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La Zambie a un barrage dont la mise en eau a duré quatre ans : les animaux ont eu droit à des barques, ses 57 000 riverains à bien moins que ça

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Un barrage, quatre ans de travaux, cinq ans de plus pour que l’eau finisse de tout recouvrir. Et deux façons radicalement différentes de gérer l’urgence : les bêtes sauvages du Zambèze ont eu droit à des embarcations, des cordes et des équipes dédiées à leur sauvetage, tandis que 57 000 habitants Tonga ont été poussés vers des terres plus pauvres, avec beaucoup moins d’attention et d’argent. C’est l’histoire du barrage de Kariba, entre la Zambie et le Zimbabwe, l’un des chantiers les plus ambitieux jamais menés en Afrique et l’une des opérations de déplacement humain les plus contestées du continent.

À retenir

  • Pendant cinq ans, une équipe de sauveteurs a risqué sa vie pour évacuer des rhinocéros, des lions et des éléphants sur des radeaux flottants
  • Au même moment, des dizaines de milliers d’habitants ont été expulsés de leurs terres ancestrales sans compensation équitable
  • Le contraste révèle comment l’histoire coloniale a valorisé la faune sauvage africaine bien plus que ses populations humaines

Sommaire

  1. Un mur de béton qui a changé la géographie du Zambèze
  2. L’opération Noé, ou comment sauver 6 000 animaux avec des cordes et des bas nylon
  3. 57 000 Tonga, beaucoup moins de moyens et beaucoup plus d’oubli

Un mur de béton qui a changé la géographie du Zambèze

Le chiffre donne le vertige : la construction du barrage de Kariba, achevée en 1959, représentait à l’époque l’un des plus grands projets d’ingénierie jamais réalisés en Afrique, avec un mur de barrage impressionnant de 128 mètres de hauteur et 579 mètres de longueur. Le chantier démarre au milieu des années 1950 et mobilise des milliers d’ouvriers. Le barrage-voûte en béton à double courbure a été conçu par Coyne et Bellier et construit entre 1955 et 1959 par l’entreprise italienne Impresit, pour un coût de 135 millions de dollars pour la première phase. La facture finale, une fois la centrale nord ajoutée côté zambien, grimpera bien plus haut : la construction finale, avec l’ajout de la centrale nord de Kariba, ne s’est achevée qu’en 1977 en raison de problèmes largement politiques, pour un coût total de 480 millions de dollars.

Le chantier n’a rien eu d’une promenade. Environ 86 personnes sont mortes pendant la construction, victimes de conditions de travail dangereuses, d’accidents et d’inondations dévastatrices en 1957 et 1958, que les Tonga attribuaient à la colère du dieu-fleuve Nyaminyami. Une croyance qui perdure aujourd’hui, transformée en légende protectrice plutôt qu’en malédiction, mais qui dit beaucoup de la relation ambivalente entre ce fleuve et les peuples qui en dépendent depuis des générations.

Quand l’eau a commencé à monter, des milliers d’animaux se sont retrouvés piégés sur des îlots qui rétrécissaient de jour en jour. La réponse s’appelle Opération Noé, et elle a duré cinq ans, de 1958 à 1964. Le chef garde-chasse de Rhodésie, Rupert Fothergill, a été chargé en 1958 de sauver la faune de Kariba. Les moyens ? Dérisoires au regard de l’ampleur de la tâche. Pendant les cinq années suivantes, jusqu’en 1964, lui, son équipe et des volontaires ont travaillé dans des conditions extrêmement rigoureuses, vivant dans des campements de fortune, se déplaçant souvent en barques à rames, avec un équipement aussi rudimentaire que des cordes, des sacs, des filets fabriqués à partir de vieux bas en nylon, des caisses et des fusils hypodermiques.

