Un avion de 97,8 mètres d’envergure, entièrement construit en bois, qui n’a volé qu’une seule fois dans sa vie et pendant à peine une minute. Puis trente ans d’attente dans un hangar climatisé, entretenu à prix d’or par son propriétaire millionnaire, prêt à décoller à tout moment sans jamais quitter le sol. Cette histoire, ce n’est pas une légende urbaine : c’est celle du Hughes H-4 Hercules, plus connu sous le surnom qu’il détestait, le « Spruce Goose ».
À retenir
- Un avion de 97,8 mètres d’envergure construit entièrement en bois : pourquoi un choix si insolite ?
- Une seule minute de vol en 1947 : comment Hughes a dépassé tous ses détracteurs
- Trente ans d’entretien coûteux pour un appareil qui ne décollera plus : quelle obsession cachait Howard Hughes ?
Sommaire
- Un géant de bouleau né des pénuries de guerre
- Une minute de vol pour clouer le bec aux critiques
- Trente ans de hangar climatisé, un million de dollars par an
- Du hangar au musée : la seconde vie du géant de bois
Un géant de bouleau né des pénuries de guerre
Tout commence dans le chaos du début des années 1940. L’appareil répondait aux pertes sévères de navires cargo américains en 1942, torpillés par les sous-marins allemands dans l’Atlantique Nord. Il fallait un moyen de transporter troupes et matériel sans craindre les U-boots. L’idée germe dans l’esprit de l’industriel Henry J. Kaiser, mais c’est Howard Hughes et sa société Hughes Aircraft qui prennent en charge la conception et la construction de ce projet titanesque.
Le choix du matériau surprend encore aujourd’hui. Les métaux étant alors réservés à l’effort de guerre, l’avion est entièrement constitué de bois stratifié, principalement du bouleau, selon le procédé Duramold. Pas de sapin, contrairement à ce que suggère son surnom moqueur : c’est bien du contreplaqué de bouleau qui compose l’essentiel de la structure. Un choix technique qui devient une prouesse d’ingénierie, tant les pièces en bois doivent supporter des charges considérables pour un appareil de cette taille.
Le chantier traîne en longueur, dévore l’argent public et déclenche une polémique retentissante. En 1947, un comité sénatorial d’investigation sur la guerre convoque Howard Hughes pour s’expliquer sur les 27 millions de dollars que le département de la Guerre avait investis dans le projet. Mais la guerre est déjà terminée. Le besoin militaire qui justifiait ce colosse volant s’est évaporé avant même que l’avion touche l’eau pour la première fois.
Une minute de vol pour clouer le bec aux critiques
Le 2 novembre 1947, dans le port de Long Beach, en Californie, Hughes décide de faire taire ses détracteurs une bonne fois pour toutes. Il s’installe aux commandes, avec David Grant comme copilote et plusieurs ingénieurs de vol, pour trois tests de roulage à haute vitesse ; au troisième passage, dans des vents erratiques de 20 nœuds créant des moutons sur l’eau, il pousse les moteurs à 2 200 tr/min et fait voler l’appareil sur un peu plus d’un mile, environ une minute, atteignant brièvement 70 pieds d’altitude à environ 95 mph.
Vingt-six secondes. C’est la durée exacte retenue par certaines sources pour ce vol resté unique dans l’histoire de l’aviation. Sur le troisième passage, Hughes accélère de manière inattendue, permettant à l’appareil de décoller pendant 26 secondes sur un mile, à une altitude de 70 pieds au-dessus de l’eau. Aucun autre décollage ne suivra jamais. Le contexte a changé, le gouvernement n’a plus besoin de cet hydravion géant, et pourtant Hughes refuse d’abandonner ce qu’il considère comme son chef-d’œuvre.
Trente ans de hangar climatisé, un million de dollars par an
C’est là que l’histoire bascule dans l’absurde et le fascinant à la fois. Plutôt que de démanteler l’appareil ou de le laisser rouiller, Hughes choisit de le conserver en état de vol permanent. Il considère le H-4 comme l’une de ses plus grandes réalisations aéronautiques et, de 1947 jusqu’à sa mort en 1976, maintient l’appareil dans un hangar climatisé du port de Long Beach. Trente ans durant, l’avion reste prêt à décoller, sans jamais reprendre l’air.
Le coût de cette conservation donne le vertige. Hughes rachète l’appareil pour 800 000 dollars et le fait sceller hermétiquement dans un hangar climatisé gigantesque, à un coût d’un million de dollars par an, prêt à voler à tout moment. Pour maintenir ce niveau d’entretien, une véritable armée de techniciens se relaie. Jusqu’à 300 personnes sont employées pour l’entretenir jusqu’au début des années 1960, un nombre ensuite réduit à environ 50 personnes.
Ce qui frappe, c’est l’entêtement du personnage. Hughes possède à cette époque une fortune colossale, mais consacrer l’équivalent de plusieurs millions de dollars actuels par an à un avion qui ne décollera plus jamais relève presque de l’obsession personnelle. L’appareil appartient officiellement au gouvernement américain, mais c’est bien Hughes qui règle la facture de son entretien, à ses propres frais, année après année, jusqu’à sa mort en 1976.
Du hangar au musée : la seconde vie du géant de bois
Après le décès de Hughes, l’avion change plusieurs fois de mains. Il passe d’abord sous la garde de l’Aero Club of Southern California, puis se retrouve exposé dans un dôme géodésique à Long Beach, aux côtés du paquebot Queen Mary. Quand Disney reprend la gestion du site à la fin des années 1980, l’entreprise ne prévoit plus de place pour ce monument encombrant. En 1992, l’Evergreen Aviation & Space Museum remporte l’appel d’offres pour l’accueillir, avec un nouveau hangar construit spécialement à son siège de McMinnville, dans l’Oregon.
Le voyage jusqu’à sa destination finale est presque aussi spectaculaire que l’avion lui-même. L’appareil arrive à McMinnville le 27 février 1993, après 138 jours et 1 055 miles parcourus depuis Long Beach, transporté par péniche, train et camion. Depuis, le Spruce Goose trône dans ce musée de l’Oregon, où il continue d’attirer les curieux venus contempler ce paradoxe volant : le plus grand hydravion jamais construit, resté cloué au sol pendant l’essentiel de son existence.
Un détail mérite d’être souligné : pendant plus de sept décennies, personne n’a fait mieux en termes d’envergure. Ce n’est qu’en 2019, avec l’arrivée du Stratolaunch et ses 115 mètres d’ailes, que le record vieux de 1947 tombe enfin. Il aura fallu près de huit générations de progrès aéronautique pour dépasser un avion qui n’a, au fond, jamais vraiment volé.
Sources : media24.fr | baonghean.vn


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