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Le fleuve Fraser, en Colombie-Britannique, compte depuis longtemps parmi les cours d’eau les plus riches en saumon au monde. Les cinq espèces de saumon du Pacifique y frayent, plusieurs remontant le fleuve sur plus de 1000 kilomètres pour se reproduire.
Après leur éclosion, les alevins descendent vers l’océan, où ils passeront l’essentiel de leur vie. Mais auparavant, lorsqu’ils atteignent l’embouchure du Fraser, ils se dispersent le long du littoral et séjournent pendant plusieurs semaines dans les eaux saumâtres peu profondes de l’estuaire. Ils s’y acclimatent à l’eau salée et y accumulent les réserves nécessaires avant de prendre le large.
Le delta du Fraser attire une foule d’espèces à tous les échelons de la chaîne alimentaire. Les oiseaux migrateurs y trouvent une abondante source de nourriture, tout comme les phoques, les dauphins, les épaulards et, bien sûr, les humains. C’est d’ailleurs grâce au Fraser que la mer des Salish constituait, avant l’arrivée des Européens, la région la plus densément peuplée d’Amérique du Nord. Depuis, ce delta est devenu un maillon essentiel de la chaîne d’approvisionnement qui relie le Canada aux marchés du monde entier.
Lorsque l’Alberta a déposé, le 2 juillet dernier, sa très attendue proposition d’oléoduc auprès du Bureau fédéral des grands projets, un élément positif est passé presque inaperçu : la mer des Ours n’était plus dans la ligne de mire. Pendant la plus grande partie de la dernière année, la première ministre albertaine, Danielle Smith, et le premier ministre Mark Carney avaient concentré leurs efforts sur un tracé menant à la côte nord de la Colombie-Britannique, faisant fi de l’opposition résolue des Premières Nations côtières. Or, en cours de route, ils ont manifestement pris la mesure du guêpier dans lequel ils s’étaient engagés. Le projet d’oléoduc a donc été déplacé plus au sud.
Mark Carney, Danielle Smith et l’industrie pétrolière ont désormais une nouvelle zone marine dans leur mire, prête à être sacrifiée : la mer des Salish. Selon la nouvelle proposition albertaine, le terminal destiné aux pétroliers serait construit dans l’estuaire situé au sud de Vancouver. L’embouchure du fleuve Fraser est ainsi devenue l’épicentre de ce nouvel affrontement, où deux priorités nationales — la protection de l’environnement et la croissance économique — s’apprêtent à entrer en collision de façon spectaculaire.
La nouvelle façon de faire canadienne
Depuis longtemps, le delta du Fraser met à l’épreuve la capacité de l’industrie et de la biodiversité à cohabiter. Jusqu’ici, c’est surtout la nature qui en fait les frais. Les populations de saumons y déclinent depuis des décennies et ne représentent plus qu’une fraction de leur abondance d’autrefois.
« Ce qui est fou avec le Fraser, c’est qu’on voyait autrefois des saumons remonter le fleuve presque toute l’année », explique Misty MacDuffee, biologiste de la conservation et directrice du programme sur le saumon sauvage à la Raincoast Conservation Foundation. Jusqu’aux années 1950, la pêche commerciale s’y déroulait de février à décembre. Aujourd’hui, les premiers saumons reviennent péniblement vers le mois de mai, et la saison de pêche se limite à quelques jours en août.
Plusieurs facteurs expliquent ce déclin, de la surpêche aux effets de l’exploitation forestière sur les frayères. L’une des plus graves menaces demeure toutefois l’industrialisation du fragile estuaire du Fraser. Environ 85 % de cet habitat essentiel a disparu sous l’effet du développement industriel et urbain. Certaines espèces de saumons en souffrent davantage que d’autres, selon le temps qu’elles passent dans l’estuaire au cours de leur cycle de vie. Les plus vulnérables sont les jeunes saumons quinnat, ou saumoneaux, qui séjournent plus de 40 jours dans ces eaux peu profondes avant de gagner le large.
Le quinnat est de loin la plus grande espèce de saumon. Il constitue donc la principale source de nourriture des emblématiques épaulards résidents du Sud de la mer des Salish, aujourd’hui en voie de disparition. L’effondrement des populations de quinnat a durement frappé ces épaulards. Le bruit généré par le trafic maritime, qui nuit à leur capacité de chasser et de communiquer, aggrave encore leur situation.
