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Mélenchon désigne à chacune des chapelles de LFI un ennemi à abattre: aux palestinistes, Israël ; aux antifascistes, le RN; aux écologistes, le capitalisme; à la « Nouvelle France », la vieille France. Le parti tient par la tension qu’il entretient: c’est la politique du baril de poudre.
Publié dans notre magazine de septembre, cet article a été rédigé avant la crise des lycées
Hier jeudi, le ministère de l’Intérieur dénombrait 1027 établissements scolaires touchés par des actions, et 222 blocages. De nombreuses et choquantes scènes de violences urbaines ont été constatées, des proviseurs ont été pris à partie, des millions d’euros de dégâts sont évoqués et les cours à distance mis en place là où des troubles sont observés. À l’issue d’une cellule interministérielle de crise, Matignon a déclaré que le mouvement de blocus des lycées était une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche », s’appuyant sur les informations des services de renseignement. « En envoyant ses députés devant les établissements, Jean-Luc Mélenchon porte une lourde responsabilité dans la situation que connaît aujourd’hui notre pays» a déclaré la candidate à l’élection présidentielle Marine Le Pen • La rédaction.

Jean-Luc Mélenchon est certainement le candidat à la présidentielle le plus lisible sur le plan idéologique. Le programme de son parti, concocté sous la houlette de Clémence Guetté, coprésidente de l’Institut La Boétie, est probablement le plus complet qu’on puisse trouver actuellement dans l’offre politique française.
L’ancien sénateur socialiste a toujours été tiers-mondiste, décolonial et partisan d’une vision constructiviste du peuple. Sur ces sujets, il n’a pas changé d’un iota. C’est aussi un stratège, déterminé à exercer le pouvoir et à « transformer » la société. Ancien trotskyste, celui que l’on surnommait à l’OCI (Organisation communiste internationale) « Santerre » – du nom du révolutionnaire qui participa aux massacres de Septembre et qui mena Louis XVI à l’échafaud – connaît la règle d’or du combat politique : ne pas faire prévaloir la tactique sur la stratégie.
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Depuis qu’il a quitté le Parti socialiste en 2008, Mélenchon ne pense qu’à une chose : prendre le pouvoir et surtout en faire quelque chose de nouveau, pour briser l’alternance « UMPS », telle qu’on l’appelait à l’époque. C’est dans ce seul but qu’il a fondé le Parti de gauche, puis La France insoumise en 2016. Le réduire à un tribun, même excellent, est donc une erreur. En attendant son heure, il a organisé son parti pour influencer et radicaliser le débat politique, pour créer un climat favorable à ses idées.
« Une troupe ne vaut que par ses chefs, confiait-il au média numérique Backseat. J’ai appelé à des insurrections citoyennes ; j’ai appelé à des marches ; j’ai appelé à voter ; j’ai appelé à s’unir ; j’ai appelé à la Constituante, à la révolution citoyenne. Vous ne m’avez jamais entendu appeler à autre chose. Et le jour où vous m’entendrez appeler à autre chose, alors oui, vous pourrez avoir peur, parce que c’est ce qu’on se préparera à faire. »
Une toile d’araignée au service de Jean-Luc Mélenchon
À LFI, chaque Insoumis doit être un sans-culotte, une tricoteuse, un faiseur de journée en puissance. On retrouve ici le trotskiste tendance lambertiste que Mélenchon a été dans sa jeunesse. Il est placé au sommet d’un appareil central fonctionnant comme une toile d’araignée : des cercles de plus en plus étroits, jusqu’à « JLM » qui décide de tout ce qui compte, en symbiose avec Sophia Chikirou. Manuel Bompard est leur homme de paille, leur paratonnerre, leur porte-flingue.
