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« Les poèmes d’Homère et de ses contemporains enchantèrent la jeune Grèce ; ils constituaient les éléments de ce système social qui est la colonne sur laquelle repose toute civilisation ultérieure. » — Shelley
Si L’Odyssée (The Odyssey) de Christopher Nolan n’est pas un grand film, c’est à tout le moins une œuvre sincère et sérieuse. Certaines de ses parties sont réussies, d’autres ne le sont pas du tout. Quoi qu’il en soit, le film est devenu, sans conteste, un important phénomène social et culturel, peut-être même un baromètre.
Plus de 60 millions de personnes dans le monde ont déjà vu le nouveau film, tandis que les ventes de l’épopée d’Homère sous forme de livre connaissent une forte hausse. Des critiques universitaires et des défenseurs du film se sont abondamment prononcés, suscitant un débat public animé. Au plus bas niveau de la discussion, l’oligarque ignare Elon Musk s’en est pris à l’œuvre de Nolan en raison de la « diversité » de sa distribution et a promis qu’une version « entièrement blanche » constituerait une grande amélioration. Voilà précisément ce dont le monde a le plus besoin : des adaptations des classiques par des billionnaires !
Cette version de L’Odyssée soulève une foule de questions, bien plus qu’il n’est possible d’en examiner convenablement dans un seul article.
Dans quelle mesure le film est-il fidèle ou substantiel en tant qu’adaptation ou réinterprétation du poème épique d’Homère ? L’attitude de Nolan envers la guerre, l’héroïsme et la société, qui diffère manifestement de celle du poète grec de l’Antiquité, constitue-t-elle un apport ou une intrusion indésirable ?
Propose-t-il une critique de la vie politique contemporaine lorsqu’il insiste sur les horreurs de la guerre, l’arrogance de « l’homme orgueilleux » et les conséquences désastreuses de la violation de « la loi de Zeus », le code sacré de l’hospitalité et de la bienveillance envers les étrangers ?
La décision du cinéaste de revenir à un classique représente-t-elle une critique implicite de la culture contemporaine ? Le regain d’intérêt populaire pour L’Odyssée est-il le signe d’un mécontentement social ou culturel – ou, à tout le moins, du désir de quelque chose de beaucoup plus riche et créatif ?
L’Odyssée d’Homère traite des lendemains de la guerre de Troie, conflit légendaire ayant duré dix ans et provoqué par l’enlèvement ou la séduction d’Hélène de Sparte, épouse du roi Ménélas, par Pâris, un prince troyen. Afin de ramener Hélène, les forces grecques coalisées assiègent Troie sans succès, jusqu’à ce qu’Ulysse – interprété par Matt Damon –, roi de l’État insulaire souverain d’Ithaque, ait l’idée de construire un gigantesque cheval de bois dans lequel des soldats pourraient se cacher.
Les habitants de Troie font entrer le cheval dans la ville, croyant qu’il s’agit d’une offrande à Athéna. Les envahisseurs dissimulés, parmi lesquels se trouve Ulysse, sortent du ventre du cheval et ouvrent les portes au reste des Grecs. S’ensuivent le sac de la ville, une dévastation massive, le massacre généralisé des hommes et des garçons ainsi que la réduction en esclavage des femmes survivantes.
Après la victoire grecque, Ulysse et ses hommes prennent la mer pour rentrer chez eux. Ils se heurtent toutefois à d’immenses difficultés, notamment parce qu’ils ont provoqué la colère des dieux. Il faudra encore une décennie au souverain d’Ithaque pour atteindre, seul, son île natale. Sa femme, Pénélope, l’a fidèlement attendu malgré les sollicitations insistantes de nombreux prétendants, de même que son fils Télémaque, désormais adulte.
L’œuvre comporte trois fils narratifs centraux : les « aventures mythiques » d’Ulysse, la lutte pour le pouvoir qui se déroule à Ithaque en son absence et le sort de Ménélas, d’Agamemnon et des autres chefs grecs après leur retour dans leur patrie. Nolan conserve cette structure fondamentale.
On estime que L’Odyssée a été composée au VIIIe ou au VIIe siècle avant notre ère, à propos d’événements et d’une société remontant à plusieurs siècles auparavant. L’épopée, avec L’Iliade – qui se déroule pendant les dernières semaines de la guerre de Troie –, est devenue un élément central de la culture et de la société grecques, puis romaines, et elle a exercé une influence incalculable sur la littérature mondiale. Les deux œuvres ont été composées indépendamment l’une de l’autre, dans le cadre de longues traditions orales.
