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En couvrant de serres 400 km2 de plaine depuis 1970, les Espagnols ont littéralement refroidi leur région pendant que l’Espagne se réchauffe

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Vue depuis un satellite, la province d’Almería n’a rien d’un désert méditerranéen classique. Là où l’on attend des tons ocre et brun, une tache blanche presque aveuglante s’étend sur la plaine côtière, entre El Ejido et Níjar. C’est la plus vaste concentration de serres agricoles au monde, née dans les années 1970 sur une terre qui n’avait jusque-là servi qu’au pâturage extensif.

Une mer de plastique. Littéralement.

Avant l’arrivée des serres, cette plaine du Campo de Dalías n’intéressait presque personne. Dans un entretien publié par l’association Agter, l’ingénieur agronome Bernard Roux décrit une zone de plaine quasiment inculte, aride, avec un climat très sec, environ 200 ou 300 mm d’eau par an, à proximité de la mer, répartie entre des grands propriétaires. Un territoire où seulement quelques troupeaux de moutons parcouraient les terres, avant que l’irrigation par forage ne change la donne.

À retenir

  • Le plastique blanc des serres renvoie 20 watts par mètre carré de chaleur vers le ciel au lieu de l’absorber
  • La région se refroidit de 0,3°C par décennie depuis 1983, inverser la tendance nationale de réchauffement
  • Les serres produisent 3,5 millions de tonnes de fruits et légumes annuels pour les marchés européens

Sommaire

  1. Le plastique blanc qui refroidit le sol
  2. Une plaine devenue le potager d’hiver de l’Europe
  3. La facture cachée : nappes, plastique et bras cassés
  4. Une leçon grandeur nature pour les climatologues

Le plastique blanc qui refroidit le sol

Le mécanisme physique tient en une idée simple. Un sol nu et sombre absorbe une grande partie du rayonnement solaire qu’il reçoit et la restitue sous forme de chaleur. Une bâche de plastique blanc, elle, en renvoie une bonne partie vers le ciel avant même qu’elle ne réchauffe quoi que ce soit. C’est le principe de l’albédo, le pouvoir réfléchissant d’une surface : plus une surface est claire, plus elle repousse la lumière plutôt que de l’absorber.

C’est exactement ce qu’a mesuré le chercheur Pablo Campra, de l’université d’Almería, dans une étude publiée en 2008 dans le Journal of Geophysical Research. Ses relevés montrent un albédo annuel supérieur de 0,09 en comparant la surface des serres à une terre de pâturage typique. Ce basculement de couleur a des conséquences énergétiques mesurables : selon une analyse citée dans un brevet américain reprenant les travaux de Campra, l’installation des serres a entraîné une hausse de l’albédo d’environ 0,1, associée à un transfert de chaleur réfléchie moyen de -20 watts par mètre carré, mesuré par l’imagerie satellite MODIS.

Résultat sur le terrain : une anomalie thermique inverse de la tendance nationale. L’étude de 2008 rapporte une tendance significative de refroidissement de la température de surface de -0,3°C par décennie dans cette zone entre 1983 et 2006, une tendance locale qui ne présente aucune corrélation avec les tendances de réchauffement régionales espagnoles et globales.

Une plaine qui se refroidit pendant que le pays entier se réchauffe.

Une plaine devenue le potager d’hiver de l’Europe

Les ordres de grandeur donnent le vertige. Dès 2007, l’étude fondatrice décrivait une expansion spatiale spectaculaire de l’horticulture sous serre dans la province semi-aride d’Almería, atteignant une surface continue de 26 000 hectares, la plus vaste zone de serres au monde. Depuis, la surface a continué de grandir : selon les périmètres retenus et les années considérées, les estimations actuelles oscillent entre 300 et 400 km2, en comptant les extensions récentes vers le Levante voisin. Un chiffre à prendre comme un ordre de grandeur plutôt qu’une mesure figée, tant les cartographies satellites diffèrent selon la méthode de calcul.

Cette surface alimente une bonne partie des étals européens en plein hiver. Selon des données récentes reprises par la filière horticole, la zone produit chaque année environ 3,5 millions de tonnes de fruits et légumes, destinés en grande majorité aux marchés européens. Une tomate de janvier sur une table française a de bonnes chances de venir de là.

Cette production ne tombe pas du ciel. Elle repose sur un pompage massif dans les nappes souterraines, un système hérité des grands travaux hydrauliques lancés sous le régime franquiste dans les années 1940 et 1950.

La facture cachée : nappes, plastique et bras cassés

Le prix de cette réussite agricole se paie sous terre. Une étude hydrogéologique publiée dans Water Science & Technology évaluait déjà l’apport annuel dans les aquifères à environ 50 hectomètres cubes, alors que plus de 100 hectomètres cubes en étaient extraits durant la même période. Une note qui n’a rien d’anecdotique : cette surexploitation des ressources provoque une baisse inexorable du niveau de la nappe, qui entraîne une intrusion marine dans les aquifères les plus proches de la mer.

La description vaut toujours aujourd’hui. D’après une analyse d’imagerie satellite publiée par le CNES, le développement agricole de la zone repose sur l’investissement dans des milliers de puits et de stations de pompage qui mobilisent les eaux des nappes phréatiques, au risque de leur épuisement et de la salinisation des nappes et des sols par entrée d’eaux marines. Et face à l’épuisement des nappes de surface, les pompages descendent toujours plus profond.

Le plastique pose lui aussi problème une fois usé. Des estimations relayées par des organisations agricoles évaluent les déchets générés, films de serre, tuyaux et matériaux de structure, à environ trois millions de tonnes par saison, soit à peu près autant que la production légumière elle-même.

Derrière les bâches, des milliers de travailleurs, souvent immigrés, attendent chaque matin qu’un employeur passe les recruter. Un reportage publié sur le site Parole d’ères décrit ces ouvriers qui attendent patiemment qu’une fourgonnette s’arrête et les embauche à la journée pour une trentaine d’euros, voire moins.

Une leçon grandeur nature pour les climatologues

Almería est devenue, malgré elle, un cas d’école. Elle démontre à ciel ouvert qu’il suffit de changer la couleur d’une surface, sans rien retirer de l’atmosphère, pour déplacer une température locale de façon mesurable et durable sur plusieurs décennies.

Cette logique inspire aujourd’hui des expérimentations urbaines bien loin des serres andalouses. Des chercheurs de l’University College de Londres ont ainsi montré, par modélisation climatique, que peindre les toits en blanc pouvait réduire la température de l’air en ville de 1,2 à 2 degrés, une performance jugée plus efficace que les panneaux solaires ou les toits végétalisés dans cette même étude. Cette technique, appelée cool-roofing, s’inspire d’usages séculaires déjà répandus dans le pourtour méditerranéen, de la Grèce à certaines villes espagnoles.

D’autres pistes explorent des cultures à feuillage clair ou des variétés réfléchissantes, prolongeant sur les champs ce que les serres d’Almería ont révélé presque par accident. La prochaine fois qu’une tomate de janvier atterrit dans un chariot de supermarché, elle vaut le coup d’œil sur une carte satellite : à quelques secondes de recherche, la tache blanche du Campo de Dalías apparaît, aussi nette qu’un lac gelé au milieu d’un désert.

Sources : agter.org | image-ppubs.uspto.gov | shs.hal.science

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