Autour de ces trois-là, une garde rapprochée fidèle, après moult épurations, mène le combat sur tous les fronts possibles (mise en avant de « nouveaux médias », contacts avec le militantisme violent comme la Jeune Garde ou avec des « influenceurs », travaux théoriques avec l’Institut La Boétie, liens avec des associations diverses, partenariats avec des acteurs du numérique, etc.). LFI est en ce sens un « parti-mouvement », comme le dit le sociologue Manuel Cervera-Marzal.
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Pour autant, il ne faut pas réduire le mélenchonisme à un pur gauchisme pour bobos à cheveux bleus. « Nous sommes présents dans tous les ministères », vient déclarer au micro de France Info un membre des Phrygiens, ce réseau de hauts fonctionnaires anonymes qui produisent dans l’ombre des notes et des idées pour LFI. Mélenchon tisse aussi sa toile dans des cercles de pouvoir. Fin juin, on apprenait dans Le Parisien qu’il avait dîné avec des grands entrepreneurs, à l’invitation du lobby France Industrie, qui réunit une cinquantaine de grandes entreprises privées et publiques et une trentaine de fédérations de l’industrie. Et début 2026, il visitait l’usine Dassault de Cergy en compagnie de son directeur général, Éric Trappier. Manière de rappeler qu’il n’a jamais été antimilitariste.
A chaque chapelle son ennemi
Dans le même temps, LFI se doit aussi d’entretenir les mythes classiques de la gauche. D’abord le récit « antifasciste », comme on l’a vu après l’assassinat de Quentin Deranque, lorsque le parti a apporté son plein soutien à la Jeune Garde de Raphaël Arnault. Mais aussi le narratif de l’antiracisme et de la lutte contre les violences policières, qui se concrétisent dans les liens étroits noués avec le comité Adama.
Le soutien affiché à la communauté LGBT reste également très puissant. Ajoutez à cela le logiciel « éco-socialiste », qui est la base commune du parti, et vous obtenez en fin de compte un discours qui soude un socle oscillant entre 13 et 15 % de l’électorat. Résultat, Mélenchon est devenu le centre de gravité des forces de gauche, renvoyant les autres dans le rôle supplétif d’alliés d’un bloc central en constante rétractation.
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Mais il faut bien sûr aussi compter désormais avec la promotion de la « Nouvelle France », incarnée par le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Les progrès matériels des classes ouvrières et moyennes des pays occidentaux à partir des années 1960 ayant peu à peu privé les marxistes du soutien des prolétariats intérieurs, l’extrême gauche s’est logiquement tournée vers les immigrés issus des ex-colonies, nouveaux « damnés de la terre » (ou du bitume) devenus citoyens – et électeurs – de l’ancienne puissance coloniale. Le colonisé d’hier se réincarne dans le jeune Noir-Africain ou Maghrébin (de préférence musulman) de banlieue. On comprend que tous les lieutenants du parti, sans exception, aient ainsi affiché depuis le 7-Octobre leur soutien aux Gazaouis, voire au Hamas et ses proxies, sans jamais plier. Ces prises de position, et les gains électoraux qui vont avec, sont essentiels pour celui qui a manqué l’accès au second tour de 600 000 voix en 2017 et de 400 000 en 2022. Comme quoi toute règle d’or a ses exceptions. En politique, même les plus opiniâtres des idéologues doivent parfois savoir faire prévaloir la tactique sur la stratégie.
Au moment de la formation du courant tiers-mondiste, après la Seconde Guerre mondiale, l’historien Raoul Girardet parlait de « transfert, à l’intérieur de certaines consciences, des ferveurs militantes et de l’éternelle espérance révolutionnaire, du prolétariat au tiers-monde, de la classe ouvrière des pays industrialisés aux peuples colonisés luttant pour leur indépendance. » Le même processus se poursuit aujourd’hui dans les cerveaux Insoumis, sauf que c’est désormais à des Français que LFI parle la langue des colonisés.
Mélenchon, le bruit et la fureur. Portraits d’un révolutionnaire, Rodolphe Cart, La Nouvelle Librairie., 2025, 320 pages.


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