Chaque jour, des dizaines de ferries relient la France à l’Angleterre en traversant la Manche sans que leurs passagers ne se doutent de ce qui repose juste sous la coque. À quelques dizaines de mètres de profondeur, dans une dépression du plateau continental, dort un stock d’explosifs si colossal qu’il donne le vertige : environ un million de tonnes de munitions, accumulées depuis plus d’un siècle sans qu’aucune opération de récupération n’ait jamais été sérieusement envisagée. Ce lieu, presque personne n’en parle. Et c’est bien ce silence, entretenu depuis des décennies, qui rend l’histoire de la fosse des Casquets aussi fascinante qu’inquiétante.
À retenir
- La fosse des Casquets (Hurd’s Deep), à cheval entre les eaux françaises et britanniques, contient environ un million de tonnes de munitions immergées depuis les années 1920, ainsi que des déchets radioactifs et l’épave du cuirassé allemand SMS Baden.
- La corrosion progressive des enveloppes métalliques fragilise les munitions et a déjà provoqué des incidents de pollution, comme la perte de conteneurs de lindane et de pesticides.
- Aucune opération de récupération n’est envisagée car les risques d’explosion, les coûts et le partage de responsabilité juridique entre la France et le Royaume-Uni bloquent toute action, la surveillance restant la seule réponse actuelle.
Le cimetière sous-marin que l’histoire a préféré oublier
Au large du Cotentin, à l’ouest des îlots des Casquets et à une treizaine de kilomètres au nord-ouest d’Aurigny, se cache un bas-fond baptisé Hurd’s Deep. Ce nom anglais, peu connu du grand public français, désigne pourtant l’une des décharges sous-marines les plus imposantes d’Europe. La fosse s’enfonce entre 100 et 160 mètres sous le niveau moyen de la mer, à cheval entre les eaux du bailliage de Guernesey et la zone économique exclusive française. Une position géographique qui, à elle seule, explique en partie pourquoi ce dossier a longtemps navigué entre deux juridictions, sans qu’aucune ne s’en saisisse vraiment.
L’histoire du site ne se limite pas aux munitions. En 1921, le cuirassé allemand SMS Baden y fut délibérément sabordé, ajoutant une épave chargée de symboles à ce paysage sous-marin déjà singulier. Depuis, la fosse est devenue une sorte de point de convergence pour tout ce que les nations riveraines de la Manche souhaitaient voir disparaître sans avoir à s’en préoccuper davantage.
Comment on a rempli un trou de bombes pendant des décennies
Tout commence au sortir de la Première Guerre mondiale. Le gouvernement britannique, confronté à des stocks massifs de munitions chimiques et conventionnelles devenues encombrantes, choisit la solution la plus simple à l’époque : les immerger. La fosse des Casquets, isolée et profonde, devient alors un dépotoir naturel. La pratique reprend de plus belle après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il faut se débarrasser des armes et munitions abandonnées par les troupes allemandes évincées des îles anglo-normandes.
Le Royaume-Uni ne s’arrête pas là. Entre 1950 et 1963, ce sont pas moins de 28 500 fûts de déchets faiblement et moyennement radioactifs, représentant entre 14 000 et 17 000 tonnes, qui viennent s’ajouter au tableau. De son côté, la France utilise dès les années 1920 trois méthodes pour évacuer ses munitions, dont l’immersion par avion, sous-marin ou bateau dans des zones peu fréquentées comme la fosse du cap Levi ou celle des Casquets. Ce n’est qu’à partir de 1998 que la Marine nationale réduit fortement ces pratiques, le volume annuel de matière explosive immergée passant alors sous la barre des dix tonnes par an, jusqu’aux dernières opérations recensées en 2002.
La corrosion qui grignote silencieusement les obus
Un siècle sous l’eau salée, cela laisse des traces. Le métal des obus, des mines et des fûts n’est pas éternel : la corrosion progresse lentement mais sûrement, fragilisant des enveloppes qui n’ont jamais été conçues pour résister à un tel bain prolongé. Certains contenants finissent par céder, libérant leur contenu directement dans l’écosystème marin. Ce phénomène n’est pas qu’une hypothèse théorique : la zone a déjà connu des incidents révélateurs, comme la perte d’un conteneur de cinq tonnes de lindane en décembre 1993, ou encore celle du porte-conteneurs Sherbo, qui a laissé échapper 90 conteneurs, dont dix chargés de pesticides.
Ces accidents ponctuels viennent s’ajouter à la lente dégradation naturelle des munitions historiques, créant un cocktail chimique dont l’évolution reste difficile à anticiper avec précision. La fosse des Casquets n’est d’ailleurs pas un cas isolé : la Commission OSPAR, chargée de la protection du milieu marin de l’Atlantique du Nord-Est, a recensé 148 décharges sous-marines dans cette région, dont 62 au large des côtes françaises.
Pourquoi personne n’ose toucher à cette bombe à retardement
Face à un tel volume, on pourrait imaginer une opération de nettoyage d’envergure. Mais la réalité est bien plus complexe. Remonter des munitions vieilles de plusieurs décennies, corrodées et potentiellement instables, représente un risque considérable pour quiconque s’y aventurerait. Le simple fait de manipuler ces engins pourrait provoquer des explosions ou des fuites de substances toxiques encore plus dangereuses que leur maintien au fond de l’eau.
À cela s’ajoute la question du coût et de la responsabilité juridique. La fosse chevauchant des eaux britanniques et françaises, aucune autorité ne semble pressée d’endosser seule la charge d’un chantier aussi titanesque. Résultat : le statu quo perdure, et la surveillance reste, pour l’instant, la seule réponse apportée à ce dossier explosif au sens propre comme au figuré.
Un million de tonnes de munitions, une corrosion qui avance inexorablement, et une absence quasi totale de solution concrète : voilà le résumé peu rassurant d’un dossier que la Manche cache depuis un siècle. Alors que les traversées maritimes se poursuivent chaque jour au-dessus de ce cimetière d’acier et d’explosifs, une question demeure en suspens. Combien de temps encore pourra-t-on se contenter de surveiller sans agir ?


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