L’Odyssée est une œuvre sensuelle, émouvante et lyrique, profondément captivante et exaltante. Dans Mimésis, Erich Auerbach affirme :
« La jouissance de l’existence physique est tout pour les poèmes homériques, et leur but le plus élevé est de nous rendre cette jouissance perceptible. »
L’historien de l’Antiquité M. I. Finley observe que L’Odyssée
« embrasse tout particulièrement un vaste champ d’activités et de relations humaines : la structure sociale et la vie familiale, la royauté, les aristocrates et les gens du commun, les banquets, le labourage et l’élevage des porcs ».
Nolan ouvre son adaptation de l’épopée sur une séquence troublante. Des soldats troyens découvrent un immense cheval à demi enfoui dans le sable d’une plage située près de leurs murailles apparemment imprenables. Ils blessent cruellement – avant de le tuer plus tard – le seul soldat grec présent près de l’énorme créature de bois, le jeune Sinon, interprété par Elliot Page. Les Troyens croient, et cela sera fatal, qu’il s’agit d’une offrande laissée par les Grecs en retraite : « Portez-le au temple d’Athéna. La guerre est terminée.»
Le film porte ensuite son attention sur le présent, dix ans plus tard, dans le grand palais d’Ithaque. Pénélope, interprétée par Anne Hathaway, et Télémaque, joué par Tom Holland, y sont assaillis par des dizaines de prétendants bruyants et fortunés, des « invités indésirables et voraces », conduits par Antinoos, interprété par Robert Pattinson. Ces derniers consomment la nourriture et les boissons de leurs hôtes et profitent, d’une manière générale, de la femme et du fils d’Ulysse. « La loi de Zeus nous commande de traiter les étrangers comme nous voudrions être traités, car ils pourraient être des dieux déguisés », affirme Télémaque. Mais sa mère et lui bouillonnent de colère.
Pendant ce temps, Ulysse vit dans un état de quasi-amnésie sur une île, en compagnie de la belle nymphe Calypso, interprétée par Charlize Theron. Celle-ci voudrait qu’il demeure auprès d’elle et l’encourage à oublier son passé et sa famille. « Tu veux te souvenir. Mais que se passera-t-il si tes souvenirs détruisent ton bonheur ? »
Le récit est entrecoupé de séquences tirées des efforts tortueux d’Ulysse et de ses hommes pour regagner Ithaque, ce que Finley appelle « les aventures d’un Sinbad le Marin grec ». Plusieurs de ces épisodes sont évidemment devenus emblématiques : Ulysse et son équipage rencontrent un Cyclope, interprété par Bill Irwin, un géant borgne et mangeur d’hommes ; ils survivent à leur visite chez la magicienne Circé, interprétée par Samantha Morton, qui transforme temporairement les marins d’Ithaque en porcs ; Ulysse se fait attacher à un mât afin de résister au chant ensorcelant des Sirènes ; il dirige son navire plus près du monstre marin Scylla, perdant six de ses hommes, afin d’éviter le tourbillon mortel provoqué par Charybde…
Plus terrifiant encore, Ulysse est contraint de descendre dans l’Hadès, le monde souterrain, afin que le devin aveugle Tirésias, interprété par James Remar, lui révèle son destin. Il y retrouve certains des hommes pleins de ressentiment qu’il avait auparavant conduits à la mort.
Télémaque se rend à Sparte dans l’espoir d’obtenir de Ménélas, interprété par Jon Bernthal, des nouvelles de son père. Il apprend plutôt le destin tragique du commandant grec Agamemnon, interprété par Benny Safdie, assassiné par son épouse Clytemnestre, jouée par Lupita Nyong’o, qui interprète également Hélène. Les prétendants de Pénélope tendent une embuscade à Télémaque et tentent de l’assassiner, mais Ulysse, désormais libéré de l’emprise affective de Calypso, sauve la vie de son fils.
Finalement, Ulysse, grisonnant, portant une longue barbe, meurtri et « brisé », est enfin de retour à Ithaque. Il révèle sa présence à Télémaque et à ceux qu’il considère comme loyaux, notamment le porcher aveugle Eumée, interprété par John Leguizamo. Après s’être soumis à une épreuve imposée par Pénélope, qui exige qu’il se serve de son précieux arc, Ulysse déchaîne sa fureur contre les prétendants détestés et les tue tous.
