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C'est vendredi soir au cinéma Revue du quartier Roncesvalles de Toronto. Des dizaines de cinéphiles se faufilent le long des allées de la salle principale, impatients de vivre une soirée hors du temps. Le film Beau Geste, un classique de 1926, s'ouvre sur une scène emblématique dans laquelle une colonne de secours de la Légion étrangère française, commandée par le major de Beaujolais, arrive au fort Zinderneuf, dans le désert du Sahara.
Dans la salle, aucune voix ne s’élève. Seules résonnent les notes d'un piano, oscillant entre dissonances dramatiques et résolutions harmonieuses. Ici, l’histoire ne passe pas par la parole, mais par la musique et les intertitres qui permettent d'afficher les répliques des personnages, des informations narratives ou des commentaires.
C'est le Torontois William O'Meara qui siège au piano. Depuis plus de quarante ans, il accompagne les chefs-d’œuvre du muet en improvisant chaque note selon l’émotion à l’écran : un staccato chromatique pour la tension, des accords majeurs pour la sérénité.
Mon travail, c'est d'interpréter le film avec une bande sonore en direct, complètement improvisée. La musique doit correspondre à l'action qu'on voit dans le film et, en même temps, il faut choisir les moments et les personnages importants, dit-il pour expliquer sa démarche. On peut avoir un motif pour un personnage ou pour un type d'action, et ça aide le public à mieux comprendre le film subconsciemment. Il y a les moments de tendresse, les moments d'amour où on peut relaxer un peu, jouer plus lentement; puis avec une bataille, évidemment, ça prend plus d'énergie.
Le cinéma muet, une grâce salvatrice

William O'Meara est pianiste pour le festival du cinéma muet de Toronto.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Pour William O’Meara, le cinéma muet est bien plus qu’un divertissement technique, c’est une capsule temporelle. On peut regarder des films comme Beau Geste et on sait exactement comment on devait s'habiller à cette époque. C'est une sorte d'histoire vivante, explique-t-il.
Ce sentiment est partagé par Shirley Hughes, cofondatrice du Festival de cinéma muet de Toronto, qui œuvre depuis 16 ans pour faire rayonner ce patrimoine. Chaque année, son équipe déniche des perles rares aux quatre coins du monde. J'ai toujours été une amatrice de films muets et de cinéma en soi, confie-t-elle. C'est un genre de film qu'il faut vraiment regarder avec beaucoup d'attention. C'est par le regard que l'on perçoit toutes les informations.
Le festival permet aussi de redécouvrir des pans oubliés de l’histoire sociale, notamment l'influence majeure des femmes. Elles étaient omniprésentes comme réalisatrices, monteuses ou productrices, rappelle Shirley Hughes en citant l'actrice, productrice et femme d'affaires canadienne-américaine Mary Pickford (1892–1979). À travers ces œuvres, on devine les luttes de l’époque, comme l'éveil des droits des femmes.
À une époque où l'attention est fragmentée et le bruit constant, le cinéma muet offre aussi pour plusieurs un retour à l'essentiel. On est dans une culture maintenant de la parole. On parle, on parle, on parle, on parle, mais c'est le corps qui raconte vraiment la vérité. On a perdu ça dans les sociétés occidentales, analyse William O'Meara. Avec ces films muets, les gens doivent communiquer leurs émotions sans parler, avec des gestes souvent très subtils, comme un coup d'œil ou un mouvement de la main. Ça nous donne accès à un autre langage.
Étonnamment, ce langage universel séduit les plus jeunes. Shirley Hughes constate chaque année que les enfants sont souvent les premiers à rire aux éclats. Ils n’ont aucune référence sur les voitures à manivelle ou les objets de l’époque, mais ils comprennent l’humour instinctivement. C’est pour cela que nous encourageons les parents à venir en famille.
Un hommage à Greta Garbo

Scott Reisfield est le petit-neveu de Greta Garbo.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Le festival s’est poursuivi samedi avec la projection du film Love (1927), marquée par la présence exceptionnelle de Scott Reisfield, petit-neveu de l’icône Greta Garbo. Ce dernier est venu présenter un ouvrage qui explore une facette méconnue de sa grand-tante. Ceux qui ont écrit sur elle auparavant ont rédigé des biographies hollywoodiennes plutôt classiques. Ici, c'est davantage une approche de l'histoire des femmes, explique-t-il.
En fouillant dans la correspondance privée de l'actrice, il a mis en lumière les défis qu'elle a relevés pour briser les codes de l'industrie. En Suède, Greta Garbo a été formée au théâtre naturaliste, un courant né à la fin du XIXe siècle cherchant à reproduire la réalité sociale et humaine avec une précision scientifique sur scène. Cette technique se caractérisait par des décors réalistes, un jeu d'acteur naturel, et des sujets axés sur les déterminismes sociaux, l'hérédité et la vie quotidienne.

Greta Garbo était une actrice suédoise naturalisée américaine.
Photo : Getty Images
Bien que le naturalisme soit désormais attendu d'Hollywood, ce n’était pas le cas il y a 100 ans, explique M. Reisfield. Greta Garbo a révolutionné le jeu d’acteur à Hollywood. Elle écrivait à ses amis qu'elle essayait de se créer son propre personnage, que personne ne lui disait quoi faire. Ça a époustouflé le milieu hollywoodien, raconte son petit-neveu. Elle fait ces petits jeux d’expression à travers son regard ou en s'éloignant légèrement de la caméra. Elle maîtrisait parfaitement ses personnages.
Le Festival de cinéma muet de Toronto se clôture ce dimanche avec la présentation du film Garden of Eden.


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