin. On demande aux fonctionnaires de ne pas appliquer la loi en vigueur, en attendant une loi future qui permettra ce que la loi actuelle interdit sous certaines conditions, sauf dans d’autres conditions. Le Code du travail, avec ses milliers d’articles, ses exceptions aux exceptions, ses renvois à des accords de branche eux-mêmes renvoyant à des conventions collectives, est moins un instrument de protection qu’un monument à la gloire de l’immobilisme juridique. Nul ne peut plus s’y retrouver. Les artisans qui ont été verbalisés pour avoir fait travailler un salarié consentant et doublement payé n’avaient pas tort de se sentir victimes d’une absurdité.
Mais le plus grave est ce que ce psychodrame dit de notre rapport collectif au travail, et donc à la richesse. La France est passée, en 2024, sous la moyenne européenne de PIB par habitant pour la troisième année consécutive. C’est l’aboutissement d’un glissement lent. Les salariés français à temps complet ont travaillé en moyenne 1 664 heures en 2024, contre 1 784 heures en moyenne européenne et 1 785 heures en Allemagne, soit trois semaines de moins sur l’année. Rapporté à l’ensemble de la population en âge de travailler, l’écart avec la moyenne européenne atteint 84 heures annuelles. La fondation IFRAP a calculé que si la France avait simplement la durée de travail moyenne de la zone euro, elle produirait 128 milliards d’euros de valeur ajoutée supplémentaire par an. Pour se donner une idée, c’est à peu près le montant du déficit public annuel que l’on se désespère de réduire.
Moins de travail signifie moins de richesse. Cette causalité évidente semble pourtant frappée d’invisibilité dans le débat public français. On discute âprement de la répartition d’une richesse qui se rétrécit, sans jamais s’interroger sur les causes de ce rétrécissement. La gauche réclame une semaine de quatre jours, la CGT un nouveau jour férié le 8 mars, LFI sept jours fériés supplémentaires en hommage à la Commune de Paris et à l’abolition de l’esclavage.
Ce déni est rendu possible par un anesthésiant puissant : la dette. Depuis des décennies, la France finance à crédit un niveau de vie qu’elle ne produit plus tout à fait. Les services publics restent généreux, les retraites maintenues, les prestations sociales préservées, mais c’est en grande partie sur le dos des générations futures que se paie cette illusion de prospérité. La Cour des comptes a calculé que le déficit du système de retraite s’aggravera de 15 milliards d’euros supplémentaires chaque année à partir de 2035, et de 30 milliards à partir de 2045. Quand la drogue de la dette ne suffira plus, le réveil sera brutal. En attendant, on se bat pour les fleuristes.
Le mal français a un nom : il vit dans la conviction que la France des Trente Glorieuses existe encore. Ce régime social exceptionnel, conquis dans une période de forte croissance, de plein-emploi, de pyramide des âges favorable, de puissance industrielle, a été conçu pour une France jeune, riche et dynamique. La France de 2026 est un pays qui vieillit, dont la population en âge de travailler représente une part décroissante du total, dont la productivité stagne et dont le classement scolaire s’est effondré, de la 13e à la 26e place dans les classements PISA entre 1999 et 2024. Maintenir ce système sans l’adapter revient à conduire une voiture avec les yeux rivés sur le rétroviseur.
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Le paradoxe est vertigineux. Les syndicats qui défendent avec le plus de vigueur les acquis de ce système sont précisément ceux qui refusent d’entendre que son financement est conditionné à une augmentation de la production nationale. Il faudrait produire davantage pour préserver ce que nous avons, et l’on propose de produire moins. Il faudrait allonger les carrières pour financer les retraites, et l’on réclame de les raccourcir. Il faudrait simplifier le droit du travail pour que les entreprises embauchent, et l’on ajoute des couches réglementaires supplémentaires.
Ce qui préside à cette logique de l’absurde, c’est cette bizarre certitude que la France est un cas à part, que les lois économiques universelles ne s’y appliquent pas tout à fait, que le génie national saura toujours trouver une voie de traverse. Cette exception française fantasmée autorise à refuser les comparaisons gênantes, à rejeter les données d’Eurostat quand elles déplaisent, à citer l’OCDE quand ça arrange et à la récuser le reste du temps.
Le 1er mai 2026 s’achève sur une pirouette administrative : les boulangers pourront ouvrir, les inspecteurs du travail n’interviendront pas, une loi viendra plus tard clarifier ce qu’on ne peut pas clarifier aujourd’hui. Tout le monde peut se déclarer vainqueur. Pendant ce temps, la compétition mondiale n’attend pas. Les entreprises délocalisent, les talents s’expatrient, les jeunes désespèrent d’un marché de l’emploi que trop de rigidités ont appauvri. Le vrai scandale du 1er mai n’est pas que des salariés volontaires et doublement payés fassent des croissants un jour férié. C’est que nous ayons consacré autant d’énergie à cette question, et si peu à celles qui conditionnent l’avenir.


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