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DÉCRYPTAGE – Entre promesses d’immersion, retombées économiques locales et accusations de voyeurisme, les favelas de Rio concentrent toutes les ambiguïtés d’un tourisme controversé.
Admirer le Christ Rédempteur, écouter de la samba dans le quartier de Lapa ou flâner sur les plages de Copacabana font partie des grands classiques d’un séjour au Brésil. Mais une autre expérience s’impose désormais dans les récits de voyage : la visite des favelas. Sur les réseaux sociaux, des touristes affluent au sommet des collines pour être filmés par des prestataires locaux équipés de drones. Ces derniers promettent des images spectaculaires pour une vingtaine d’euros. Le succès est tel qu’il faut parfois faire deux heures de queue. À Rocinha, le plus grand bidonville du pays, la fréquentation a bondi de 37 % en janvier 2026 par rapport à l’année précédente, selon l’Observatoire du tourisme de Rio.
Cet engouement se heurte pourtant aux mises en garde officielles. Le Quai d’Orsay « déconseille vivement » de visiter les favelas, en raison de la criminalité, d’opérations de police fréquentes et du risque de fusillades. En avril dernier, plus de 200 personnes venues observer le lever du soleil à Rio de Janeiro se sont retrouvées bloquées lors d’un échange de tirs entre policiers et narcotrafiquants dans la favela de Vidigal. Dans un pays qui compte plusieurs milliers de favelas – plus de 12.000 selon l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) – leur popularité interroge. Romantisent-elles la pauvreté ou permettent-elles de donner à voir une autre facette de la société brésilienne ?
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La promesse d’une réalité plus authentique ?
Pour certains voyageurs, ces excursions répondent d’abord à une envie de voir la réalité du pays au-delà des circuits touristiques classiques. Parmi eux, Sarah Ramirez, 23 ans, étudiante en management du tourisme, a visité en mars la favela de Rocinha, située entre les quartiers huppés de São Conrado et de Gávea. Le contraste la frappe immédiatement. «Les favelas comptent parmi les endroits les plus impressionnants construits par l’homme», estime-t-elle. Elle reconnaît avoir lu, avant de partir, les mises en garde de certains voyageurs : «Je savais que ce n’était pas recommandé, mais je me suis dit qu’avec un guide, ce serait maîtrisé». Son objectif n’était pas seulement d’observer la favela de loin, mais de comprendre comment les habitants y vivent au quotidien.
Mais ce que ces voyageurs voient reste très encadré. Pour le sociologue Christophe Brochier, auteur de La Naissance de la sociologie au Brésil (Presses universitaires de Rennes, 2016), ces « favelas tours » permettent de saisir une partie du décor : l’urbanisme, la densité, la manière dont les maisons sont construites, la vie dans la rue, les enfants qui jouent, les commerces. En revanche, les relations de voisinage, les conflits, la manière dont les habitants s’organisent ou les rapports avec les trafiquants restent largement hors champ. «C’est une visite très encadrée. Ce n’est pas parce qu’on a passé deux heures dans une favela qu’on “connaît” la réalité brésilienne», insiste-t-il. Selon lui, les touristes viennent «moins pour rencontrer les habitants que pour profiter du point de vue, des maisons entassées les unes sur les autres, des ruelles pittoresques».
«Rio a déjà de très belles choses à voir»
Certains professionnels du secteur restent partagés. À Rio, Salomon Mordokh, 68 ans, fondateur du service de visites guidées Salomon Rio Tour, dit ne pas vouloir faire de la misère un spectacle : «Rio a déjà de très belles choses à voir», assure-t-il. Sur son site internet, il met en avant les survols en hélicoptère, les quartiers balnéaires comme Barra da Tijuca ou encore les circuits sportifs. Mais ce guide francophone a fini par accepter d’organiser, sur sollicitation de sa clientèle, des visites dans la favela de Santa Marta, perchée sur les hauteurs du quartier de Botafogo, qu’il considère comme plus sûre. «Environ un client sur dix me le réclamait», raconte-t-il, évoquant une curiosité qu’il observe régulièrement chez les visiteurs français. «Ils veulent voir comment vivent les habitants et montrer à leurs enfants ce qu’est la vie là-bas.»
Ces excursions suivent un déroulé très précis. Salomon Mordokh ne s’y rend jamais seul, il est toujours accompagné d’un guide local de la favela. «Je ne vais pas risquer la vie des clients ni la mienne», explique-t-il. Le jour J, il récupère ses clients à l’hôtel, puis les conduit au pied de la colline, où ils empruntent le funiculaire utilisé quotidiennement par les habitants, avant de poursuivre à pied entre ruelles pavées et escaliers colorés. Le parcours comprend un arrêt chez une habitante apparue dans le clip They Don’t Care About Us de Michael Jackson, tourné à Santa Marta en 1996, moment souvent immortalisé en photo par les visiteurs. Il arrive aussi que le groupe croise des trafiquants de drogue ou des hommes armés. «Ils nous reçoivent très bien», assure le guide, à condition de respecter les règles fixées sur place, à commencer par ne pas les photographier. À la fin de la visite, le client verse 100 reals (environ 16 euros) à la guide locale, dont une partie est reversée à l’association des habitants de la favela.
Entre adrénaline, transgression et statut social
La montée en visibilité de ces visites sur les réseaux sociaux suscite des réactions indignées. «La pauvreté n’est pas une attraction touristique», dénonce une internaute sur TikTok. D’autres pointent le décalage entre des contenus très esthétisés – couchers de soleil, vues panoramiques, musiques entraînantes – et la réalité de la violence, de la précarité ou encore des risques d’expulsion qui pèsent sur ces quartiers.
Pour le sociologue du tourisme Jean-Didier Urbain, cette curiosité s’inscrit dans l’essor de ce qu’il appelle des «patrimoines alternatifs», ces lieux longtemps tenus à l’écart des circuits classiques – friches, banlieues, bidonvilles – désormais intégrés aux offres de visite. Il parle d’un «tourisme interstitiel», qui cherche précisément les interstices où le tourisme ne va pas habituellement. «C’est un tourisme qui flirte avec la transgression, un peu comme le hors-piste en montagne», résume-t-il, en évoquant ce «goût du danger» que certains voyageurs recherchent encore dans un monde largement balisé par les images. Dans cet imaginaire, la favela rejoint les «slums» indiens, comme Dharavi à Mumbai, ou les «townships» d’Afrique du Sud, héritages de l’apartheid devenus eux aussi des destinations controversées : des lieux où l’on vient éprouver «la misère du monde», mais aussi prouver qu’on a osé s’y rendre.
Pour le sociologue, l’enjeu n’est pas tant de condamner les voyageurs que d’interroger cette mise en scène de la misère. «Certains visiteurs de favelas revendiquent une démarche de compréhension, même si celle-ci se heurte à de fortes ambiguïtés éthiques», souligne-t-il. Faut-il, dès lors, visiter les favelas ? La question ne se résout ni avec un appel au boycott, ni avec un enthousiasme naïf, mais par une exigence : choisir des visites portées par les habitants eux-mêmes, en assumer la dimension ambiguë et ne pas oublier que, derrière les images, il s’agit d’abord de lieux de vie.
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