Nolan n’a pas ménagé ses efforts. L’Odyssée a été entièrement tournée avec des caméras IMAX utilisant de la pellicule 70 mm, pendant six mois et dans de nombreux pays, pour un coût estimé à 250 millions de dollars. Au cours des premières semaines suivant sa sortie, le film avait déjà rapporté plusieurs fois cette somme.
Nolan possède incontestablement certaines aptitudes lorsqu’il s’agit de projets de grande envergure. Le film comporte de nombreuses images et séquences saisissantes. Les monstres, les fantômes et les diverses créatures mythiques, ainsi que la capacité d’Ulysse à subir une multitude d’épreuves presque surhumaines, ont manifestement intrigué et diverti le public. Il s’agit d’un témoignage au plus haut degré de l’endurance et de la détermination humaines.
La lutte pour « rentrer chez soi » – le nostos des Grecs de l’Antiquité – après la guerre, l’aventure, un traumatisme ou d’autres événements bouleversant une existence constitue l’un des grands thèmes de la littérature. Elle était également une réalité objective pour un grand nombre de personnes à des époques où la participation à des armées et à des conflits pouvait engloutir des années, voire des décennies. Le voyageur fictif se met lui-même à l’épreuve, de même que son environnement et ceux qu’il aime. Il découvre ce qui a changé ou ce qui lui est demeuré familier, puis tente finalement de rétablir la stabilité ou l’ordre dans un monde troublé et turbulent. Cette expérience éprouvante constitue également, ou peut constituer, un moyen de grandir – ou de vieillir – et de parvenir à une plus grande sagesse.
De plus, dans le cas d’Ulysse, le « “voyage” est une lutte incessante contre une puissance supérieure, de sorte que chaque pas accompli sur ce chemin acquiert une signification passionnante : aucune des circonstances représentées n’est une simple circonstance, mais un événement véritable, le résultat d’une action et la cause motrice d’une nouvelle rencontre entre les forces qui s’affrontent. » (Georg Lukács). Cette « puissance supérieure » est, en dernière analyse, la nature et tout ce qui impose des limites aux êtres humains – « la voix du sang, la maladie, la mort » (Trotsky) – qui demeure suspendu au-dessus de l’humanité comme une fatalité. Trotsky ajouta : « La mythologie ne créa pas la tragédie, elle l’exprima seulement dans le langage symbolique propre à l’enfance de l’humanité. »
Parmi les scènes intelligentes et convaincantes de L’Odyssée de Nolan figure une conversation entre Ulysse et Pénélope, à la veille de la guerre de Troie, au cours de laquelle Ulysse avance la véritable raison du conflit : « C’est le prétexte qu’attend Agamemnon pour briser le contrôle exercé par Troie sur les routes commerciales. Il ne laissera pas passer cette occasion. Jamais. » Plus tard, Hélène, dont le visage est gravement défiguré par des cicatrices – «Le visage qui lança mille navires… Maintenant, peut-être seulement cinq cents », observe cyniquement son mari – tourne en dérision la description que fait Ménélas du triomphe grec à Troie comme d’une « juste victoire ». Elle parle plutôt de « l’ambition de ton frère ».
Pourquoi devrions-nous rejeter ces observations, ainsi que d’autres remarques perspicaces, sous prétexte qu’elles constitueraient des «modernisations » inadmissibles ? Il n’y a pas davantage de raison de minimiser la plainte que Pénélope adresse à Télémaque au sujet de son incapacité, en tant que femme, à monter sur le trône d’Ithaque (« Mon savoir, mes années d’expérience – tout cela ne vaut rien en comparaison des poils qui poussent sur ton menton »), quoique cette intervention semble quelque peu maladroite, mais elle ne doit pas être rejetée, pas plus que la peur éprouvée par Circé d’être violée par des soldats en maraude, comme de simples digressions féministes. Il s’agissait de véritables enjeux de l’époque.
Il est toutefois révélateur que Nolan ne se soit guère efforcé d’évoquer l’esclavage et les conditions de vie des esclaves, qui représentaient une part considérable de la population de la Grèce antique, à l’exception d’une brève remarque indirecte d’Antinoos. Télémaque se contente de qualifier Eumée, un esclave domestique, de « travailleur le plus fidèle de mon père ». Le choix de Nolan de tourner au Sahara occidental ne joue pas non plus en sa faveur. Cette région est victime de « l’occupation illégale, vieille de plusieurs décennies et rarement évoquée, par le Maroc de l’ancienne colonie nord-africaine de l’Espagne, riche en ressources, mais appauvrie », comme l’a décrit le World Socialist Web Site.
