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Fausse urgence, professeurs inventés et local vide : des retraités de Val-d’Or ont perdu des centaines de dollars en s’inscrivant à une académie fantôme de tai-chi. Radio-Canada remonte le fil d'une fraude bien ficelée.
Francyne Plante a trouvé porte close lorsqu'elle s'est présentée, la semaine dernière, à sa première séance de tai-chi sur la 3ᵉ Avenue.
On était six ou sept femmes à attendre. On s’est regardées et on s’est dit qu’on s'était toutes fait avoir, raconte celle qui a déboursé 180 $ pour 12 cours.
Radio-Canada a retracé cinq victimes qui ont perdu entre 180 $ et 325 $ aux mains de l’Académie Boréale de Tai-Chi. Toutes ont été séduites par la même publicité sur le réseau social Facebook qui laissait miroiter des leçons de tai-chi à partir de la mi-septembre.

Sur la vitrine extérieure du commerce voisin, le magasin Joubec, une affiche demandait au public de cesser de poser des questions au sujet de l’académie. Contacté par Radio-Canada, le propriétaire, Éric Raymond, assure qu’elle n’a pas été posée par son personnel.
Photo : Gracieuseté
Nos tentatives pour joindre les représentants de l’Académie Boréale sont demeurées vaines. Leur adresse courriel Proton et leur numéro de téléphone sont aujourd’hui désactivés.
Inscription sous pression
En plus d’une publicité, l’Académie Boréale a misé sur une tactique bien connue pour piéger ses victimes : un sentiment d'urgence artificiel.
Je voulais tellement suivre des cours de tai-chi, explique Nadine Ogonowski. Ils m’ont écrit qu’il restait juste deux ou trois places. On sentait comme de la pression de s’inscrire rapidement.
Une amie m’a dit qu’elle s’était inscrite parce qu’il restait deux places de disponibles. Je l’ai dit à une autre amie et elle s’est aussi fait dire qu’il restait deux places. On n'a jamais allumé, on s’est dit que d’autres personnes avaient annulé.
Avant de payer, Francyne Plante s'était donné la peine de poser des questions pointues sur les différences entre le tai-chi taoïste et le tai-chi-chuan. Elle a reçu des réponses écrites si élaborées qu'elles l'ont convaincue de sortir son chéquier.
Grâce aux traces laissées en ligne, Radio-Canada a contacté 13 autres internautes qui ont évité le piège de justesse, refroidis par des demandes de paiement hâtives ou des doutes sur la légitimité de l’organisation.

Contrairement au site web, la publicité diffusée à la fin juillet ne mentionne nulle part qu’il s’agit d’un projet « socio-financé ».
Photo : Capture d'écran : Facebook/Spotted val-d'Or abitibi
Louise Beaupré, qui a flairé l’arnaque, nous a transmis ses échanges de courriels avec l’académie. Ces messages, datés du 29 juillet, évoquent quatre enseignants prétendument établis dans la région et un propriétaire nommé Liu Huan, soit le même nom qu'un célèbre chanteur chinois.
Après vérification, aucune trace des professeurs n’existe en ligne. L’académie n'a jamais non plus été inscrite au Registre des entreprises. Les courriels situent enfin les bureaux administratifs de l’organisation sur la 3e Avenue, à la même adresse qu’une jeune entreprise informatique locale : Octet Libre, lancée à la fin du mois de juin 2026.
Octet Libre
C’est Sylvain Lefebvre, fondateur d’Octet Libre, qui s’est chargé de créer le site web, la page Facebook et la solution de paiement de l’académie.
M. Lefebvre en a lui-même fait l’annonce dans un message publié le 31 juillet, dans lequel il affirmait avoir été approché par le fameux Liu Huan. Ce message a été supprimé le 16 septembre dernier.
Contacté par Radio-Canada, l’entrepreneur nous a transmis des captures d'écran du site web qui a été supprimé, ainsi que des déclarations écrites. Soutenant que les citoyens n'ont pas été fraudés, il affirme que le projet était légitime, mais qu’il a été bloqué par des enjeux de locaux, d'assurances et un conflit d'entrepreneurs.

Le message publié puis supprimé par Sylvain Lefebvre sur les réseaux sociaux.
Photo : Capture d'écran : Facebook
Pour justifier l'absence de remboursement en cas de problème, le site web qualifiait discrètement l'initiative de projet socio-financé. Une nuance technique qui a échappé aux personnes inscrites.
Les inscriptions sont personnelles et non transférables. Les frais d’inscription ne sont pas remboursables, si un cours est annulé par l’Académie Boréale de Tai-Chi, il demeurera en banque, pouvait-on lire sur le web. Ces deux mises en garde n’apparaissaient pas sur les publicités de l’académie.
Sylvain Lefebvre soutient lui aussi faire les frais de ce stratagème. Par courriel, il nous a indiqué avoir contacté un huissier en plus d’avoir entrepris des démarches aux petites créances pour récupérer les sommes qu’il aurait perdues en honoraires non payés. Il a également mentionné être allé rencontrer les policiers.
Confiance brisée
Pendant ce temps, les victimes tentent de digérer la pilule. Chantal Thibault, qui a perdu 325 $ avec son conjoint, était en train d’enregistrer sa plainte au poste de la Sûreté du Québec (SQ) quand Radio-Canada l’a contactée.
J’avais un gros gros feeling que c’était de la fraude, confie-t-elle. Je sais que je ne peux pas faire grand-chose. Je me disais : "On est rendus là, à Val-d’Or?".

Le site web de l'Académie Boréale de Tai-Chi n'est plus accessible en ligne.
Photo : Gracieuseté
Contactée par Radio-Canada, la SQ a mentionné ne pas pouvoir commenter la situation. Elle ne peut pas non plus confirmer ou infirmer le dépôt de plaintes et l’existence d’une enquête.
Le sentiment de trahison exprimé par Chantal Thibault fait écho à celui de Francyne Plante : On devient suspicieuse quand on se fait arnaquer comme ça. Voyons donc, est-ce que je vais commencer à vivre de cette façon-là? À ne plus faire confiance à personne? S’il faut faire une enquête policière avant de s’inscrire à quelque chose, on n’est pas sorti du bois.


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