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L’Irak a eu en 1988 un canon de 102 tonnes : ce qui a arrêté le chantier n’était ni l’acier ni la guerre

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Un tube de 46 mètres, 350 millimètres de diamètre, 102 tonnes d’acier posées à flanc de colline en Irak. Ce canon existait bel et bien, il fonctionnait, et ses essais avaient donné des résultats prometteurs. Ce qui a mis fin au projet n’est ni un défaut de conception ni un manque de moyens : c’est une balle dans la nuque, tirée un soir de mars 1990 devant un immeuble bruxellois.

À retenir

  • Un ingénieur visionnaire crée un canon révolutionnaire capable de concurrencer les armes les plus puissantes du XXe siècle
  • Des millions de dollars, une technologie secrète, et un projet irakien ambitieux qui attire l’attention des grandes puissances
  • Une mort suspecte en Europe marque le début de la fin du programme, mais soulève toujours des questions sans réponses

Sommaire

  1. Un canon capable de viser l’espace
  2. Gerald Bull, l’ingénieur qui voulait tirer des satellites
  3. Bruxelles, mars 1990 : cinq balles qui arrêtent tout
  4. La destruction sous supervision internationale

Un canon capable de viser l’espace

Gerald Bull créa un prototype appelé Baby Babylon : un canon horizontal, tube de 350 mm, 46 mètres de long, pesant 102 tonnes, installé sur une colline à 45 degrés. Les essais menés avec des projectiles en plomb montrèrent des résultats positifs, et l’engin devait pouvoir atteindre une portée de 750 kilomètres. Pour situer l’échelle : c’est la distance qui sépare Paris de Marseille, parcourue par un simple obus d’artillerie.

Ce canon n’était pourtant qu’un prototype. Construit uniquement pour développer la technologie nécessaire à une version bien plus grande, Baby Babylon aurait eu une portée de plus de 640 kilomètres s’il avait été correctement orienté. Cette version géante portait un nom qui en dit long sur les ambitions du projet : Big Babylon. Prévu avec un tube de 1000 mm sur 156 mètres, l’engin complet aurait pesé environ 2 100 tonnes. De quoi rivaliser avec les plus grandes pièces d’artillerie jamais construites, dépassant même les mastodontes allemands de la Seconde Guerre mondiale.

Officiellement, le projet devait permettre de mettre des satellites en orbite à moindre coût, sans passer par des fusées coûteuses. Mais un général irakien passé du côté des défecteurs a livré une version bien moins pacifique du programme. « Nos scientifiques travaillaient sérieusement là-dessus », a déclaré le général Hussein Kamel al-Majeed, précisant que le canon devait exploser un obus dans l’espace pour asperger d’une matière collante les satellites espions et les aveugler.

Gerald Bull, l’ingénieur qui voulait tirer des satellites

Derrière cette machine se cache un personnage à part. Né en 1928 en Ontario, Gerald Bull consacre sa carrière à une idée fixe : construire un canon assez puissant pour envoyer des charges directement en orbite. Dans les années 1960, avec le soutien de l’armée américaine et du gouvernement canadien, il développe le projet HARP à la Barbade, en soudant deux anciens canons navals de 16 pouces pour former un tube de 36 mètres, toujours considéré aujourd’hui comme le plus long canon jamais construit et testé.

Le projet est abandonné dans les années 1970, mais Bull ne renonce pas. Il monte sa propre société, la Space Research Corporation, et vend des technologies d’artillerie avancées à qui veut bien payer. Cette liberté commerciale le conduit droit en prison : selon le New York Times, sa société vendit illégalement à l’Afrique du Sud, alors sous embargo de l’ONU, des technologies d’obusiers avancées et plus de 50 000 obus d’artillerie, ce qui lui vaut six mois de détention. Un épisode qui l’éloigne définitivement des gouvernements occidentaux et le pousse vers d’autres clients, moins regardants sur la provenance de son savoir-faire.

C’est dans ce contexte que Saddam Hussein entre en scène. Bull est d’abord contacté par Hussein en 1981, à une époque où travailler avec l’Irak est moins controversé, puis reçoit en 1988 vingt-cinq millions de dollars du gouvernement irakien pour lancer le projet Babylone. L’accord tombe à point nommé : la guerre Iran-Irak vient de s’achever, et Bagdad cherche à transformer sa puissance militaire en projection stratégique durable.

Bruxelles, mars 1990 : cinq balles qui arrêtent tout

Le 22 mars 1990, Gerald Bull rentre chez lui, dans le quartier d’Uccle à Bruxelles. Il est abattu de deux balles de 7,65 mm dans la nuque et trois dans le dos devant la porte de son appartement, par un tireur professionnel qui prend soin de récupérer les douilles et ne touche pas à l’importante somme d’argent liquide qu’il transporte. Pas de vol, pas d’improvisation : tout indique une opération planifiée.

L’enquête belge s’oriente rapidement vers une explication géopolitique. L’assassinat est attribué au Mossad israélien, en lien avec son travail pour le gouvernement irakien, mais aucune personne n’a jamais été inculpée pour ce meurtre. Plus d’une décennie plus tard, une enquête relance l’hypothèse : la police belge disposerait d’informations impliquant directement les services israéliens, ayant identifié un tireur d’élite du Mossad présenté comme l’un des exécuteurs. Aucune charge n’en a pourtant jamais découlé.

La mort de Bull ne signe pas seulement la fin d’un homme. Elle paralyse un chantier industriel en cours. Au moment de son assassinat, des équipes d’ingénieurs et de techniciens venus de Montréal procédaient en Irak aux premiers essais du prototype de son super-canon. Quelques semaines plus tard, le projet devient public malgré lui : moins d’un mois après l’assassinat, la saisie en Grande-Bretagne de huit cylindres métalliques d’un mètre de diamètre destinés à l’Irak révèle au grand public l’existence du projet Babylone. La famille de Bull tire les conclusions qui s’imposent : quelques jours après la saisie des pièces en Angleterre, la Space Research Corporation annonce cesser toutes ses activités.

La destruction sous supervision internationale

Le sort du canon restant en Irak se joue après la guerre du Golfe. En juillet 1991, l’Irak reconnaît officiellement l’existence du programme, et à l’automne de la même année, des équipes sous supervision internationale procèdent à la destruction des éléments restants du projet. Ce n’est pas une bombe qui a eu raison de Baby Babylon, mais des inspecteurs armés de chalumeaux, appliquant méthodiquement les résolutions de l’ONU sur le désarmement irakien.

Ce qui reste aujourd’hui de cette histoire tient presque de l’anecdote industrielle : des tronçons de tube retrouvés éparpillés entre chantiers navals britanniques, ateliers espagnols et hangars irakiens, comme les pièces détachées d’un projet que plus personne n’osait revendiquer. Le vrai mystère n’est pas de savoir si un tel canon pouvait fonctionner, les essais l’avaient déjà prouvé, mais pourquoi un simple ingénieur balistique, aussi brillant soit-il, a fini par représenter une menace suffisante pour justifier une exécution en pleine rue européenne.

Sources : espionnage.over-blog.com | onemedia.fr | damninteresting.com

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