Le port de Vancouver occupe déjà un vaste secteur stratégique de l’estuaire, à Roberts Bank. Malgré son importance actuelle, il fait l’objet d’une forte pression pour accroître sa capacité. L’accumulation de porte-conteneurs a d’ailleurs transformé une grande partie de la mer des Salish en vaste aire de mouillage, où d’imposants navires attendent leur tour dans les baies et les anses de la région avant d’accoster.
C’est dans ce contexte que le Conseil des ministres fédéral a approuvé, en 2023, le projet d’agrandissement connu sous le nom de Roberts Bank Terminal 2 (RBT2), malgré les conclusions de l’évaluation environnementale selon lesquelles sa réalisation causerait des dommages supplémentaires aux populations menacées d’épaulards résidents du Sud et de saumons quinnats, contrevenant ainsi à la Loi sur les espèces en péril.
Des groupes environnementaux ont contesté cette décision devant les tribunaux, soutenant que le Conseil des ministres n’avait pas le pouvoir d’écarter les exigences de la Loi sur les espèces en péril. Ils ont toutefois été déboutés en 2025.
Le dossier n’est cependant pas clos. Selon Margot Venton, avocate chez Ecojustice, qui représentait les demandeurs, le gouvernement fédéral a obtenu gain de cause en faisant valoir que l’approbation du Cabinet ne constituait qu’une « approbation de principe ». Le projet attend toujours la délivrance d’une autorisation définitive en vertu de la Loi sur les pêches, ce qui suppose, en théorie, qu’il démontre sa conformité à la Loi sur les espèces en péril.
Voilà qui complique les choses pour Ottawa, qui considère manifestement RBT2 comme un projet déjà acquis. Quelques heures avant que Danielle Smith n’annonce le nouveau tracé méridional de l’oléoduc, Mark Carney a confirmé un financement fédéral de 10 milliards de dollars pour l’agrandissement du port. Quelques mois auparavant, dans ce que plusieurs ont interprété comme une réponse directe au projet RBT2 et à la perspective d’un nouvel oléoduc, le gouvernement fédéral avait publié un document de consultation proposant d’assouplir la Loi sur les espèces en péril afin de permettre au Conseil des ministres d’y déroger pour certains projets industriels.
« Ce n’est pas permis par la loi actuellement, mais ils veulent changer la loi pour que ça le devienne, affirme Margot Venton. C’est la nouvelle manière de faire canadienne : si vous êtes incapables de respecter une norme, abaissez-la. »
Un projet qui s’ajoute à un autre
Tout cela précédait la nouvelle proposition albertaine d’oléoduc. Le terminal pétrolier qu’elle prévoit viendrait s’ajouter au projet RBT2 : une expansion qui s’ajoute à une autre.
« Il est important de rappeler qu’il s’agit de deux projets distincts », a indiqué l’Administration portuaire Vancouver Fraser.
Les détails demeurent toutefois flous. L’administration portuaire n’a pas encore été officiellement consultée et elle examine toujours la proposition soumise par l’Alberta. Selon ce document, une jetée de cinq kilomètres serait construite à travers les hauts-fonds de l’estuaire jusqu’aux eaux profondes, où pourraient accoster de larges pétroliers de type capables de transporter jusqu’à deux millions de barils de pétrole. À terre, coincé entre les installations portuaires et le fleuve, serait aménagé un parc de réservoirs de 130 hectares comprenant 15 citernes d’une capacité de 6,5 millions de barils chacune.
Halte d’oiseaux migrateurs
Les répercussions ne se limiteraient pas aux saumons et aux épaulards. Le delta du Fraser abrite également la plus importante concentration d’oiseaux migrateurs au Canada. Ses bancs de sable et ses marais salants, riches en nutriments, constituent une halte alimentaire essentielle pour des dizaines d’espèces qui nichent en Alaska durant l’été et passent l’hiver en Amérique latine.
