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Le Charles de Gaulle a navigué 7 ans avec des hélices récupérées sur deux porte-avions à la retraite : ce qui a brisé la pale d’origine n’était ni la conception ni le calcul

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Une pale qui cède en pleine nuit, au beau milieu de l’Atlantique. Voilà comment démarre l’une des histoires les plus rocambolesques de la Marine nationale, celle du Charles de Gaulle, unique porte-avions nucléaire d’Europe occidentale. Derrière la vitrine impeccable de ce fleuron technologique français se cache une réalité bien plus artisanale qu’on ne l’imagine : pendant sept longues années, ce navire de 261,5 mètres a navigué avec des hélices de récupération prélevées sur des porte-avions déjà retirés du service. Un détail technique qui, une fois raconté, révèle bien plus qu’une simple anecdote de chantier naval.

À retenir

  • En novembre 2000, une pale de l’hélice bâbord s’est brisée en pleine Atlantique à cause de retassures liées à des économies de personnel chez le fournisseur Atlantic Industrie
  • Pour continuer sa mission, la Marine a équipé le Charles de Gaulle d’hélices récupérées sur les ex-porte-avions Foch et Clemenceau, limitant sa vitesse à 25 nœuds au lieu de 27
  • Ce n’est qu’en mai 2008 que des hélices neuves de Rolls-Royce, fabriquées aux États-Unis, ont été installées, permettant au navire de retrouver ses performances nécessaires à l’appontage des Rafale Marine

Quand une pale se brise en pleine nuit dans l’Atlantique

Retour dans la nuit du 9 au 10 novembre 2000. Le Charles de Gaulle, alors en route vers Norfolk, en Virginie, traverse l’Atlantique lorsqu’un événement inattendu vient bouleverser la mission : une pale de l’hélice bâbord se brise net. Pour l’équipage, l’incident a de quoi glacer le sang des ingénieurs et des marins à bord. Direction immédiate le retour vers Toulon, sa base d’attache, pour comprendre ce qui vient de se produire sous la coque de ce géant des mers.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, avec un simple remplacement de pièce défectueuse. Sauf que les techniciens vont rapidement découvrir un problème bien plus sérieux : les hélices de rechange, censées pallier justement ce genre d’avarie, présentent exactement les mêmes défauts structurels. Autrement dit, la solution de secours était tout aussi inutilisable que la pièce cassée.

Le vrai coupable n’est pas l’ingénierie mais les économies de personnel

Ce qui rend cette histoire particulièrement édifiante, c’est son origine. On aurait pu s’attendre à un défaut de conception, une erreur de calcul ou un problème lié à la complexité technique d’un porte-avions nucléaire. Il n’en est rien. La cause est identifiée : des retassures, autrement dit de minuscules bulles d’air emprisonnées dans le métal au moment de sa solidification dans le moule. Un défaut invisible à l’œil nu, mais suffisant pour fragiliser durablement une pièce censée encaisser des tonnes de pression en pleine mer.

Et ce défaut n’est pas dû au hasard. Il est directement attribué au fournisseur, Atlantic Industrie, qui avait procédé à des compressions de personnel touchant justement les ouvriers les plus expérimentés. Un choix économique qui, des années plus tard, s’est traduit par une pale brisée en plein océan. Difficile de trouver une illustration plus concrète du prix caché de certaines économies budgétaires : ici, ce n’est pas une ligne comptable qui a souffert, mais directement l’opérationnalité du seul porte-avions nucléaire du continent.

Deux hélices de porte-avions retraités pour sauver la mission

Face à cette impasse industrielle, la Marine nationale doit trouver une parade rapide. Impossible de laisser le fleuron de la flotte française immobilisé indéfiniment. La solution retenue frôle presque le bricolage de génie : récupérer des hélices dans les stocks de rechange des ex-porte-avions Foch et Clemenceau, deux bâtiments alors déjà retirés du service actif.

Le 5 mars 2001, le Charles de Gaulle reprend donc la mer équipé de ces hélices d’un autre temps, conçues à l’origine pour des navires plus anciens et moins puissants. Une rustine technique qui permet au porte-avions de continuer sa mission, mais qui n’est évidemment pas sans conséquence sur ses performances.

Sept ans de vitesse rabotée avant le retour des vraies hélices

Conçu pour filer à 27 nœuds, le Charles de Gaulle doit désormais composer avec une limite abaissée à 25 nœuds, faute d’équipement adapté. Lors des essais menés avec ces hélices de récupération, le navire parvient tout de même à atteindre une pointe de 25,2 nœuds, preuve que la solution de fortune tient globalement la route, sans pour autant retrouver ses capacités d’origine.

Cette situation va perdurer pendant sept ans, jusqu’à fin mai 2008, date à laquelle de nouvelles hélices signées Rolls-Royce Naval Marine sont enfin installées. Fabriquées aux États-Unis, chacune pèse 20 tonnes pour 6 mètres de diamètre. Ce remplacement n’a rien d’anodin : il conditionne directement l’appontage des Rafale Marine, qui nécessitent une vitesse d’au moins 27 nœuds dans des conditions difficiles. Fait notable, ces hélices américaines patientaient déjà à la base navale de Toulon depuis 2004, tandis qu’un second jeu, commandé cette fois au fabricant français d’origine, n’avait toujours pas été réceptionné par la Marine plusieurs années après sa fabrication.

Ce que cet épisode révèle sur la fierté et les fragilités du fleuron français

Cette saga des hélices n’est finalement qu’un chapitre parmi d’autres dans l’histoire mouvementée du Charles de Gaulle. Construit entre 1989 et 2001, soit douze ans de chantier pour un coût initial estimé à 16 milliards de francs, le navire a également connu un phénomène vibratoire à grande vitesse début 1999, une peinture de piste trop abrasive pour les câbles de frein, une contamination radioactive touchant douze marins en 2000, ou encore la rupture d’une canalisation d’eau désalinisée.

Cette accumulation d’avaries a fini par exaspérer jusqu’aux responsables militaires eux-mêmes, l’un d’eux résumant la situation avec une formule restée célèbre : si les avaries à répétition ne tuent pas, le ridicule, lui, tue. Une phrase qui traduit bien le paradoxe de ce navire, à la fois symbole incontesté de la puissance technologique française et théâtre de couacs industriels bien plus terre à terre qu’on ne l’imagine.

Aujourd’hui encore, le Charles de Gaulle demeure l’unique porte-avions à propulsion nucléaire en service en Europe, ayant succédé aux porte-avions classiques Clemenceau et Foch, ces mêmes bâtiments qui, ironie du sort, lui ont un temps prêté leurs hélices pour rester à flot. Une histoire qui rappelle, s’il en était besoin, que derrière chaque prouesse technologique se cachent parfois des arbitrages bien plus prosaïques, et que la fierté nationale ne met jamais totalement à l’abri des imprévus.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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