Les mentions occasionnelles de « papa » et de « maman », ainsi que la phrase « dix ans sur cette putain de plage », semblent linguistiquement déplacées. Elles ne constituent cependant pas des problèmes insurmontables, pas plus que la distribution « diversifiée ». Musk est bien la dernière personne capable de savoir à quoi ressemblaient réellement les Grecs de l’Antiquité !
La tentative de recréer les relations intimes entre les personnages et leurs attitudes les uns envers les autres – en particulier celles d’Ulysse, de Pénélope et de Télémaque – est plus problématique.
Emily Wilson, sur la traduction de L’Odyssée publiée par celle-ci en 2017 dont Nolan s’est inspiré, a provoqué une controverse en critiquant sévèrement le film. Selon Wilson, celui-ci « manque de profondeur psychologique, émotionnelle, politique et éthique. Sa structure narrative repose sur des artifices. L’écriture est épouvantable. Aucun des personnages n’a de motivations convaincantes pour expliquer ses actes ou ses paroles. »
Ses remarques paraissent unilatérales, voire presque malveillantes, mais il ne fait aucun doute que le drame présente certaines faiblesses. Il faut toutefois souligner d’emblée qu’imaginer comment les êtres humains se comportaient dans leurs relations personnelles il y a 2700 ans ou davantage n’est pas une mince affaire. Nolan est ambitieux, comme l’a admirablement démontré son Oppenheimer, mais il travaille dans une atmosphère culturelle généralement dégradante, particulièrement lorsqu’il s’agit de représenter l’histoire et son développement. La tendance à imposer aux populations du passé la vision contemporaine des classes moyennes est omniprésente.
Pour résoudre ces difficultés, il faudrait avant tout comprendre plus consciemment que les êtres humains et la vie sociale n’ont pas toujours été tels qu’ils sont aujourd’hui, que les rapports sociaux peuvent être transformés et que ce qui existe présentement n’a pas toujours existé et n’existera pas éternellement. Une telle compréhension est surtout accessible à ceux qui, comme certains artistes de gauche du passé, s’orientent vers le marxisme.
En l’état actuel des choses, Nolan se débat avec les éléments dramatiques, mais tend parfois vers le cliché hollywoodien appliqué, vers un langage et des gestes relativement familiers. Les portes que claque la Pénélope d’Anne Hathaway, les frustrations contenues du Télémaque de Tom Holland ainsi que l’angoisse et la mine sombre de l’Ulysse de Matt Damon finissent tous par être exaspérants. Il est difficile de déterminer précisément comment on aurait pu traiter ces éléments d’une manière plus convaincante et plus originale. On songe toutefois à un style plus « primitif », naïf et direct, qui serait, en tout cas, à l’opposé de quelque chose de trop léché et de trop lisse.
On pourrait tirer certaines indications de l’observation d’Auerbach selon laquelle le style homérique éprouve la nécessité « de ne laisser dans l’ombre, dans le vague, aucun élément de ce qui a été une fois nommé ». Il évoque :
des phénomènes uniformément éclairés, situés dans un temps et un lieu déterminés, reliés entre eux sans lacunes et disposés dans un perpétuel premier plan ; des pensées et des sentiments entièrement exprimés ; des événements qui se déroulent avec lenteur et ne produisent que très peu de suspense.
Le nouveau film dépeint un homme torturé par ce qu’il a vécu pendant la guerre et par les massacres auxquels il a participé. Cet Ulysse est angoissé et rongé par la culpabilité : culpabilité devant la guerre, devant les cadavres laissés derrière lui, devant « l’abandon » de sa famille, devant la célèbre ruse du cheval de Troie, devant la violation de la loi de Zeus…
Nous leur avons laissé un cadeau [aux Troyens]. Une offrande de paix qu’ils ont fait entrer dans leur demeure. [...] Nous avons violé tout ce qui était sacré entre les êtres humains. [...] L’idée d’un seul homme [c’est-à-dire la sienne]. La ruse d’un seul homme, qui a transgressé pour toujours la loi de Zeus. [...] Nous vivions dans un monde de palais, de commerce et de langage [...] aveugles à sa beauté jusqu’à ce que nous le détruisions. [...] La violation de la loi de Zeus se répand comme un cancer. Notre âge du bronze s’effondre. Et peut-être ne pouvait-il pas [Ulysse parlant de lui-même à la troisième personne] supporter de contempler, où que ce soit, les ruines de ce qu’il avait fait. Surtout pas chez lui.