Selon Margot Venton, un terminal pétrolier leur infligerait un double préjudice. Au-delà de la perte d’habitats estuariens, les opérations de chargement des pétroliers entraînent inévitablement de faibles rejets de pétrole dans le milieu marin, même en l’absence d’accident majeur. « C’est un peu comme dans une station-service, où quelques gouttes d’essence s’échappent toujours entre le pistolet et le réservoir », illustre-t-elle. Or, les oiseaux sont extrêmement sensibles aux hydrocarbures. « Même une faible pollution chronique par le pétrole peut avoir des effets mortels considérables », souligne-t-elle.
Une main qui protège, l’autre qui fragilise
Ces dernières années, la mer des Salish montre pourtant des signes encourageants de rétablissement écologique, preuve à la fois de la résilience de la nature et des effets bénéfiques de plusieurs mesures de conservation mises en œuvre, paradoxalement, par le gouvernement fédéral.
L’été dernier, le Fraser a connu sa remontée de saumons rouges la plus importante depuis 2010 — une embellie qui n’a toutefois pas touché le saumon quinnat. Les populations de phoques, d’otaries et de dauphins se rétablissent également, favorisant le retour d’une autre espèce d’épaulard : l’épaulard de Bigg, beaucoup moins spécialisé dans son alimentation que les épaulards résidents du Sud puisqu’il chasse les mammifères marins. On observe aujourd’hui des effectifs d’épaulards de Bigg dans la mer des Salish comme on n’en avait plus vu à l’époque moderne.
« Si on laisse une chance à cet écosystème, il peut véritablement se rétablir », affirme Misty MacDuffee, de la Raincoast Conservation Foundation.
Elle cite plusieurs politiques fédérales qui ont contribué à cette amélioration : la restriction ou la fermeture de certaines pêches au saumon, l’obligation faite aux navires de réduire leur vitesse afin de diminuer le bruit sous-marin, l’imposition d’une distance minimale d’un kilomètre entre les embarcations d’observation et les baleines, ainsi que des investissements de plusieurs dizaines de millions de dollars dans la recherche scientifique visant à mieux comprendre les conditions nécessaires à la survie des épaulards.
Ironiquement, plusieurs de ces initiatives découlent directement de l’agrandissement de l’oléoduc Trans Mountain, qui avait contraint Ottawa à investir davantage dans la recherche et la protection des épaulards.
« Depuis l’approbation de Trans Mountain, le gouvernement fédéral a consacré des sommes importantes au rétablissement de ces mammifères marins. Et voilà qu’il est en train de tourner le dos à tous ces efforts », déplore Misty MacDuffee.
Faisant écho au découragement de nombreux groupes environnementaux de la Colombie-Britannique, elle lance cette question : « Sommes-nous incapables d’imaginer un avenir où l’estuaire du fleuve Fraser serait reconnu comme l’un de nos plus grands patrimoines naturels plutôt que comme une zone sacrifiée au développement industriel ? »
Invité à commenter cette apparente contradiction, un porte-parole de Pêches et Océans Canada a répondu : « Le gouvernement du Canada accélère la réalisation des grands projets tout en maintenant de solides protections environnementales […] La protection des écosystèmes aquatiques et des espèces en péril, notamment les épaulards résidents du Sud, demeure une priorité du gouvernement du Canada. »
Or, certaines priorités semblent peser davantage que d’autres.
Quelques chiffres suffisent à illustrer le calcul d’Ottawa. Les exportations de saumon sauvage de Colombie-Britannique représentent, selon les années, entre 150 et 250 millions de dollars. À titre de comparaison, le pipeline Trans Mountain a généré, à lui seul, 1,7 milliard de dollars en droits de transport l’an dernier, sans compter les dizaines de milliards de dollars en recettes d’exportation de pétrole et les redevances pétrolières.
Selon le gouvernement fédéral, l’agrandissement du port ajoutera à lui seul 3 milliards de dollars par année à l’économie canadienne et permettra de « débloquer une capacité commerciale supplémentaire de 100 milliards de dollars ». Et ce calcul ne tient même pas compte de la plus récente proposition albertaine d’oléoduc, dont l’examen ne fait que commencer.
Cet article a été traduit par la rédaction du Devoir à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle après avoir d’abord été publié en anglais dans le Canada’s National Observer.


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