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Le Japon a dépensé 9,5 milliards de dollars sur un réacteur qui n’a tourné que 250 jours en 22 ans : ce qui l’a arrêté n’était ni un défaut de conception ni un séisme

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Imaginez acheter une voiture de sport hors de prix, la garer dans un garage pendant vingt-deux ans, et ne l’avoir conduite que huit mois au total, non pas à cause d’une panne moteur, mais parce que le propriétaire n’a jamais réussi à retrouver les clés ni à tenir son carnet d’entretien à jour. C’est à peu près l’histoire du réacteur nucléaire Monju, ce projet pharaonique que le Japon a porté à bout de bras pendant plus de deux décennies avant de se résoudre, la mort dans l’âme, à l’abandonner. Un gâchis financier colossal qui interroge sur la manière dont un pays à la pointe de la technologie a pu s’enliser aussi longtemps dans un dossier aussi symbolique.

À retenir

  • Le réacteur Monju, à neutrons rapides refroidi au sodium, n'a fonctionné que 250 jours en 22 ans à cause d'incidents à répétition (fuite de sodium, vidéo truquée, chute d'un dispositif, 14 000 équipements non inspectés)
  • Le gouvernement japonais a officiellement reconnu que l'échec relevait de "problèmes de gestion" et non d'un défaut technologique
  • Le projet a coûté environ 9,5 milliards de dollars, auxquels s'ajoutent 2,86 milliards d'euros pour un démantèlement prévu sur trente ans

Monju, le réacteur qui devait changer l’avenir énergétique du Japon

Situé à Tsuruga, dans la préfecture de Fukui, Monju n’était pas un réacteur nucléaire comme les autres. Il s’agissait d’un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium liquide, une technologie censée représenter l’avenir de l’énergie atomique. Le principe était séduisant sur le papier : contrairement aux réacteurs classiques, ce type d’installation permet de recycler une partie du combustible usé et de produire davantage de matière fissile qu’il n’en consomme, un peu comme une poêle qui, en cuisinant, fabriquerait elle-même de nouveaux ingrédients. Pour un pays presque totalement dépendant des importations d’énergie, l’enjeu stratégique était énorme.

Le chantier a débuté en 1985, et les travaux se sont achevés en 1991. Il aura ensuite fallu attendre 1994 pour atteindre la divergence, c’est-à-dire le démarrage effectif de la réaction en chaîne, puis août 1995 pour le raccordement au réseau électrique national. Sur le papier, tout semblait enfin en place pour que le Japon dispose de sa vitrine technologique en matière de surgénération nucléaire. Dans les faits, cette belle mécanique allait se gripper presque immédiatement.

Une fuite de sodium et une vidéo truquée : le début de la fin

Dès décembre 1995, à peine quelques mois après sa mise en service, Monju connaît son premier accident sérieux. Une fuite de sodium liquide, le fluide de refroidissement utilisé par ce type de réacteur, provoque un important incendie dans l’installation. Le sodium présente en effet la particularité de réagir violemment au contact de l’air ou de l’eau, ce qui en fait un liquide de refroidissement redoutablement efficace mais aussi redoutablement instable. L’incident, bien que maîtrisé, aurait pu servir de leçon salutaire.

C’est plutôt ce qui a suivi qui a définitivement écorné la confiance du public. L’exploitant du site a en effet été accusé d’avoir dissimulé l’ampleur réelle de l’incendie, notamment via une vidéo tronquée présentée aux autorités et aux médias. Ce mensonge a fini par éclater au grand jour, et le gouvernement japonais a imposé en 1997 une suspension d’un an des opérations, non pas à cause du sodium en lui-même, mais à cause du rapport falsifié qui avait cherché à minimiser l’accident. Le mal était fait : Monju devenait, aux yeux de l’opinion publique japonaise, le symbole d’une opacité inquiétante autour du nucléaire.

Le vrai coupable n’est pas technique, c’est humain

C’est sans doute l’aspect le plus frappant de cette affaire : lorsque le gouvernement japonais a fini par acter l’échec du projet, il a officiellement reconnu que la technologie elle-même n’était pas en cause. Le problème, selon les termes employés, relevait de « problèmes de gestion ». Une formule pudique pour désigner une accumulation de dysfonctionnements organisationnels qui, mis bout à bout, ont rendu l’exploitation du réacteur intenable.

Après une remise en service en mai 2010, portée par l’espoir de relancer enfin le programme, Monju s’arrête de nouveau trois mois plus tard à peine, cette fois à cause de la chute accidentelle d’un dispositif de manutention du combustible directement dans la cuve du réacteur. Puis, en 2012, une révélation vient achever de discréditer l’exploitant : environ 10 000 équipements n’avaient jamais été inspectés comme ils auraient dû l’être, un chiffre qui grimpera ensuite jusqu’à 14 000 cas sur un total de 47 500 pièces concernées par les contrôles de sécurité. Face à cette accumulation de négligences, l’Autorité de Régulation Nucléaire a fini par juger la culture de sûreté de la Japan Atomic Energy Agency tout simplement défaillante. Aucun autre industriel n’a d’ailleurs voulu reprendre l’exploitation du site, signe que la confiance était rompue de manière définitive.

9,5 milliards de dollars plus tard, que reste-t-il de Monju ?

Le verdict tombe finalement en décembre 2016 : après vingt-deux ans d’existence et seulement 250 jours de fonctionnement réel, Monju est officiellement abandonné. Le coût total du projet dépasse les 8 milliards d’euros, certaines estimations évoquant même jusqu’à 8,6 milliards d’euros dépensés par le gouvernement japonais, soit environ 9,5 milliards de dollars engloutis pour un réacteur qui n’aura, au bout du compte, produit de l’électricité que pendant moins d’un an cumulé.

Mais l’addition ne s’arrête pas là. Le démantèlement du site, validé en mars 2018, s’étalera sur trente années et devrait coûter environ 2,86 milliards d’euros supplémentaires. Autrement dit, il aura fallu presque autant de temps pour démonter Monju qu’il n’en a fallu pour le construire et tenter, en vain, de le faire fonctionner durablement. L’histoire de ce réacteur illustre à quel point, dans le domaine du nucléaire, la robustesse d’une technologie ne suffit jamais à garantir le succès d’un projet : encore faut-il que les hommes et les institutions chargés de le piloter soient à la hauteur de l’enjeu.

Ce fiasco industriel, aujourd’hui documenté par des organismes comme la Japan Atomic Energy Agency ou des observateurs du secteur tels que NucNet et le Fissile Materials Working Group, continue de nourrir les débats sur l’avenir des réacteurs à neutrons rapides à travers le monde. Reste une question qui dépasse largement le seul cas japonais : quand un pays investit des milliards dans une technologie de rupture, où doit-il fixer la limite entre persévérance légitime et acharnement coûteux ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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