Des rumeurs apocalyptiques parcourent tout le film au sujet d’une invasion menée par les mystérieux « Peuples de la mer », qui provoqueront « un âge de ténèbres » en violant la loi de Zeus. Après avoir entendu Ulysse raconter la chute dévastatrice et brutale de Troie, Pénélope comprend soudain : «C’est vous, les Peuples de la mer. » Autrement dit, ce sont les forces grecques elles-mêmes qui se sont révélées être la menace barbare.
L’un des aspects du film qui a particulièrement attisé la colère des fascistes est la représentation d’Ulysse comme un homme profondément et ouvertement honteux du rôle qu’il a joué dans la guerre et dans la destruction de Troie. Les exigences du militarisme impérialiste contemporain réclament une tout autre conception morale – et une tout autre personnalité : celle d’un guerrier qui ne pense ni ne ressent.
Plus généralement, il est impossible de considérer les divers éléments de la représentation de la réalité proposée par le film – l’horreur de la guerre, les conséquences catastrophiques du rejet des étrangers ou des invités (des immigrants ?), la cruauté hargneuse de jeunes princes riches, égoïstes, qui s’en prennent aux mendiants et aux pauvres, le vide moral et politique manifeste qui règne à Ithaque, la menace d’effondrement de la civilisation existante – sans être mentalement ramené à la vie contemporaine, que Nolan l’ait pleinement voulu ou non.
Toute production ou adaptation d’une œuvre ancienne contient inévitablement une prise de position sur « l’ici et maintenant » ; elle interprète le présent ou engage une polémique à son sujet. Le cinéaste est-il ici fidèle à l’œuvre originale ? Oui et non. L’Odyssée n’est pas une épopée «antiguerre » au sens contemporain de l’expression, qui n’aurait guère eu de signification dans le contexte de la société dont elle est issue. Le poème contient des allusions à la dureté des conflits militaires, mais il insiste le plus souvent sur les souffrances des forces grecques, pourtant elles-mêmes les agresseurs. Le châtiment final, bien plus terrible, infligé aux Troyens est plus ou moins présenté comme une fatalité, un fait désagréable mais inévitable de l’existence, comparable à une tempête destructrice ou à un incendie de forêt.
(Il faut toutefois préciser que L’Odyssée était couramment lue conjointement avec L’Iliade, dont certaines des scènes les plus émouvantes décrivent les souffrances des Troyens ou la menace de souffrances qui pèse sur eux.)
Chez Homère – dans la traduction de Robert Fagles –, Ménélas décrit : « nos meilleurs guerriers, porteurs pour Troie d’une mort sanglante ». Un aède chante « les vagues de ruine qui s’abattaient à la fois sur les forces de Troie et de l’Achaïe [la Grèce], par la volonté de Zeus, maître du monde ». Un autre raconte que le célèbre cheval de bois était : « rempli de guerriers qui ravagèrent la ville [Troie] ». Il est également question de : « la mort et du massacre fondant sur Troie » et des : « monceaux d’un magnifique butin » rapportés de la malheureuse cité. L’Ulysse d’Homère, qui ne manifeste aucun remords, demande à Athéna : « Debout auprès de moi, souffle dans mon cœur une grande audace, comme au jour où nous avons renversé les grandes murailles de Troie. »
Dans le même esprit, Ulysse, « ingénieux », « stratège », « rusé », « retors », l’homme « aux mille tours », et nullement pacifiste !, raconte avec une franchise brutale et sur un ton parfaitement détaché qu’après la fin de la guerre,
D’Ilios, le vent me poussa chez les Kikônes, à Ismaros. Là, je dévastai la ville et j’en tuai les habitants ; et les femmes et les abondantes dépouilles enlevées furent partagées, et nul ne partit privé par moi d’une part égale.
Le problème que Nolan se crée en présentant un Ulysse excessivement rongé par la culpabilité apparaît avec une netteté particulière dans les scènes finales situées à Ithaque, où le film est le moins convaincant et le plus tordu. Comment peut-on concilier le voyageur « brisé » et accablé de tristesse avec le guerrier qui élimine à lui seul une cinquantaine, voire davantage, de jeunes aristocrates en pleine possession de leurs moyens ? Lorsque Télémaque demande à son père dans le film : « Comment allons-nous affronter les prétendants ? » Ulysse lui répond : « Pas nous. Leur sang doit être sur mes mains. Autrement, tu serais condamné à l’exil. » Cela n’a pas vraiment de sens et ne constitue qu’un procédé permettant à Nolan de préserver son « nouvel » Ulysse, réformé et humble, ainsi que l’innocence morale de son fils. Chez Homère, Télémaque et plusieurs serviteurs participent avec enthousiasme au « massacre dans la grande salle ».
