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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le 14 juillet 2016, 86 personnes étaient tuées à Nice, dont treize enfants et adolescents, par un terroriste islamiste connu pour des faits de violences conjugales. Juliette Méadel, ancienne Secrétaire d’État chargée de l’aide aux victimes, appelle à tirer enfin les leçons de ce drame.
Juliette Méadel, ancienne Secrétaire d’État chargée de l’aide aux victimes, ancienne ministre de la ville, est élue locale à Montrouge et présidente-fondatrice de Maintenant !
Ce mardi, la France célébrera sa fête nationale, mais depuis 10 ans, cette fête est un jour de deuil national. Le 14 juillet 2016, quatre-vingt-six femmes, hommes et enfants ont été assassinés sur la Promenade des Anglais à Nice par un fou devenu terroriste islamiste.
Parmi eux, treize enfants et adolescents ont été tués, et ce n’était pas un hasard : Mohammed Lahouaiej-Bouhlel a d’abord lancé son camion sur un groupe d’enfants devant un étal de confiseries, le soir du feu d’artifice.
Depuis ce soir-là, je ne vis pas un seul 14 juillet sans penser à toutes ces victimes, à ces enfants devenus grands aujourd’hui. Comme secrétaire d’État chargée de l’aide aux victimes, alors que je venais juste d’accoucher de mon 4e enfant, j’ai partagé les heures les plus sombres de leur existence. Ils ont vécu l’enfer. J’ai vu des parents chercher leurs enfants dans les hôpitaux. J’ai vu des enfants incapables de comprendre pourquoi leurs parents ne revenaient plus. J’ai vu des blessés en état de sidération, des soignants épuisés, des policiers, des pompiers et des bénévoles continuer à tenir debout alors qu’eux-mêmes venaient de traverser l’indicible. Ces images ne quittent jamais ceux qui les ont vécues.
Mais Nice nous a aussi appris quelque chose d’essentiel. Un enfant victime du terrorisme ne peut être accompagné comme un adulte. Pour la première fois, un dispositif spécifique de prise en charge psychologique fut organisé pour les enfants et pour les bébés. Je pense aujourd’hui avec une profonde reconnaissance aux équipes de l’hôpital Lenval et tout particulièrement au professeur Florence Askenazy. Son engagement, son expertise et son humanité ont permis de faire progresser durablement la compréhension du psychotraumatisme chez l’enfant. Avec les professionnels mobilisés, nous avons pu assurer, pour les jeunes victimes une prise en charge sanitaire et psychologique gratuite dispensées par des praticiens formés. Ce fut une avancée majeure. Derrière cette décision, il y avait une conviction simple : un enfant ne se reconstruit pas seul.
Dix ans plus tard, en ce jour de deuil, une autre leçon essentielle devrait être tirée de ce tragique événement. Avant de devenir un terroriste, Mohammed Lahouaiej-Bouhlel était déjà un homme d’une extrême violence envers sa famille. Les procédures engagées pour violences conjugales montrent que cette dangerosité existait bien avant le 14 juillet 2016. Mais ces procédures furent lentes et peu efficaces pour l’empêcher de poursuivre ses méfaits puisqu’il a récidivé les viols, les coups, et les blessures contre sa femme pendant des années, même après la première plainte.
Avec le recul, une question demeure : avons-nous collectivement appris à considérer ces violences pour ce qu’elles sont réellement, c’est-à-dire un signal d’alerte majeur ? Toutes les violences conjugales ne conduisent évidemment pas au terrorisme. Mais elles révèlent une même réalité : lorsqu’un homme terrorise les siens, viole sa femme, la bat, et violente ses enfants, comment se fait-il qu’il n’ait pas été incarcéré et seulement condamné, plusieurs années après la première plainte de sa femme, à six mois de prison avec sursis pour des violences avec arme. Comment se fait-il qu’aucune expertise psychiatrique judiciaire n’ait été ordonnée ? Pourquoi la procédure concernant les violences conjugales de « bâclée » et pourquoi n’a-t-il pas été placé en garde à vue ? Ces graves défaillances de la procédure engagée après les plaintes pour violences conjugales déposées par son épouse ont été dénoncées lors du procès en 2022.
Ces affaires interrogent, chacune à sa manière la capacité de nos institutions à traiter avec suffisamment de rapidité et de cohérence les premiers signaux de danger concernant les femmes, les mères de famille, et leurs enfants. Passer la publicité
Avons-nous tiré les leçons de drame, 4 ans après le procès et 10 ans après les faits ? À l’évidence, non. Cette exigence dépasse largement le cadre de la radicalisation islamiste express du terroriste de Nice. Elle vaut pour les violences conjugales, pour les agressions sexuelles, pour les maltraitances contre les femmes enceintes, contre les enfants, commises par tous les
monstres encore en circulation, bien sûr tous ne sont pas des terroristes en puissance, mais leur folie meurtrière doit être stoppée net. Est-ce que toutes les plaintes déposées dans le champ des violences sexuelles sur les enfants, des violences conjugales, sont traitées avec l’importance qu’elle mérite ? Poser la question, après l’affaire Lyhanna par exemple, c’est y répondre. Les
défaillances du suivi de la procédure par le parquet d’Auch sont désormais reconnues de tous, à l’instar des défaillances de la procédure engagée contre le tueur de Nice.
Ces affaires interrogent, chacune à sa manière la capacité de nos institutions à traiter avec suffisamment de rapidité et de cohérence les premiers signaux de danger concernant les femmes, les mères de famille, et leurs enfants. Le même mécanisme se répète trop souvent : les premiers signaux sont connus, mais ils ne produisent pas une réaction à la hauteur du danger.
Voilà ce que Nice devrait nous enseigner. La solidité de République française ne se mesure pas seulement à sa capacité à punir les criminels après les drames. Elle se mesure d’abord à sa capacité à reconnaître les signes avant coureurs, à protéger les femmes et les enfants et à empêcher que l’irréparable ne survienne. Nous parlons souvent de sécurité en évoquant les frontières, les effectifs ou les lois mais la réalité est plus prosaïque : la première sécurité d’une nation commence pourtant là où un enfant peut grandir sans craindre la violence des adultes.
Ce mardi, la France déposera des fleurs sur la Promenade des Anglais. C’est indispensable. Mais le plus bel hommage que nous puissions rendre aux enfants assassinés à Nice serait de bâtir enfin un pays où chaque enfant menacé est protégé à temps, où la violence contre les femmes est un enjeu de sécurité publique majeur, et où l’enfance devient enfin la priorité politique, éducative et sociale qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Une Nation ne se juge jamais à la grandeur de ses discours mais à la manière dont elle protège et élève ses enfants.


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