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FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’approche des législatives arméniennes, les Européens voient en Pachinian un rempart contre l’influence russe. Une attitude qui risque de sacrifier la démocratie au nom de sa défense, selon Kenneth Roth et Philippe Kalfayan, membres de l’Observatoire international de la démocratie en Arménie.
Kenneth Roth est l’ancien directeur exécutif de Human Rights Watch. Philippe Kalfayan est l’ancien secrétaire général de la Fédération internationale pour les droits humains. Ils se sont récemment rendus en mission d’évaluation en Arménie en leur qualité de membres exécutifs de l’Observatoire international de la démocratie en Arménie.
«Il a fallu détruire la ville pour la sauver ». Cette citation tristement célèbre, attribuée à un officier américain en 1968 pour décrire la bataille de la ville vietnamienne de Ben Tre, résume la tolérance du gouvernement américain aux atrocités commises au nom de la lutte contre le communisme. Une variante de cette hypocrisie se joue aujourd’hui en Arménie, transformée en champ de bataille entre autocratie et démocratie. Des élections législatives cruciales pour l’avenir du pays y sont prévues le 7 juin. Sous le prétexte d’une lutte contre les tentatives russes d’influencer la fragile démocratie arménienne, les gouvernements européens tolèrent son érosion.
Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, fait face à un contexte électoral difficile. Un récent sondage lui attribue, ainsi qu’à son parti, le Contrat civil, entre 20 et 30 % des intentions de vote. Si aucun parti, ou alliance de partis, ne parvient à obtenir une majorité parlementaire stable au premier tour, les partis d’opposition pourraient se coaliser au second tour pour le battre. L’issue de l’élection reste donc incertaine, les sondages indiquant que 30 % des électeurs sont indécis.
Comme nous l’avons constaté lors d’une récente visite en Arménie pour examiner les conditions pré-électorales, Pachinian met tout en œuvre pour empêcher une victoire de l’opposition, utilisant les tactiques ou outils dignes du manuel de l’autocrate. Sous divers motifs, il arrête des membres de partis politiques d’opposition et détient des journalistes critiques de sa gouvernance. Il sape l’indépendance du pouvoir judiciaire. Il intervient de manière inédite dans le fonctionnement de l’influente Église apostolique arménienne.
Alors que la pression européenne a contribué à restaurer la démocratie en Hongrie, les gouvernements européens semblent la sacrifier en Arménie.
Pachinian domine déjà les médias d’État, mais il déploie également les ressources de l’État pour surveiller les réseaux de communication et sociaux et harceler l’opposition. Les infractions telles le «hooliganisme» – un délit classique de l’époque soviétique – réapparaissent pour poursuivre les voix critiques. Les fonctionnaires sont soumis à des pressions pour soutenir le parti au pouvoir, y compris pour assister à des rassemblements.
La cible principale est le milliardaire Samvel Karapetyan, entrepreneur et philanthrope considéré comme plus proche du Kremlin que Pachinian. Il a été arrêté pour avoir dénoncé les attaques de Pachinian contre l’Église et annoncé qu’il agirait «à sa manière» pour y mettre fin. De fait, en détention provisoire, prolongée tous les deux mois, Karapetyan a fondé un nouveau parti politique, «Arménie Forte», devenu la première force politique de l’opposition.
L’Église est prise pour cible en raison de sa défense de causes nationales, tels le retour des Arméniens du Haut-Karabakh déplacés de force par l’Azerbaïdjan et la libération des otages arméniens condamnés et détenus à Bakou. Le Haut-Karabakh ayant été perdu sous son mandat, Pachinian cherche à tourner la page au nom d’une paix proclamée mais non signée.
L’élément central de la stratégie de Pachinian pour obtenir le soutien occidental consiste à alerter d’une potentielle influence russe, sous-entendu anti-européenne.
Que le Kremlin veuille maintenir l’Arménie dans son giron n’a rien de surprenant. C’est le seul État du Sud-Caucase ayant conservé des relations étroites avec Moscou. Celles-ci se sont dégradées dès lors que la Russie est restée passive lors de l’attaque azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh en 2020 et des événements qui s’en sont suivis, notamment le déplacement forcé des 120.000 Arméniens du Haut-Karabakh en septembre 2023 alors que la Russie avait un mandat pour les protéger. Que Pachinian invoque cette menace fait partie du jeu. Que les gouvernements européens se laissent entraîner dans cette manœuvre est plus préoccupant.
Alors que les nations occidentales se réjouissent à dessein d’agir contre une menace russe, peu étayée à ce jour, elles prêtent peu d’attention, voire aucune, aux attaques que Pachinian mène sans retenue contre cette même démocratie. Les gouvernements européens semblent croire Pachinian dans son affirmation d’être le seul candidat pro-européen et lui apportent un soutien massif. L’action de l’Europe ne consiste plus à soutenir en toute neutralité des élections libres et équitables, mais à influer sur leurs résultats.
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Pour exemple, la Communauté politique européenne, un groupe de 47 États créé sous l’impulsion du président français Emmanuel Macron après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, se réunira à Erevan, la capitale arménienne, le 4 mai. Le Président Macron a combiné une visite officielle de deux jours en Arménie pour y assister. L’objectif affiché est de défendre la souveraineté de l’Arménie et de rapprocher le pays de l’Union européenne. Mais la tenue d’un tel sommet en Arménie à la veille d’élections législatives équivaut à un soutien inconditionnel à Pachinian. De même, l’Union européenne déploie une mission en Arménie pour lutter contre les «menaces hybrides , ce concept intentionnellement vague employé pour désigner les tentatives d’influence russes. Cependant, rien de comparable n’existe pour contrer les atteintes à la démocratie perpétrées par Pachinian lui-même. Donald Trump s’est montré encore plus direct dans son soutien à Pachinian. En février dernier, il a dépêché le vice-président JD Vance en Arménie, lequel a explicitement apporté son soutien à Pachinian.
Les gouvernements européens savent pertinemment qu’il convient de ne pas assimiler la rhétorique pro-européenne de Pachinian et son respect pour les valeurs démocratiques européennes. Pourtant, à l’instar de l’armée américaine durant la guerre du Vietnam, ils semblent prêts à détruire la démocratie arménienne pour la «sauver», à forcer l’orientation pro-européenne sans se soucier de la manière dont Pachinian sape les principes mêmes qui ont fait l’Europe.
C’est faire preuve d’un cynisme et d’une myopie flagrants, qui pourraient se retourner contre eux. Si l’engagement européen envers la démocratie est perçu comme une simple rhétorique, facilement sacrifiée au profit de calculs géopolitiques, cela encourage les dirigeants du monde entier à justifier leur propre abandon de la démocratie. L’Europe prend le risque de confier l’Arménie, qui a tant besoin de cohésion nationale, à un autocrate. Alors que la pression européenne a contribué à restaurer la démocratie en Hongrie, les gouvernements européens semblent la sacrifier en Arménie.


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