À environ 200 kilomètres de la côte nord-ouest du Groenland, sous plusieurs dizaines de mètres de neige compactée, repose une ville fantôme construite par l’armée américaine en pleine guerre froide. L’armée américaine a creusé Camp Century en 1959 à environ 200 kilomètres de la côte du Groenland, qui appartenait alors au Danemark. Vingt et un tunnels, une centrale nucléaire mobile, des dortoirs pour deux cents hommes : le tout scellé sous la glace, et censé y rester pour toujours.
Le réchauffement climatique pourrait en décider autrement.
Officiellement, il s’agissait d’un laboratoire polaire. Le but officiel du camp était de tester des techniques de construction en Arctique et de mener des recherches scientifiques. Alimenté par le premier générateur nucléaire mobile au monde et surnommé « la ville sous la glace », le réseau de tunnels de trois kilomètres du camp, à huit mètres sous la glace, abritait des laboratoires, une boutique, un hôpital, un cinéma, une chapelle et des logements pour jusqu’à deux cents soldats. Les scientifiques basés au camp ont foré les tout premiers échantillons de carotte de glace utilisés pour étudier le climat terrestre, des données encore citées aujourd’hui. Un projet vitrine, donc, dans un décor où le thermomètre pouvait descendre bien en dessous de zéro.
À retenir
- Camp Century abrite 200 000 litres de gazole et 240 000 litres d’eaux usées non traitées abandonnés en 1967
- Le Project Iceworm visait à installer 600 missiles nucléaires sous une calotte glaciaire de 4 000 km de tunnels
- La fonte de la glace du Groenland pourrait exposer les déchets de la base d’ici 2090
- Les carottes de glace extraites du site ont servi à étudier le climat terrestre depuis les années 1960
Sommaire
Un chantier militaire pour tester des missiles sous la glace
Derrière la vitrine scientifique se cachait un autre projet, bien plus inquiétant pour Moscou. Il s’agissait du Project Iceworm, dont l’objectif était d’installer un vaste réseau de sites de lancement de missiles nucléaires capable de survivre à une première frappe. L’ambition dépassait largement ce qui a finalement été construit : un système d’environ 4 000 kilomètres de tunnels et de chambres souterraines, s’étendant sur une superficie environ trois fois celle du Danemark, devait abriter 600 missiles balistiques répartis en groupes espacés de six kilomètres, pointés vers Moscou et ses satellites. Camp Century n’en fut que le prototype, la preuve de concept grandeur nature.
Aucun missile n’a jamais été déployé sur le site, et l’accord du gouvernement danois pour le faire n’a même jamais été demandé. Le Danemark, propriétaire souverain du territoire à l’époque, ignorait tout du volet militaire réel de l’opération. Une chapelle, un cinéma, un hôpital : le décor était presque rassurant. Mais sous cette façade de vie ordinaire, l’armée testait la faisabilité d’un arsenal enfoui capable de frapper l’Union soviétique.
Pourquoi la glace a eu raison du projet
La glace, contrairement à ce qu’espéraient les ingénieurs, n’est pas un matériau figé. Les ingénieurs ont fini par réaliser que le projet Iceworm ne fonctionnerait pas : la glace, en mouvement constant, était trop instable et aurait déformé, voire fait s’effondrer, les tunnels. Le sol censé abriter un arsenal stratégique se comportait comme un fluide très lent, écrasant peu à peu les galeries creusées à sa surface.
À partir de 1964, Camp Century n’a plus été utilisé que par intermittence, et trois ans plus tard, il a été totalement abandonné, les soldats partants emportant avec eux la chambre de réaction du générateur nucléaire. Huit ans d’existence, en somme, pour un projet censé changer la donne stratégique en Arctique. Le rêve d’une ville souterraine éternelle s’est refermé aussi vite qu’il s’était creusé.
Ce qui reste enterré sous la calotte
Les soldats ont laissé sur place le reste des infrastructures du camp, ainsi que ses déchets biologiques, chimiques et radioactifs, en partant du principe qu’ils seraient « préservés pour l’éternité » par l’accumulation perpétuelle de neige et de glace. Un pari sur la stabilité du climat, en somme, qui n’engageait que ceux qui l’ont fait.
L’inventaire dressé par une équipe de chercheurs, dont le glaciologue William Colgan de l’université York, dans une étude publiée en 2016 dans la revue Geophysical Research Letters, donne une idée de l’ampleur du legs. Les matériaux abandonnés comprennent environ 200 000 litres de gazole, autour de 240 000 litres d’eaux usées incluant des eaux d’égout stockées dans des fosses non étanches, des PCB dans les matériaux de construction, des déchets biologiques, et du liquide de refroidissement faiblement radioactif provenant du générateur nucléaire portable qui alimentait la base. Une autre estimation, plus large, évoque même vingt-quatre millions de litres de déchets biologiques liés aux eaux usées non traitées, selon la même équipe de recherche. Les volumes varient donc selon les sources et les méthodes de calcul, mais l’ordre de grandeur reste préoccupant.
Le champ de déchets couvre environ 55 hectares, soit à peu près la surface de cent terrains de football. Depuis, la neige tombée en continu a enseveli le camp environ 35 mètres plus profondément sous la glace.
Le réchauffement, nouvel acteur du dossier
Trente-cinq mètres de glace, cela semblait suffisant pour dormir tranquille pendant des siècles. Or le changement climatique a réchauffé l’Arctique plus que n’importe quelle autre région du globe, et la nouvelle étude a établi que la portion de calotte glaciaire recouvrant Camp Century pourrait commencer à fondre d’ici la fin du siècle. Le site est en train de basculer, dans les modèles, d’une zone d’accumulation nette à une zone de fonte nette.
Certaines projections avancent même un horizon plus précis, sans certitude absolue. Selon les propos rapportés de William Colgan sur cette étude, l’estimation est que d’ici 2090, l’exposition des déchets sera irréversible, et que cela pourrait survenir plus tôt si l’ampleur du changement climatique s’accélère. Une fourchette, donc, pas une échéance gravée dans le marbre.
Le dossier n’est pas seulement scientifique. Les chercheurs eux-mêmes qualifient la remobilisation potentielle de déchets jadis considérés comme définitivement scellés d’instance, peut-être la première, d’un nouveau type de différend politique lié au changement climatique. Après la publication de l’étude en 2016, un responsable politique groenlandais a réclamé la renégociation de l’accord de défense entre le Danemark et les États-Unis, avant de perdre son poste sur ce dossier jugé trop offensif par sa hiérarchie. La question de savoir qui, de Washington ou de Copenhague, devrait assumer le nettoyage éventuel du site reste, à ce jour, sans réponse tranchée.
Les carottes de glace prélevées à Camp Century à la fin des années 1960 continuent, elles, de servir aux climatologues : elles ont fourni certaines des toutes premières séries de données utilisées pour reconstituer l’histoire climatique de la planète. L’ironie est presque parfaite. Le site qui a permis de comprendre comment le climat se réchauffe est aussi celui que ce même réchauffement menace de rouvrir.
Sources : agupubs.onlinelibrary.wiley.com | inthewarroom.com


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