Le bilan de cette débrouille organisée impressionne encore. Les hommes ont secouru et relogé plus de 5 000 animaux, du zèbre au phacochère en passant par les serpents, les rhinocéros, les éléphants, les lions et les léopards, la plupart transférés vers le parc national de Matusadona, tandis qu’une seconde équipe dirigée par Tad Edelman en a sauvé 1 000 de plus. Certains sauvetages relevaient carrément du cinéma d’aventure. Un rhinocéros noir isolé sur un îlot a été poursuivi pendant plusieurs heures avant d’être touché par un dard sédatif tiré à l’arbalète, puis chargé sur un radeau soutenu par dix-huit fûts d’essence et remorqué jusqu’à la terre ferme, à environ 19 kilomètres. Au total, 44 rhinocéros ont été sauvés de cette façon. D’autres épisodes tenaient plus du numéro de cirque, comme ce garde-chasse qui a grimpé dans un arbre en maillot de bain et gants pour capturer un mamba noir avec un bâton à nœud coulant.

L’opération a fasciné la presse internationale. Un journaliste présent à l’époque a rappelé que son rédacteur en chef avait même écrit un livre entier sur le sujet, décrivant l’opération comme « le plus grand sauvetage animalier depuis l’Arche ». Une image d’Épinal qui a traversé les décennies, largement relayée dans les récits touristiques sur le lac Kariba aujourd’hui.

57 000 Tonga, beaucoup moins de moyens et beaucoup plus d’oubli

Pendant que les projecteurs se braquaient sur les rhinocéros et les mambas, une tragédie plus discrète se jouait à quelques kilomètres. La création du réservoir a forcé la réinstallation d’environ 57 000 Tonga vivant le long du Zambèze, à la fois en Rhodésie du Nord et en Rhodésie du Sud. Un rapport datant de l’époque même du chantier chiffrait déjà le coût de l’opération : la réinstallation de 50 000 membres de la tribu Tonga a été entreprise pour un coût d’environ 4 millions de livres sterling. Une somme qui paraît généreuse sur le papier, mais qui s’est traduite sur le terrain par des terres bien moins fertiles que celles quittées.

Les Tonga ont été déplacés vers des hauts plateaux arides et infertiles où ils ont eu du mal à maintenir leurs moyens de subsistance agricoles, et de nombreuses communautés ne se sont jamais totalement remises économiquement ni culturellement. Les compensations ont été minimes, et les promesses de bénéfices liés au développement sont largement restées lettre morte. Le déséquilibre ne s’arrête pas là : la géographie même du partage entre les deux pays a favorisé la faune plutôt que les humains. C’est le reflet de la domination de l’administration coloniale à Salisbury, en Rhodésie du Sud, que la plupart des animaux sauvés ont été relogés côté zimbabwéen, tandis que la plupart des habitants l’ont été côté zambien.

Les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Un livre publié en 2005, Deep Water, de Jacques Leslie, consacré au sort des personnes réinstallées par le barrage, estime que la situation a peu changé, et Kariba reste la pire réinstallation liée à un barrage de l’histoire africaine. Face à ce constat, les Tonga ont fini par s’organiser : dans leur quête pour restaurer leur vie et obtenir justice, ils ont formé leur propre groupe de défense en 2000, la Basilwizi Trust. Depuis, un programme porté par la compagnie zambienne d’électricité tente de rattraper une partie du retard, avec le projet Gwembe-Tonga qui vise à traiter certains problèmes environnementaux et sociaux nés de la construction du barrage, à travers la réhabilitation des routes, l’accès à l’eau potable, l’électrification, la construction d’écoles et l’amélioration de la production agricole.

Le lac Kariba fournit toujours l’essentiel de l’électricité de deux pays, à hauteur d’environ 50 % des besoins du Zimbabwe et 30 % de ceux de la Zambie, un demi-siècle après sa mise en eau. Mais derrière les turbines et les images d’archives de rhinocéros sur des radeaux flottants, il reste un chiffre que peu de brochures touristiques mentionnent : celui des dizaines de milliers de Tonga toujours en attente des compensations promises à l’époque de la Reine Elizabeth Queen Mother, venue inaugurer la centrale sud en personne en 1960.

Sources : legendsandlegaciesofafrica.org | croisieurope.com

L'équipe Sciencepost

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