Le film s’achève avec Ulysse et Pénélope qui partent : « vers l’ouest inconnu, afin d’honorer mes hommes », tout en évoquant vaguement : « une nouvelle aube » qui se lèverait : « sur le monde plongé dans les ténèbres ». Cette conclusion est faible et manque d’efficacité.
Que perd-on dans L’Odyssée de Nolan, en dehors des scènes qui ont inévitablement dû être supprimées pour des raisons de durée ou de budget ?
Ce qui disparaît également, dans une certaine mesure, c’est cette intense « jouissance de l’existence physique » dont parle Auerbach. Encore une fois, il est pratiquement impossible de recréer le rapport à la nature et aux autres êtres humains que les aèdes grecs éprouvaient et qu’ils ont illustré avec tant d’éloquence. Mais le film de Nolan présente parfois une sécheresse, voire une morosité, qui finit par agacer. La « totalité », la plénitude et la vitalité de l’existence humaine dans L’Odyssée ; l’aisance naturelle du poème ; son exubérante sensualité, même dans les moments les plus terribles ; son absence complète de moralisme… tout cela constituerait probablement un défi pour n’importe quel artiste contemporain.
À propos d’Homère, Hegel suggérait que le poète parlait en homme
parfaitement chez lui dans son propre monde. Or, ce monde qu’il habite et où il est chez lui, nous l’habitons avec lui. Nous n’y sommes pas dépaysés, parce que c’est le vrai que nous contemplons dans l’esprit vivant qui l’anime, et que cela nous plaît et nous intéresse. Nous n’y sommes pas plus étrangers que le poète qui s’y est absorbé tout entier par toutes les facultés de son âme et de son génie.
Le philosophe allemand insistait ensuite sur le fait que le monde de L’Odyssée :
peut être placé à un degré inférieur de civilisation ; mais c’est précisément celui de la poésie et de la beauté immédiate. Nous reconnaissons et nous saisissons, dans ce qui en fait le fond et l’essence, tout ce qui répond aux besoins les plus élevés de l’homme, la nature humaine avec ses plus nobles attributs : l’honneur, le courage, la sagesse. Nous sympathisons avec ces personnages dont le caractère et la physionomie nous offrent des traits pleins de noblesse et d’une riche vitalité.
Nolan a déclaré aux médias qu’il avait tourné L’Odyssée parce que celle-ci comblait une importante lacune : personne n’avait encore réalisé un grand film épique d’action à partir de l’œuvre d’Homère. Cela est peut-être vrai au sens immédiat, mais ne dit certainement pas tout. Il se rapproche peut-être davantage de la vérité lorsqu’il affirme que L’Odyssée est une œuvre «fondatrice » et qu’elle « contient véritablement toutes les histoires ».
Le retour aux classiques a revêtu des significations différentes selon les périodes de l’histoire, et il n’est pas nécessaire de surcharger de sens la décision de Nolan. Des facteurs arbitraires ou accidentels ont sans doute joué un rôle. Cependant, objectivement, le tournage à grande échelle de L’Odyssée – et l’immense accueil que lui réserve le public ! –, avec tout ce que cela implique, constitue un rejet catégorique du cinéma actuel et de l’ensemble des stupidités qu’il produit. Le succès d’un film complexe portant sur des questions qui ébranlent le monde, sur les luttes de l’humanité contre d’immenses obstacles, dément les affirmations des apologistes du banal «produit » culturel dominant. De toute évidence, un grand nombre de personnes aspirent à quelque chose de plus soutenu et de plus exigeant.
En outre, la représentation du monde d’Homère s’oppose aux dégradations et aux cruautés de la société contemporaine, à sa division du travail dommageable et à la réduction de la personnalité humaine. Elle plaide en faveur de l’affirmation de Hegel selon laquelle les dieux grecs ne sont que «ce qui est immanent dans l’homme lui-même » et n’apparaissent que comme « l’élément universel » que les êtres humains accomplissent eux-mêmes lorsqu’ils sont en mesure d’agir avec « toute l’énergie » de leur caractère essentiellement héroïque.


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